QUATRAINS
Gesle vie esl un arbre, et les fruict sont les hommes, L'un tombe de soy mesme, et l'autre est abbatu : 11 se despouille en fin de fueilles et de pommes, Avec le mesme temps qui l'en a revestu.
La vie est une table, où, pour jouer ensemble, On void quatre joueurs : le Temps lient le haut bout. Et dit, passe ; TAmour fait de son reste, et tremble ; L*Homme fait bonne mine ; et la Mort tire tout.
La vie que tu vois n*est qu'une comédie, Où Tun fait le César, et l'autre l'Arlequin ; Mais la mort la flnit toujours en Tragédie, p ne distingue point l'Empereur du fac^uin,
282 POÈTBS GHRérWNS DU XVl*^ SIECLE
Veux-tu voir des grands Rois jusqu'où va la ruine? Voy, comme dedans Tor ils boivent le poison, Voy Ptoloraée en croix, Boleslas en cuisine.
En cage Bajazelli, et Richard en prison.
Si du cours de les ans tu retranches la somme, Des soucis, et ce feu qui brusle peu à peu, Ce qu'en prend un amy, et la femme en consomme, Les douleurs, les procez, il l'en reste bien peu.
Dresse de tes vertus, non de les jours le compte ; Ne pense pas combien, mais comme aller tu dois; Voy jusques à quel prix ta besongne se monte : On juge de la vie et de l'or par le poids.
L'homme n'et pas heureux pour long-lemps vivre au monde; La quantité des jours n'apporte pas plus d'heur ; La grandeur no fait pas une sphère plus ronde, pt le cercle petit n'a pas moins de rondeur.
PItRIIB MATTRIBU 283
vm
Si la Parque t'attend, et ton séjour prolonge, Par forme d'interest elle te fait lentir Des tourmens en effecl, de Tallegresse en songe, Et qu'une longue vie est un long repentir.
Ou premiers, ou derniers, à tous la piste est faite ; Ou tost ou tard, il faut qu'on se rende k ce port : Qui commande la charge ordonne la retraite ; La Loy qui fit la vie, a fait aussi la mort.
Il tarde au Pèlerin d'achever son voyage ; Le Marinier voudroit n'cstre plus sur les eaux ; Tout Ouvrier s'esjouit au bout de son ouvrage ; L'homme pleure, approchant de la fin de ses maux.
Gomme l'Aube, ta mort est du jour la fourrière Ou tousjours le soleil sans se coucher reluit : On ne s'esgare point sous la claire lumière, Qui ya conlre le joup ne doit craindre la nuiçi.
284 POÈTES CHRÉTIENS DU XVl^ SIÈCLE
XH
D*un éternel repos la fatigue est suivie :
La servitude aura une ample liberté ; Où se couche la mort, là se levé la vie ; Et où le temps n'est plus, là est Téternité.
Ne perds pour Tamy mort, le manger, ni le somme, Telle douleur ne doit Tentendement partir ; Qui plaint un homme mort, se plaint qu'il estoit homme, Et qu'entrant en la vie, il promit d'en sortir.
Quand le vin est au bas, Tespargne n^est plus bonne, Car le pis et le moins reste au fond du tonneau : N'abuse du loisir que ton âge te donne, Et descends quelquefois tout vivant au tombeau.
Pour faire des Palais, les marbres on assemble, Pour faire des vaisseaux, on prépare du bois ; Mais toutes les vertus il faudroit mettre ensemble. Pour instruire les fils des Princes et des Rois,
PIERRB MÀTTHIBU 285
La scicQce aujourd'hui est une terre en friche, Elle n'est plus des Rois le Soleil au levant, On void le Philosophe à la porte du Riche ; Le Riche rarement visite le sçavant.
Le meschaul toujours tremble, il est tout en alarmes ; L*œil d'un homme de bien le lient comme abbatu ; De Rome tout le monde a redouté les armes :
Rome du seul Gaton redoute la vertu.
xvni
N'est-ce pas tout Texcez d'une folie insigne. Voir un vieillard languir inutil à la Cour, Contrefaire le jeune, et, tout blanc comme un Cygne, Tirer le chariot de la mère d'Amour?
Sous les respects humains l'impiété se couvre, La terre a plus de prix que le ciel parmy nous : Au nom de l'Eternel à pwne on se descouvre, Quand on parle des Rois on fleschil les genoux.
286 POETES GRilénBHB DU XVl^ SIÈCLE
Rien n*est loyal : le frère à son germain esi Iraistre \ Un phantosme est la foy, qui les sots entretient ; L'ami trahit Tami^ le serviteur, son maist^e ; Et le lierre abbat le mur qui le soustient.
(Tablette* de la Vie et de la Mort, i6i0.)
MATHDRFN REGNIER
La biographie de Matharîn Régnier, a-t-on écrit (1), est encore & rélat de fragments. 11 semble que des pages en aient été perdues. Ainsi les particularités recueillies par Racan dans ses Mémoires pour la Vie de Malherbe, les HistorieUes de Tallemant et une note insérée au Mercure d4 France de février 1723, constituent à peu près Tunique source d'information sur Texistence de notre grand poète satirique.
Il était né h Chartres le 21 décembre 1573, de Jacques Régnier, notable de la ville, et de Simone Desportes, sœur de Philippe Desportes. Il fut tonsuré à l'âge de 9 ans, le 31 mars de l'an 1582, par Nicolas de Thou . La recommandation de son oncle maternel, le célèbre abbé de Tiron, lui valut des protecteurs puissants. Le Cardinal François de Joyeuse l'emmena à Rome et en fit l'un de ses familiers. A son retour, il obtint du roi Henri lY une pension de 2.000 livres sur l'abbaye des Vaux de Cernay (2), puis, le 3 juillet 1609, fut pourvu d'un canonicat de l'Eglise de Chartres.
Il mourut à Rouen, dans une hôtellerie, le 22 octobre 1613, d'une maladie contractée par la débauche (3). Ses entrailles furent enterrées dans l'église de Sainte-Marie-
\1) Cf. (Muwes complétés de Mathurin Régnier ^ etc. Notice par B. Courbet. Paris, A. Lemerre, 1875, in-â».
Ci) Cette abbaye avait appartenu à Philippe Desportes. A la mort de ce dernier, arrivée le 6 octobre 16(^, elle devint la propriété de Henri de Bourbon, fils de Catherine-Henriette de Balzac, marquise de Verneuii.
(3) Voyez Tallemant qui, dans w^ Historiettes ^ rapporte d'audatleuses particalarités sur sa fin.
288 PO&TBS CHRériBNS DU XVl^ Sl^Li
Mineare, et son corps fut porté h Tabbaye de Royaumontt près Luzarches, liea qa*il avait désigné pour sa sépulture. Il s*est rendu justice dans une épitaphe qu'il « se bastit à soy-mesme, estant comme il pensait sur le point de rendre l'&me » :
J'ai vescu sans nul pensement, Me laissant aller doucement A la bonne loy naturelle ; Et si m'estonne fort pourquoy La mort osa songer h moy Qui ne songeay jamais à elle.
On a prétendu que Mathurin Régnier ne fut pas seulement satirique pour condamner les ridicules du temps, mais parce qu*il trouva dans la peinture de mœurs dissolues un aliment propre à ses goûts dépravés. En ce sens, son œuvre serait moins une critique qu'une apologie déguisée. 11 ne se complairait aux tableaux les plus cyniques que parce qu'il fréquenta les milieux les plus pervertis. Quoiqu'il en soit, son extrême jeunesse, et ses dons de génie, en l'autorisant h tout dire, excusent souvent la hardiesse de son vers puissant et coloré (1).
Malgré son humeur caustique, il ne laissa pas de montrer quelque générosité et quelque grandeur dans le caractère.
Quelques-uns de ses poèmes en font foi, et, c'est parmi ces derniers qu'il faut placer des vers de piété et de repentir qui sont parmi les plus beaux, sinon les plus profondément humains qu'on ait écrits de son siècle.
On les trouvera à la suite de cette notice. Chose singulière, ils avaient été peu connus des amis du poète et ne parurent que longtj^raps après sa mort, dans l'édition donnée h Leyde, en 1652, par les soins de Jean et Daniel Elzévir.
(1) Voyez ce qu'a écrit sur cet auteur M. Joseph Vianey dans ce beau livre : Mathurin Régyiier^ Paris, Hachette, 1896, in-8o.
VERS SPIRITVELS