VERRE ARDENT
Je regarde d'anciennes heures.
Sous le verre ardent des regrets ; Et du fond bleu de leurs secrets Emergent des flores meilleures.
«^|0 poÈTcs d'aujourd'hui
ce ven e sur mes désirs î Mes désirs à travers mon âme! £t rherbe morte qu'elle enflamme En approchant des souvenirs!
Je relève sur mes pensées.
Et je vois éclore au milieu De la fuite du cristal bleu, Les feuilles des douleurs passées.
Jusqu'à Téloi^nement des soirs
Morts si longtemps en ma mémoire.
Qu'ils troublent de leur lente moire.
L'âme verte d'autres espoirs,
{Serres chaudes)
ÂME TJE TîUIT
Mon âme en est triste à la fin; Elle est triste enfin d'être lasse, Elle est lasse enfin d'être en vain, Elle est triste et lasse à la fin Et j'attends vos mains sur ma face.
J'attends vos doigts purs sur ma face, Pareils à des anges de glace, J'attends qu'ils m'apportent l'anneau; J'attends leur fraîcheur sur ma face, Comme un trésor au fond de l'eau
Et j'attends enfin leurs remèdes, Pour ne pas mourir au soleil, Mourir sans espoir au soleil I J'attends qu'ils lavent mes yeux tièdes Où tant de pauvres ont sommeil !
MAURICE MAETERLINCK
Où tant de cygnes sur la mer, De cygnes errants sur la mer, Tendent en vain leur col morose, Où le long des jardins d*hiver, Des malades cueillent des roses.
J'attends vos doigts purs sur ma face.
Pareils à des anges de glace, J'attends qu'ils mouillent mes regards, L'herbe morte de mes regards, Où tant d'agneaux las sont épars I
{Serres chaudes»)
CHANSON
Et s'il revenait un jour Que faut-fl lui dire?
— Dites-lui qu'on l'attendit Jusqu'à s'en mourir . . .
Et s'il m'interroge encore Sans me reconnaître?
— Parlez-lui comme une sœur Il soufifre peut-être...
Et s'il demande où vous êtes Que faut-il répondre?
— Donnez-lui mon anneau d'or Sans rien lui répondre...
Et s'il veut savoir pourquoi La salle est déserte ?
— Montrez -lui la lampe éteinte
Et la porte ouverte...
l48 POÈTES D*AUJOURD*HUI
Et s'il m'interroge alors
Sur la dernière heure ?
•- Dites-lui que j'ai souri
De peur qu'il ne pleure. ..
(Douze Chansons,)
CHANSON
Les filles aux yeux bandés,
(Otez les bandeaux d'or) Les filles aux yeux bandés Cherchent leurs destinées. . .
Ont ouvert à midi,
(Gardez les bandeaux d'or) Ont ouvert à midi, Le palais des prairies...
Ont salué la vie,
(Serrez les bandeaux d'or) Ont salué la vie, Et ne sont point sorties...
(Douée Chansons. )
CHANSON
J'ai cherché trente ans, mes sœurs,
Où s'est- il caché?
J'ai marché trente ans, mes sœurs,
Sans m'en rapprocher. . .
J'ai marché trente ans, mes sœurs, Et mes pieds sont las.
MAURICE MAETERLINCK l49
Il était partout, mes sœurs, Et n'existe pas...
L'heure est triste enfin, mes sœurs,
Otez vos sandales, Le soir meurt aussi, mes sœurs,
Et mon âme a mal...
Vous avez seize ans, mes sœurs,
Allez loin d'ici, Prenez mon bourdon, mes sœurs.
Et cherchez aussi.. .
{Douze Chansons.)
, CHANSON
Vous avez allumé les lampes,
— Oh t le soleil dans le jardin 1 Vous avez allumé les lampes.
Je vois le soleil par les fentes, Ouvrez les portes du jardin !
— Les clefs des portes sont perdues.
Il faut attendre, il faut attendre, Les clefs sont tombées de la tour,
Il faut attendre, il faut attendre, Il faut attendre d'autres jours...
D'autres jours ouvriront les portes, La forêt garde les verrous, La forêt brûle autour de nous, C'est la clarté des feuilles mortes, Qui brûlent sur le seuil des portes...
POETES D AUJOURD HUl
— Les autres jours sont déjà las, Les autres jours ont peur aussi, ^ Les autres jours ne viendront pas, Les autres jours mourront aussi, Nous aussi nous mourrons ici...
(Doute Chansons.)
MAURICE MAGRE
Né le 2 mars 1877, à Toulouse, M. Maurice Magre quitta sa ville natale pour habiter La Rochelle et Villefranche de Lauraguais. Il y revint peu après, fonda, en 1894, les Essais d'Art Jeune, première revue littéraire parue dans cette ville, et en mars 1898, Y Effort, qui, justifiant son titre, groupa en une commune idée les jeunes hommes de sa province. Il dut en abandonner la rédaction pour venir se fixera Paris en janvier 1898.
En 1895, M. Maurice Ma gre, en collaboration avec son frère André, fit imprimer sa première œuvre. Eveils, plaquette de vers à laquelle succéda une pièce lyrique, représentée sur le théâtre du Capitole (Toulouse, 27 avril 1896). Enfin, en 1898, il réunit divers poèmes épars dans des revues et les publia sous ce titre la Chanson des hommes. Ce recueil contenant à peu près en entier son bagage poétique, offre la plus souriante promesse d'avenir.
(( J*ai mis dans ce livre, dit-il, ma foi à la vie, à la bonté des hommes. •• Puisse-t-il aller à tous ceux qui cherchent comme moi les routes de Texistence future. Trop heureux serais-je, si, une seule fois, dans une pauvre maison, mes vers portaient quelque douceur à un cœur simple. »
M. Maurice Magre est un poète de vingt-deux ans, îl peut tenir ici la place des derniers venus. C'est le jeune pèlerin qui
'^^ PoèxEs d'aujourd'hui
dès l'aube, au tournant de la route ou d'autres ont passé la veille, à l'heure du crépuscule, apporte une parole inédite. Déjà I alors même que nous gardons encore dans l'oreille le chant d'hier à peine entendu.. . — A. B.
Bibliographie :
Les œuvres. — Éveils, poésies (En collaboration avec André Magre), Toulouse, Vialelle etPerry, 1895. -^ Le Retour, pièce lyrique en an acte et en vers, Toulouse, Vialelle et Perry, 1896. — La Chanson des Hommes, Paris, Fasquelle, 1898.
En préparation. — La Jeunesse de Jean Noël, roman. — VOU' vrier qui pleure, drame en un acte et en vers. — Michelle, drame en trois actes en vers .
A CONSULTER. — H. Bérenger : Chronique, Revue des Revues, i5 octobre 1898. — H. Chantavoine : Poètes et poésie. Débats, 21 novembre 1895. — Ch. Maurras : Revue Littéraire, Revue Encyclopédique, i4 janvier 1899.