‹ Poètes d'aujourd-hui, 1880-1900Chapitre 58 sur 202 · LE VIEUX MENDIANT · texte numérisé non relu

LE VIEUX MENDIANT

La masse d'airain du temps pesa dès son enfance sur son front; car des gardes emmenèrent son père les pieds gênés d'entraves, les mains jointes de fer : la justice en pesa la tête dans sa balance.

Sa mère, au souffle de la colère, s'égara dans les bois touffus, où des yeux jamais las

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veillent sur tout sentier, meublant la fondrière

de passants nus, leurs yeux de misère encore ouverts;

et lenfant grandissait quand cette tète tomba.

Il fut le fils des assassins; lors une pierre (la marmaille jouait) lui creva la paupière et le mire ne guérissant qu'honnêtes gens, l'autre œil se détruisit, dans son masque d'enfant pareil dès lors à un mur blanc.

Puis il fut un jouet, et les forts gravèrent leur rancœur et leur impatience en cicatrices sur sa face, muette table de supplices et des rôdeurs, par pitié, le grisèrent par gouaille, pour qu'il dansât et quand il pleura, le fouaillèrent.

Comme pour chacun de ses doigts sans cesse était prête une épine, que ses pieds sanglants avaient froid et qu'on poussait dans les ravines son corps pitoyable et sa faced*efFroi,

chaque fois que vers les auvents

du village il allait quêtant

par le soleil ou le grand vent

son pain, à la complainte de son chant^

il suivit des vagabonds

dont la gourde lui donnait le songe;

il eut Tos que le mâtin ronge

et les servit sans mensonge. — -

Aussi on le miten prison.

OUSTAVE KAHN lOg

Et lorsqu'il fut l'exemple de la mauvaise route

et des tourments de la pire conscieûce,

un marg^illier aux écoutes

des merveilles de la grâce en son inconscience,

le plaça pour que la main des dames s'honorât du sou qui rachète les âmes sous un parvis d'église en évidence :

leçon de choses pour toute l'enfance.

Le vieux mendiant est lézardé comme la pierre des piliers ; ils subissent les ménîes outrages du temps, des chiens et de l'orage.

Ils semblent attendre d'un même âge

parmi le nombreux passage

des gens recouverts de velours et de fourrures,

les êtres doux dont la parure

serait la douceur aumônière

et l'âme en généreuse prière.

Et le Temps pleut, lentement, lentement sur leur attente et leur tourment.

{Le Livre d'Images.)

IMAGB

Le cabaret est plein de panses dévoles devant autant de brocs, et c'est fumée dense.

Le compagnon du tour de France y vient frapper; c'est son repos.

IIO POàTES D*AUJOUnD*HUI

Femme, donnez-moi le g^fte

et me versez du vin sans eau. —

Es-tu charpentier^ es-tu matelot»

es-tu cal fat?

Nous avons ici besoin de ces gens*là.

Femme, verse-moi plein mon broc.

Voici Tami compas et la fidèle équorre;

je sais tailler des bibelots dans le bois de chêne, avec mon ciseau et sertir des saints pour la proue des vaisseaux. — Il n'est ici nul vaisseau que des barques grêles et puis des radeaux, les uns pour la mer, d'autres pour les canaux ; on taillait des saints au temps des prières, l'église maintenant a une porte en fer et les ex-votos sont en carton-pierre.

Alors les temps sont durs? —

oui, on mange les os

et Ton gratte la huche et Ton boit le vin sur.

Alors, commère, le gîte et un broc,

un peu de fromage et puis un chantcau.

Jvî partirai demain plus loin de la mer.

(Le Livre d'Images,)

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