‹ Poètes d'aujourd-hui, 1880-1900Chapitre 114 sur 202 · MORTUIS IGNOTIS · texte numérisé non relu

MORTUIS IGNOTIS

Le jour des morts, chacun apporte une couronne A des parents partis, à des amis défunts ; La g'rille du tombeau de roses s'environne Ce ne sont que lauriers, g'uirlandes et parfums^

Vers des seuils définis tous les pas se dirigent. Des prénoms sont tracés dans les bandeaux fleuris; Et les stèles qui dans les frais enclos s'érigent. Pour celui-ci, pour celle-là, s'ornent d'iris.

Les regrets sont touchants de ces douleurs nommées; Mais se sentir vraiment pleurer sur les os froids De ceux qu'on a chéris, rend presque parfumées Les larmes qu'on prodigue irieurs cercueils étroits.

Les vrais désespérés sont ceux qui s'acheminent Sans but et sans savoir où poser leurs cyprès ; Ceux dont les morts perdus sous terre récriminent Contre l'anonymat des pleurs et des regrets.

Pour ceux-là le champ noir a réservé son cippe Qui se dresse à son centre énigmatique et beau, Le plus mystérieux de tout ce municipe, La tombe de tous ceux qui n'ont pas de tombeau !

Le lieu de ralliement des malheurs sans boussole; Le phare des chagrins où le deuil atterrit De ceux dont le veuvage au hasard se désole Et qui n'ont point de dalle où célébrer leur rit*

J'y vois se rassembler de modernes Electres Dont les libations s'adressent aux lointains;

2l6 POÈTES d'aujourd'hui

Et j'y sens affluer des réserves de spectres

Dont, en des pays morts, les yeux se sont éteints.

Et rien ne me saisit à i^égcal de ces vagues De fleurs qu'on jette là, sans nom, aux morts sans noms; De ces rubans unis où s'attachent des bagues, . Chagrins dépareillés, mystérieux chaînons

Reliant à travers les mers et par l'espace.

Le survivant fidèle, aux restes exilés Des absents dont l'amour se rapatrie et passe. Ce jour-là, dans les cœurs qui les ont rappelés.

Et tout me semble étroit des concessions vaines, Des perpétuités orgueilleuses, des mots Et des titres gravés dans les marbres aux veines S'entrecroisant avec des ors et des émaux.

Lorsque je songe à ceux dont les géantes tombes Sont les glaciers, les océans, les infinis Où viennent sangloter les désespoirs des trombes Sous la rose des vents pour rosaires bénits !

{Les Hortensias Bleus, )

Page 1