LE CHANT DE GLAUGUS
A Théodore de Banville»
La mer ! comme elle est bleue au loin, la mer sonore I
La plaine harmonieuse et que ne déshonore
Jamais le pied tremblant des hommes au cœur bas,
La mér qui, dans le calme ou dans les durs combats
De la tempête garde une âme inspiratrice,
La mer impétueuse et douce est la nourrice
Des dieux ; ses tourbillons ont des sang-lots humains.
Son flanc où les vaisseaux se creusent des chemins.
Est la mamelle auguste où vient boire le monde ;
Plus que les champs couverts de blés elle est féconde,
Et ses gouffres semés de nacre et de coraux,
Gardent loin des clameurs, sous de noirs soupiraux.
Comme une rare fleur à tous les yeux ravie,
La fermentation énorme de la vie.
La mer est belle et semble, au bord du ciel changeant.
Un poisson monstrueux aux écailles d'argent ;
La mer est belle. Avec amour le ciel la baise
Quand, sombre ou reluisante ainsi qu'une fournaise.
Elle prête au soleil Tabîme de ses flots.
La mer pour les plongeurs et pour les matelots
A des sourires clairs et des baisers sans nombre.
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LAURENT TAILLADE 333
Je t'aime I Cet amour est éclos avec l'ombre, Avec Tombre a grandi silencieusement.
Un soir que tout auprès de la plage, dormant, Je sentais sur mon front de ses glauques vallées Passer languissamment des haleines salées.
O Thalatta! Tethys I Apre divinité
Qui règnes dans la paix et dans l'immensité,
Tu le sais : Si jamais j'ai rêvé ce doux rêve
De devenir un Dieu vénéré sur la grève.
Moi qui, pasteur, paissais jadis au pied des monts
Les féroces taureaux nourris degoëmons,
C'est pour te posséder, déesse bienheureuse,
Toi que je vois parfois quand la vague se creuse.
Cachant tes seins de perle et tes cheveux d'or vert ;
Oui, je veux me plonger dans le gouffre entr 'ouvert,
Comme les chercheurs d'or et comme les poètes,
A force d'écouter lamenter les mouettes
Qui se bercent au loin, blanches sur les flots bleus.
Mon cœur est plein de fièvre et de désirs houleux ;
Comme un saule arraché sans branches ni racine,
Le sable de la mer m'entraîne et me fascine ;
Mes jours vers Thalatta courent comme un torrent.
Ce soir je descendrai sur la rive implorant
Toutes les déités de l'abîme bleuâtre,
(Sous la. lune la mer est de lait et d'albâtre)
Là, dépouillant les jours et les espoirs déçus,
J'ôterai lentement ma robe de byssus,
Le souffle de Tethys gonflera mes narines.
Et je m'endormirai sous les algues marines.
Toi, qui vers ton déclin marches éclaboussant
L*azur des clairs métaux couleur d*ambfe et de sang, Titan, qui chaque soir t'endors dans ta victoire Jetant au monde impur ta flamme expiatoire, Dompteur aux cheveux roux qui te plais aux travaux Glorieux de tes blancs et farouches chevaux, Archer ! Hypérion ! Soleil ! roi des espaces, Je te salue encore avant que tu t'effaces Et que la molle Nyx couvre le ciel vermeil ; Je ne te verrai pas demain ! Salut, Soleil !
Maintenant reçois-moi dans tes ondes tentantes, Déesse au péplos bleu ! Les tig'es palpitantes Des pâles tamarix s'inclinent vers tes bords; Telle descend vers toi Tâme des enfants morts, Dans rinsensé désir de ta beauté fatale, Je vais à toi. Pourtant, agitant le-krotale, Des vierg^es, en dansant, belles comme tes eaux, Entrelacent leurs chœurs à lombre des roseaux. Mon chien noir garde encor mes génisses sauvages, Et, dans la plaine, loin de tes amers rivages, Il est un toit discret des pampres embaumé Où je puis m'abriter toujours sûr d'être aimé. Une maison tranquille où sous les vignes blondes, Retournent s'endormir les abeilles fécondes.
Où ma mère, ce soir, en m'apprêtant ses bras, Regardera longtemps si je ne reviens pas.
{Le Jardin des Rêves.) HYMNE A APHRODITE
Aphrodite, déesse immortelle aux beaux rires, Qui te plais aux chansons lugubres des ramiers, Les cœurs humains pour toi chantent comme des Ijres Et tes bras font pâlir la blancheur des pommiers.
LAURENT TAILHADE
Salut, dispensatrice aug-uste de la vie,
Qui courbes sous ton joug* les fauves indomptés,
Qui fais voler la lèvre à la lèvre ravie,
Salut, blanche Gypris, rekie des voluptés I
C'est par toi que, le soir, sous les myrtes propices. S'enlacent doucement des groupes bienheureyx, Et qu'au bord des* ruisseaux et près des précipices Sanglotent dans la nuit les enfants amoureux.
C'est par toi que, brûlant d'ivresse, frémissante, L'églantine se teint de son sang parfumé.
Et que la vierge apporte, heureuse et rougissante, Sa couronne et son cœur aux bras du bien-aimé.
Et c'est toi qui,. rythmant les divines étoiles, Fait tressaillir d'amour le coeur de l'univers, Afin que l'harmonie en qui tu te dévoiles, Apprenne aux hommes purs à composer des vers
Je t'implore, déesse immense et vénérable, Soit que, {o^lorifiant les rosiers rajeunis.
Sous les lilas en fleurs et les bosquets d'érable Tu couvres de baisers les songes d'Adonis ;
Soit que le dur Ares t'enchaîne à sa victoire, Ou que, domptant les flots, ô mère des amours. Les Cyclades en fleurs écoutent ton histoire : Mou encens à tes pieds s'ex:halera toujours.
336 POÈTES d'aujOurd'bvi
Garde-moi de Tennui, de la vieillesse immonde, Garde-moi, si jamais Tespoir toucha ton cœur, reine qui maintiens et gouvernes le monde, Avant tout, garde-moi de l'infâme laideur 1
Fais que je tombe dans ma force et ma jeunesse. Que mon dernier soupir ait un puissant écho, Et, pour qu'un jour mon âme en plein soleil renaisse, Que je meure d'amour comme Ovide et Sapho.
{Le Jardin des Bêves.)
HËLÉ37E {Le laboratoire de Faust à Wittemberg.)
Des âges révolus j'ai remonté le fleuve Et le cœur enivré de sublimes desseins, Déserté le Hadès et les ombrages saints.
Où l'âme d^une paix ineffable s'abreuve.
Le temps n'a pu fléchir la courbe de mes seins. Je suis toujours debout et forte dans l'épreuve. Moi, l'éternelle vierge et l'éternelle veuve. Gloire d'Hellas, parmi la guerre aux noirs tocsins.
Faust, je viens à toi, quittant le sein des Mères! Pour toi, j'abandonnai, sur l'aile des chimères. L'ombre pâle où les Dieux gise»t, ensevelis.
J'apporte à ton amour, du fond des cieux antiques, Ma gorge dont le Temps n'a pas vaincu les lys Et ma voix assouplie aux rythmes prophétiques.
{Dousain de Sonnets.)
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338 PORTES D\uJOimD*HUT
Un astre dort soas gaenille poudreuse.
Amour sans fin, éternelle beauté.
Vont rajeunir ta face, Bienheureuse Reine du simple et du déshérité :
Sur les parvis d'azur, en la Cité Qu'un 'blanc soleil immarcessible éclaire»
Tes pieds lassés par la fange et par Terre, Malgré les cris des vils pharisiens, Se poseront comme un aiglon sur Taire, Lorsque Jésus reconnaîtra les siens.
Donnez la rose avec la tubéreuse :
Et le Poète aussi, tant molesté, Verra finir sa course douloureuse Au matin bleu de Timmortalité .
Son fier désir, à présent exalté^ Resplendira sur sa face très claire.
Pour ce dolent accoiter et complaire.
Des chœurs épris d'anges musiciens Diront ses vers à TAgneau jubilaire, Lorsque Jésus reconnaîtra les siens.