‹ Poètes d'aujourd-hui, 1880-1900Chapitre 12 sur 202 · LA FONTAINE DE PITIÉ · texte numérisé non relu

LA FONTAINE DE PITIÉ

Les larmes sont en nous. C'est la sécurité

des peines de savoir qu'il y a des larmes toujours prêtes.

Les cœurs désabusés les savent bien fidèles.

On apprend, dès l'enfance, à n'en jamais douter.

Ma mère à la première a dit: « Combien sont-elles? i»

Des larmes sont en nous et c'est un grand mystère.

Cœur d'enfant, cœur d'enfant, que tu me fais de peine

i les voir prodiguer ainsi et t'en défaire

i tout venant, sans peur de tarir la dernière.

Et celle-là, pourtant, vaut bien qu'on la retienne !

Non ce n'est pas les fleurs, non, ce n'est pas l'été qui nous consoleront si tendrement, c'est elles. Elles nous ont connus petits et consolés.

Elles sont là, en nous, vigilantes, fidèles.

Et les larmes aussi pleurent de nous quitter*

TRISTAN CORBIÈRE

Edouard-Joachiin,dit Tristan, Corbière naquit à Morlaix en août 1845. Son père> Ëdouard-Jean-Antoine, natif de Brest^ capitaine au long cours, fut Fauteur de quelques romans maritimes, entre autres Le Négrier (i332, 4 vol. in-i2),œuvre fort singulière « dont la préface décèle, selon M. Remy de Gourmont, un esprit très hautain et dédaigneux du public x>. Tristan Corbière fit ses [études au Lycée de Saint-Brieuç jusqu'à Fâge de seize ans, époque à laquelle se manifestèrent les premiers symptômes du mal qui devait l'emporter. Les soins incessants de sa mère et un séjour de deux années à Rosco£F, au milieu des pêcheurs, raffermirent sa santé. Là s'arrête la première période de sa vie. Il vint alors se fixer à Paris, et ne fit guère d'apparitions dans sa province, si ce n'est pour vagabonder avec ceux qu'il a si parfaitement dépeints. « Blasé très jeune, atteint d'une sorte de spleen, écrit un dé ses biographes, M. Vincent Huet, son père, afin de le distraire, lui fit construire un sloop de plaisance. A partir de ce moment, il fut toujours en mer, ne couchant plus que dans un hamac et toujours véta en matelot avec le suroît, la grosse capote et les larges bottes de bord... » A Paris, il se lia avec de nombreux artistes, et, en 1878, collabora, sous le pseudonyme de Tristan, à La Vie Parisienne. C'est là que parurent ses premiers vers, cotre autres La Pastorale de Conlie, Veder Napoli (24 mai)^

TRISTAN CORBIÈRE

Cris dT aveugle (20 septembre), Le Fils de Lamartine et de GraziellOf Vésaves et Cie (27 septembre). Il réunit la même année tous ses poèmes et les fit paraître en une édition de luxe^ qu'il orna d'un étrange fro^ntispice à Teau-forte.

n avait alors pour logis une chambre uniquement meublée d'un coffre à bois sur lequel^ dit-OD^ il couchait tout habillé. Sur la cheminée traînaient des louis ; en prenait qui voulait. Terrassé par une affection de poitrine toujours menaçante^ il fut transporté à la Maison Dubois. Il ne se fit aucune illusion sur son sort, et alla consciemment mourir à Morlaix, le premier mars 1876. C'est tout ce qu'on a pu recueillir sur sa vie privée. Quant à sa vie littéraire, si l'on tient compte de l'oubli fait autour de son lit d'agonisant, elle ne se réalisa que plusieurs années après sa mort. Encore, faut-il ajouter que son œuvre, très courte, faite de hâtives notations, n'appartint jamais au grand public.

Le volume Les Amours jaunes ne devait pas faire la fortune de ses éditeurs ; il traîna longtemps sur les quais à bas prix, jusqu'au jour où il fut révélé à Paul Verlaine qui, enthousiasmé, plaça son auteur dans la série des Poètes maudits. Une génération s'inquiéta alors de ce livre bizarre ; les exemplaires en furent vivement recherchés, et un libraire, Léon Vanier, fort soucieux de la vente des poètes, en fit de son propre gré et à son profit une nouvelle édition qui se répandit bientôt entre les mains des lettrés.

On a défini l'art de Tristan Corbière « pas de la poésie et pas du vers, à peine delà littérature — un métier sans intérêt plastique — l'intérêt est dans le cinglé, la pointe sèche, le calembour, lafringance, le haché roman tique... (i)». Jamais on n'en a rendu l'acuité, l'angoissante ironie aussi complètement que dans ces vers, simple épitaphe de l'auteur par lui-même :

Mélange adultère de tout :

De la fortune et pas le son,

(i)Jules Laforgue : Notes sur Corbière,

24 pcAtÉs d'aujourd'hui

De rénergîe et pas de force,

La Liberté mais une entorse.

Du cœur, du cœur ! de Tâme, non —

Des amis, pas un compagnçn.

De l'idée et pas une idée.

De Tamour et pas une aimée,

La paresse et pas le repos.

Vertus chez lui furent défaut,

Ame blasée inassouvie.

Mort, mais pas guéri de la vie.

Gâcheur de vie hors de propos.

Le corps à sec et la tête iyre,

Espérant, niant Tayenir,

n mourut en s'attendant Tivre

Et vécut s'attendant mourir.

Bibliographie :

Les œuvres. — Les Amours Jattnes,ÛTé à 48i ex. sur hollande frontispice à l'eau-forte, Paris, Glady, 1873. — Z^s Amours Jaunes^ édition complète, Paris, Vanier, 1891.

A CONSULTER. — R. de Gourmont: Le Livre des Masques, Paris» Soc. du Mercure de France, 1896. — P. Verlaine : Les Poètes mau* diU, Paris, Vanier, 1884 et 1888.

J, Ajalbert : En Bretagne: Un poète de la mer^ Supplément da Figaro, 3i mai 1890. — V. Huet : Notes sur Tristan Corbière, La Plume^ i5 août 1891. — J. Laforgue : Notes sur Corbière, etc.. Entretiens polit, et litt., juillet 1891.

Iconographie :

Tristan Corbière par lui-même, eau-forte, i*» éd. des Amours Jaunes, 1873. — Portrait à la plume, Lutèce, a4 août 'i883, et i^ed. des Poètes maudits, 1884. — Luque : Portrait à la plume. Poètes maudits, s* éd., 1888, et La Plume, i5 août 1891. — F. Vallotton : Masque, dans Le Livre des Masques, de R. de Gourmont, Paris, Soc. du Mercure de France, 1896.

LA RAPSODE FORAINE ET LE PARDON DE SAINTE-ANNE La Pallud, 27 août. Jour du Pardon»

Bénite est Tinfertile plage

Où^ comme la mer, tout est nnci*

TRISTAN CORBIÈRE " 25

Sainte est la chapelle sauvage De Sainte-Anne-de-la-Palud,

De la Bonne Femme Sainte Anne, Grand'tante du petit Jésus, En bois pourri dans sa soutane Riche... plus riche que Grésus !

Contre elle la petite Vierge, Fuseau frêle, attend V Angélus; Au coin, Joseph, tenant son cierge, Niche^ en saint qu'on ne fête plus...

C*est le Pardon. — Liesse et mystères — Déjà rherbe rase a des poux...

— Sainte Anne, Onguent des belles-mères/ Consolation des époux!.,..

Des paroisses environnantes :

De Plougastel et Loc-Tudy,

Ils viennent tous planter leurs tentes,

Trois nuits, trois jours, — jusqu'au lundi.

Trois jours, trois nuits, la palud grogne, Selon Tantique rituel,

— Chœur séraphique et chant d'ivrogne — Le Cantique spirituel.

Mère taillée à coups de hache, Tout joœur de chêne dur et bon ; Sous Vor de sa robe se cache L'âme en pièce dun franc Breton!

— Vieille verte à face usée Comme la pierre du torrent^ Par des larmes d'amour creusée^ Séchée avec des pleurs de sang.».

— Toi, dont la mamelle tarie S'est refaity pour avoir porté La Virginité de Marie y

Une mâle virginité!

— Servante-maîtresse altière^ Très haute devant le Très-Haut; Au pauvre monde ^ pasjîère^ Dame pleine de comme-il-faut .

— Bâton des aveugles ! Béquille Des vieilles! Bras des nouveau-nés!

Mère de madame ta Jille !

Parente des abandonnés !

— Fleur de la pucelle neuve!

Fruit de V épouse au sein grossi l Reposoîr de la femme veuve, . .

Et du veuf Dame-de-merci !

— Arche de Joachim! Ateule!

Médaille de cuivre effacé !

Gui sacré! Trèfle quatre-feuille!

Mont d'Horeb! Souche de Jessé!

— * toi qui recouvrais la cendre, Qui filais comme on fait chez nous.

Quand le soir venait à descendre, Tenant Tenfant sur tes genoux ;

TRISTAN COHBIÂna '; 27

Toi qaifus là, seule, pour /aire Son maillot à Bethléem, Et là, pour coudre son suaire Douloureux^ à Jérusalem!...

Des croix profondes sont tes rides.

Tes cheveux sont blancs comme fils...

— Préserve des regards arides Le berceau de nos petits-fils !

Fais venir et conserve en joie Ceux à naître et ceux qui sont néSj Et verse, sans que Dieu te voie, L'eau de tes yeux sur les damnés !

Reprends dans leur chemise blanche Les petits qui sont en langueur. . .

Rappelle à Véternel Dimanche Les vieux qui traînent en longueur,

Dragon-gardien de la Vierge Garde la crèche sous ton œil.

Que, près de toi, Joseph-concierge Garde la propreté du seuil!

Prends pitié de la file-mère.

Du petit au bord du chemin...

Si quelqu'un leur Jette la pierre.

Que la pierre se change en pain !

— Dame bonne en mer et sur terre, Montre-nous le ciel et le port.

Dans la tempête ou dans la guerre...

Fanal de la bonne mort t

â8 POÈTES d'aujouhd'hut

Humble : à tes pieds n* as point d'étoile^ Humble.,, et brave pour protéger !

Dans la nue apparaît ton voile j Pâle auréole du danger.

— Aux perdus dont la vie est grise ^

( — Sauf respect — perdus de boisson) Montre le clocher de l'église Et le chemin de la maison.

Prête ta douce et chaste flamme Aux chrétiens qui sont ici...

Ton remède de bonne femme Pour tes bêtes 'à'Corne aussi!

Montre à nos femmes et servantes L'ouvrage et la fécondité. . . .

— Le bonjour aux âmes parentes Qui sont dans l* éternité /

— Nous mettrons un cordon de cire.

De cire-vierge Jaune autour

De ta chapelle et ferons dire

Ta messe basse au point du Jour.

Préserve notre cheminée Des sorts et du monde malin...

A Pâques te sera donnée Une quenouille avec du lin.

Si nos corps sont puants sur terre^ Ta grâce est un bain de santé; Répands sur nous, au cimetière, Ta bonne odeur de sainteté.

TKTITAN COKBIÈRS SQ

— A l'an prochain ! — Voici ton cierge:

{(Test deux livres qu'il a coûté) ... Respects à Madame la Vierge^ Sans oublier la Trinité.

••• Et les fidèles, en chemise, Sainte Anne ^ ayez pitié de nous!

Font trois fois le tour de Tég-lise En se traînant sar leurs g-enoux

Et boivent l'eau miraculeuse Ou les Job teigneux ont lavé Leur nudité contagieuse....

Allez : la Foi vous a sauvé! —

G*est là que tiennent leurs cénacles Les pauvres, frères de Jésus.

— Ce n'est pas la cour des miracles.

Les trous sont vrais : Vide latusf

Sont-ils pas divins sur leurs claies, Qu'auréole un nimbe vermeil, Ces propriétaires de plaies, Rubis vivants sous le soleil I...

En aboyant, un rachitique Secoue un moignon désossé.

Coudoyant un épileptique Qui travaille dans un fossé .

Là, ce tronc d'homme où croît l'ulcère, (^lontre un tronc d'arbre où croît le gui, Ici, c'est la fille et la mère Dansant la danse de Saint-Guy.

3o POÈTES d'aujourd'hui

Cet autre pare le cautère De son petit enfant malsain :

— L'enfant se doit à son vieux père...

Et le chancre est un gagne-pain I

Là, c'est Fidiot de naissance, tJn visité par Gabriel, Dans l'extase de l'innocence...

— L'innocent est près du ciel I —

— Tiens, passant, regarde : tout passe.

L'œil de l'idiot est resté.

Car il est en état de grâce...,

— Et la Grâce est l'Eternité I — ^

Parmi tes autres, après vêpre, Qui sont d'eau bénite arrosés, Un cadavre, vivant de lèpre, Fleurit, souvenir des croisés...

Puis tous ceux que les Rois de France Guérissaient d'un toucher de doigts...

— Mais la France n'a plus de Rois, Et leur Dieu suspend sa clémence.

— Charité dans leurs écuelles I...

Nos aïeux ensemble ont porté <Ces fleurs de lis en écrouelles Dont ces choisis ont hérité.

Miserere pour les ripailles Des ankakriffneês et kakoas!.».

Ces moignons-là sont des tenailles, Ces béquilles donnent des coups.

THISTAN CORBIÈRE

Risquez-vous donc là, gens ingpambes.

Mais gare pour votre toison :

Gare aux bras crochus ! gare aux jambes En kyrie-éleison !

... Et détourne-toi, jeune fille, Qui viens là voir et prendre l'air...* Peut-être, sous l'autre guenille, Percerait la guenille en chair....

C'est qu'ils chassent là sur leurs terres I Leurs peaux sont leurs blasons béants :

— Le droit du Seigneur à leurs serres I . •• — • Le droit du seigneur de céans I —

Tas d* ex-voto de carne impure, Charnier d'élus pour les cieux.

Chez le Seigneur ils sont chez euxl

— Ne sont-ils pas sa créature.. ••

Ils grouillent dans le cimetière, On dirait les morts déroutés N'ayant tiré de sous la pierre Que des membres mai reboutés.

— Nous, taisoûs-nous!.*. Us sont sacrés.

C'est la faute d'Adam punie,

Le doigt d'En-haut les a marqués :

— La droite d'En-haut soit bénie t

Du grand troupeau, boucs émissaires Chargés des forfaits d'ici-bas, Sur eux Dieu purge ses colères!...

— Le pasteur de Sainte-Anne est gras. —

32 POÂTES d'aujourd'hui

Mais une note pantelante, Echo grelottant dans le vent, Vient battre la rumeur bêlante De ce purgatoire ambulant.

Une forme humaine qui beugle Contre le calvaire se tient ; C'est comme une moitié d'aveugle :

Elle est borgne et n'a pas de chien. ••

C'est une rapsode foraine Qui donne aux gens pour un Hard Ulstoyre de la MagdalaynCy Du Juif -Errant ou A'Abaylar.

Elle haie comme une plainte. Comme une plainte de la faim, Et, longue comme un jour sans pain.

Lamentablement, sa complainte...

— Ça chante comme ça respire, Triste oiseau sans plume et sans nid Vaguant où son instinct l'attire :

Autour des Bon-Dieu de granit.. ••

Ça peut parler aussi, sans doute^ Ça peut penser comme ça voit :

Toujours devant soi la grand'route. . .

— Et, quand c'a deux sous, ça les boit.

— Femme : on dirait, hélas 1 — sa nippe Lui pend, ficelée eu jupon ;

TAisTAff conoiÊna ^^

Sa dent noire serre une pipe Eteinte.... - Oh, la vie a du boni -.

Son nom.... ça se nomme Misère.

Ça s'est trouvé né par hasard.

Ça sera trouvé mort par terre...

La môme chose... —quelque part.

Si tu la rencontres, Poète,

Avec son vieux sac de soldat :

C'est noire sœur... donne — c'est fêle —

Pour sa pipe, un peu de tabac I...

Tu verras dans sa face creuse

Se creuser, comme dans du bois.

Un sourire; et sa main galeuse ' Te faire un vrai signe de croix.

(Les Amours Jaunes^)

ANDRE FONTAINAS i865

Né à Bruxelles le 5 février i865, M.André Fontainasy après on séjour de quelques années en Belgique^ vint se fixer à Paris dès 1888. Ses premiers essais parurent dans La Basoche (i 884-1 885), petite revue qu'il contribua à fonder, avec quelques camarades de TUniversité de Bruxelles. De i885 à 1891, il collabora à La Jeune Belgique, ensuite à La Société Nouvelle et au Mercure de France, où, depuis décembre 1 896, il est cbargé de la Chronique d'Art moderne. Outre de nombreuses études qui le désigpnèrent comme Thistorien des tendances nouvelles, apportant à l'art une compréhension très complète de la Beauté (lire ses travaux sur quelques maîtres contemporains, tels Rod in, Monet, etc.), on lui doit une œuvre personnelle offrant dans le domaine du rytbme et de la fiction, une surprenante originalité. Pour avoir suivi (après la publication de son premier recueil: Le Sang des Fleurs, 1889), les subtils contours de Mallarmé^ ce poète, dont nous retiendrons les consolants mirages, n'en a pas moins su transformer sa manière au point de rendre personnel, selon M.Remyde(jrourmont n le mode prosodique qui s'est imposé à lui. Il donne alors au vers libre l'allure qu'il avait donnée à l'alexandrin, il le fait lent, calme, un peu solennel, sérieux, un peu sévère »...

Indépendamment de pages diverses publiées dans des revues, M. André Fontainas a donné des poèmes à VAlmanach des Poètes (Soc. du Mercure de France, 1896 et 1897) et à

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