‹ Poètes d'aujourd-hui, 1880-1900Chapitre 141 sur 202 · ODELETTE · texte numérisé non relu

ODELETTE

Un petît roseau in'a suffi

Pour faire frémir l'herbe haute

Et tout le pré ^^, ^^^

El les doux saules

Et le ruisseau qai chante aussi;

Un petit roseau m*a suffi

A faire chanter la forêt.

Ceux qai passent Font entendu Au fond du soir, en leurs pensées, Dans le silence et dans le vent, Clairon perdu, Proche ou lointain...

Ceux qui passent en leurs pensées En écoutant, au fond d'eux-mêmes L'entendront encore et l'entendent Toujours qui chante.

Il m'a suffi

De ce petit roseau cueilli,

A la fontaine où vint l'Amour

Mirer, un jour,

Sa face grave

Et qui pleurait,

Pour faire pleurer ceux qui passent

Et trembler l'herbe et frémir l'eau;

Et j'ai, du souffle d'un roseau,

Fait chanter toute la forêt.

{Les Jeux rustiques et divins.)

HENRI DE, RÉONIER 20<J

Devant moi, et chacune en tressaillant recule Lorsque je la regarde au visage, et ses yeux Se détournent pour fuir mon regard anxieux Qui retrouve, debout et la tête baissée, Celles qui furent, familières, mes Pensées.

Ce sont elles ; j'entends encor leurs pas lointains Qui jadis m'ont quitté pour suivre le chemin Qui descend, à travers \es heures, vers la vie... Qu'avez- vous fait? Ta coupe est-elle enfin remplie, Toi qui voulais boire aux fontaines vivantes? Mais non, sa main est vide et sa lèvre est brûlante Et, du geste, elle montre à ses pieds devant elle, Ironique risée à sa soif éternelle.

Des débris de cristal et des morceaux d'argile ; Et Toi, jadis si belle et sveltement agile, A quel mauvais festin as-tu donc pris ta part Que, la chair alourdie et les cheveux épars, Tu chancelles d'ivresse en ta robe vineuse?

Va-t'en! Et Toi, dis-moi la douleur qui te creuse La joue ainsi? pourquoi crispes-tu tes deux mains Mystérieusement dans l'ombre sur ton sein, Pour cacher le serpent par qui, de veine en veine, Goule* en ton acre sang le venin de la haine? Et Toi qui visitas l'Orgueil, qu'apportes-tu? Cette pourpre en lambeaux et ce sceptre tordu. Et Toi encor qui ris et, de sueur couverte D'être allée au Désir avec tes mains ouvertes, Reviens de son étreinte enivrante et farouche Lacérée à la face et mordue à la bouche?

Hélas! qu'avez-vous fait de moi, ô mes Pensées? Hélas ! qu'avez-vous fait de vous, ô mes Pensées? Mais Toi qui partais chaste, ô Toi qui partais nue

270 PO£TES D aujouhd hui

Et seule de tes sœurs ne m'es pas revenue,

C'est vers Toi, à travers moi-même que j'irai.

Tu es restée au fond de quelque bois sacré

Assise solitaire aux pieds nus de l'Amour

Et, taciturne, vous échangez, tour à tour.

Toi te haussant vers lui et lui penché vers Toi,

Une à une, les fleurs divines dont vos doigts,

Qui d'un g-este alterné les prennent et les donnent.

Tressent pour vos deux fronts une seule couronne.

{Les Médailles cC Argile.)

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