L'ÉTRANGÈRE
làu d'argent tissé par les prêtresses, L allait vers les jeunes cités, "fleurait de mystiques caresses, parlait de longues voluptés.
EPHRAIM MIKHAEL • 4'a , 20^
Or, c'était en un siècle où les rois faisaient taire Les joueurs de syrinx épars dans le printemps ; Les sages enseignaient aux peuples de la terre L'horreur des jeunes dieux et des lys éclatants.
Mais tandis que là-bas se levait sur les villes La mauvaise lueur des temples embrasés, La vierge allait cherchant, parmi les races viles, Le fabuleux amant digne de ses baisers.
Elle apparut un soir, blanche et mystérieuse, Dans le mois où la faux couche lés blés épais; Et de très loin, vers la foule laborieuse, Tendit ses douces mains comme des fleurs de paix.
Elle gardait dans ses cheveux et dans ses voiles Un long parfum de gloire et de divinité, Et, pour avoir dormi sous de saintes étoiles, Son corps entier était pénétré de clarté.
Elle vient et déjà de merveilleux murmures Ont réveillé comme autrefois les bois ombreux : Appels de chèvrepieds gorgés de grappes mûres. Près des nymphes riant dans les fleuves heureux.
Des voix ont dit des noms oubliés de guerrières, D'ineffables syrinx soupirent dans les airs, Le vent porte des bruits antiques de prières, Une ombre olympienne emplit les cieux déserts.
Et la vierge, attendant de glorieux éphèbes, S'offre splendide et nue aux baisers triomphaux. Alors les chefs et les vieillards gardiens des glèbes La repoussent avec des bâtons et des faux.
a Va-t'en î Nous avons peur de tes yeux pleins d'aurore, Tu nous ramènerais les vieux songes pervers.
Par toi nous rêverions et nous verrions encore Des ténèbres d'amour obscurcir l'univers. »
Et les femmes quittant les prés et la fontaine. Laissant les clairs fuseaux et les vases de miel Poursuivent en hurlant Tètrangère hautaine Qui souille le pays d'une senteur de ciel.
Des clameurs de combat sonnent dans les vallées, Les bois sont secoués de tragiques frissons, Et, comme aux rouges soirs des anciennes mêlées. Les filles aux bras forts courent dans les moissons.
Victoire I maintenant une prostituée
Qui regarde le ciel avec des yeux méchants
Traîne le corps sacré de la vierge tuée ;
Le sang surnaturel trouble les lys des champs.
La nuit descend ; les cieux fleuris d'étoiles claires Resplendissent comme un jardin prodigieux.
Les filles au cœur froid ont senti leurs colères Grandir sous le baiser du soir religieux.
Leur fureur se ravive à l'odeur des fleurs douces» A la bonne rumeur de la plaine et des flots.
Farouches, dénouant leurs chevelures rousses, Elles poussent du pied l'étrangère aux yeux clos.
Joyeuses d'insulter des neiges lumineuses, Elles mordent sa gorge avec férocité ; On voit briller au fond des prunelles haineuses L'orgueil mystérieux de souiller la beauté.
éPHRAIM MIKHACL
Et toutes^ emplissant de sables et d'ordares La bouche qui savait les mots mélodieux, Sur la divine morte avec leurs mains impures Se vengent de l'amour, des rêves et des dieux.
(AoAt r8g$.)
[Œuvres de Ephraîm Mikhaël, Paris, i8go,)
ROBERT DE MONTESQTJIOU i855
M. le Comte Robert de Montesquiou-Fezensac est né à Paris, le 19 mars i855; il descend d'une illustre famille française qui a produit des hommes de guerre et des hommes d'Etat, parmi lesquels le maréchal de Montluc, Pierre de Montesquiou (maréchal de Louis XIV), Anne-Pierre de Montesquiou, conquérant de la Savoie, Tabbé de Montesquiou, ministre de Louis XVIII.
La jeunesse de M. de Montesquiou fut studieuse. « Vous me demandez, nous écrit-il, à quoi j'ai employé les années qui ont précédé la publication de mes livres, mais d'abord à former leur auteur, puis à les écrire. » Un tel aveu étomie d'un poète ; dès que l'on connaît l'œuvre complexe de M. de Montesquiou, on cesse d'être surpris. Cet écrivain est un fruit de culture; son vers n'est que l'expression asservie d'aptitudes longtemps favorisées. L'ordonnance des poèmes, le choix des images, l'assignation des rimes, la recherche des rythmes ne sont, chez lui, que les reflets d'une esthétique très personnelle, parfois tyrannisée. Peu lui importe le vers s'il n'offre qu'un caractère de lyrisme. Apparenté à quelques poètes du xviie siècle, il a leur préciosité sans admettre leur grâce flétrie.
Il débuta en 1892, avec Les Chanves-Souris, clairs-obscurs, recueil de sensations savamment interprétées. La critique en a été violente, parfois injuste, et, disons-le, la réputation deM.de
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Montesquîou fut faîte de contradictions. Certains le classèrent parmi les poètes amateurs ; on sfe fût extasié devant de courtes pièces dérobées à quelque album, on ne lui pardonna pas la publication d'une œuvre qui s'impose ne serait-^ce que par la richesse de son vocabulaire. Parurent ensuite, Le Chef des odeurs suaves, « poème dont les fleurs et les parfums groupés en symboles forment le sujet varié », Le Parcours da Rêve au Souvenir, « multiples feuillets recueillis au long des voyages du poète », Les Hortensias bleus, « modulations alternativement fortes et délicates », Les Perles Rouges, 93 sonnets sur Versailles, qui font revivre, en lui gardant la grâce de sa vieillesse surannée, le Grand Siècle aboli.
Ajoutons encore deux volumes de prose. Roseaux Pensants et Autels privilégiés ^ où, par un goût très rare, l'auteur se plaît à évoquer des physionomies d'artistes oubliés ou méconnus.
Dans l'un de ces ouvrages, M. de Montesquiou a réimprimé en partie le texte d'un petit volume, Félicité, par lui publié antérieurement sur Marceline Desbordes-Valmore. Et ce sera certainement un de ses titres à la reconnaissance^ du siècle que d'avoir, par ses écrits, par ses conférences et par sa participation aux fêtes de Douai, contribtié à la résurrection littéraire de cette femme de génie.
. M. de Montesquiou a collaboré à de nombreux périodiques^ entre autres La Revue Illustrée (ler juin 1894^1^' mai 1896); Revue Franco-Américaine (juin 1895) ; Revue des Deux- Mondes, Revue de Paris (1896 - 1896); Nouvelle Revue (1er février 1896, 1 5 octobre 1898, i5 mai 1899); Gazette des Beaux- Arts (ler septembre 1894, 1899, ^^^ février 1900); Figaro illustré (octobre 1899); La Vb^rKc (nouvelle série, juin i^^çl)', Revue Encyclopédique, Revue Félibréenne,eic,..; il a, de plus, donné des articles au Figaro^ au Gaulois, au Journal, etc. — A. B.
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Bibliographie :
Les œuybss. — Les Chauves* Souris, poèmes» Paris, Richard, 1892 (édition tirée à 100 ex. sur hollande Yan Gelder à filigrane). >* Les Chauves-Souris, poèmes, précédés d'une Lettre de Leconte de Lisie, Paris, Richard, 1893. — Les Chauves-Souris, édition de luxe tirée à troix cents exemplaires sur format in-4*, ornée de trois croquis de Chauves-Souris par MM. Forain, Antonio de la Gandara et Whistler, Paris, Richard, 1893. — Félicité, étude sur la Poésie de Marceline Desbordes-Valmore, suivie d'un essai de classification de ses motifs d'inspiration, Paris, Lemerre, 1894. — Le Chef des odeurs suaves, poèmes, Paris, Richard, 1894* — Le Chef des odeurs suaves, édition in-S', couverture ornée de la reproduction d'un tableau de fleurs par Breughel, Paris j Richard, 1894. — Le Parcours du Rêve au Souvenir, poèmes, Paris, Fasquelle, 1896.
— Les Hortensias bleus, poèmes, Paris» Fasquelle, 1896. (Les exemplaires de luxe de cette édition portent une couverture ornée d'une eau-forte d'Helleu). — Roseaux Pensants, prose. Paris, Pasquelle, 1897. — Autels privilégiés, prose, Paris, Fasquelle, 1899. •— Les Perles Rouges, quatre-vingt-treize sonnets, Paris, Fasquelle, 1899. — Les Perles rouges^ édition in-8« illustrée de quatre eauxfortes de Besnard, Paris, Fasquelle, 1899.
En préparation : Deux volumes à* Essais en prose et un grand poème Les Paons, « dont les pierreries et leurs correspondances mystiques formeront le sujet».
A CONSULTER. — Ad. Brissoû : La Comédie littéraire f Paris, Armand Colin, 1895. — ^ Doumic : Les Jeunes^ Paris, Perrin, 1896. — R. de Gourmont : Le Livre des Masques, Paris, Soc. du Mercure de France, 1896. — V. Thompson : French Portraits (Being appréciations of the writers of Young France], Boston, Richard G. Badge et C», 1900.
H. Bataille : Robert de Montesquiou, La Vogue (nouvelle série), i5 juillet 1899. — F. Coppée : Poètes, Journal, 4 juin 1896. — G. Deschamps : Jeux Floraux^ Le Temps, ai janvier 1894. — A. France : Le comte Robert de Montesquiou, Temps, i3 novem* bre 1P92. — L. Ganderax : Un Poète, Gaulois, 17 août 189a. — O. Mirbeau : Les Chauves-Souris, Figaro, 16 octobre 1892. — G. Rodenbach : Un Gentilhomme de Lettres, Figaro, 6 juillet 1892.
— P. Verlaine: A propos de Desbordes-Valmore, Figaro, 8 août 1894, — P. Verlaine : Le Parcours du Rêve au Souvenir, Gil Blas, ai juillet 1895.
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Iconographie:
Bastien-Lepage : Dessin (Cercle Volney). — Boldini : Portrait à l'huile (Salon du Champ de Mars, 1898). — Lucien Doucet : PoP" trait grandeur nature, à Vhuile, 1879 f Salon des Artistes Français, 1879, puis Exposition Universelle, 1889)- — A. de la Gan* dara : Dessin (Exposition de la Société nationale des Beaux-arts i8g4) , — Whistler : Portrait en. pied, à Vhuile (Exposition de la Société nationale des Beaux arts, 1894)) reproduct. dans La Revue Illustrée, du !•' août 1894. — F. . Vajlotton : Masque, 1896, dans Le Livre des Masques, de R. de Gourmont, Paris, Soc. du Mercure de France, 1896. — Autres portraits privés de Antonio de la Gandara : 2)essin (1894)» Claudius Popelin: Email, Albert Besnard: Eau-forte (i899)> — destinée à la i'« édition des Perles Rou^ qes, — Helleu : Pointe sèche , Hawkins, etc. . . etc.. .
MONSTRANCES
. . . puis elle cria : abricots, pêches, pavis, brugnons, cerises, prunes, poir es ^ bigarreaux, melons, muscats, pommes^ oranges, citrons, groseilles, fraises^ framboises, accourez à ma voix. . .