PASTEL DE JEUNE FILLE
Elle doit être assise auprès d'une croisée
A petits carreaux encadrés de bois peint,
Dans une maison de briques roses, posée
Gomme un jouet au bord d'un canal immobile
Allant de la ville vers la mer, bien loin,
Entre ses rangées de peupliers.
Elle doit être assise là le matin
Parmi Tombre des tilleuls et des espaliers,
Regardant les femmes quf viennent de la campagne
Avec des pots de cuivre el des gerbes liées.
On voit, à travers la vitre, sa tête fine
Blonde avec une dentelle au cou,
Une dentelle blanche sur la nuque blanche
Qui se penche, montrant des cheveux fous :
Et sesyeuxbleus,agrandîs, lèvent leurs paupières tout à codd.
CAMILLE MAUCLAIR lS5
Sur ses genoux est son petit métier de brodeuse,
Ses ongles brillent dans le treillis des fils,
Elle a une petite bouche, elle a Tair peureuse,
Et sérieuse en sa robe grise.
On n'entend rien dans la rue, et derrière elle,
Dans Tencadrement de la fenêtre.
On voit des poteries, . des ors de vieux portraits.
Un coin de place, et une porte entr'ouverte
Sur un jardin bleu de soleil qui dort derrière la maison.
Des enfants jouent sur le pavé de la place, dans Therbe, Sous les ombres rondes des arbres taillés : il est midi. La clarté vaporeuse de Flandre est belle en silence, Et le carillon des béguines tinte au loin dans la chaleur.
Je la vois encore, le soir.
Au seuil de la porte :
Elle a laissé tomber ses deux mains
Et s'appuie au mur, penchant la tète en arrière
Dans l'ombre montante.
Une fraîcheur vient de la plaine depuis la mer.
Les cheminées à croix de fer
Sont un peu roses tout en haut, puis c'est fini^
L'enfant blonde goûte la nuit
Et s'attarde avant de retourner vers la lampe.
L'eau du canal se plisse et fait un peu de bruit
A cause d'un chaland venu des îles du Nord
Qui avance lourdement jusqu'à l'écluse
Gomme une bête bizarre et percluse.
Les ombres des bateliers gesticulent sur le plat-bord
Et se déforment dass l'eau miroitante et moirée
Dont les remous font remuer les roseaux...
i86 poÂTBS d'aujourd'hui
Elle, pas très grande, plut<)t mignonne,
Les épaules jolies et étroites un peu^
Met un doigt sur sa bouche, comme retenant son âme,
Et regarde pensivement tout cela,
Penchant la tète comme un petit bouquet fatigué...
Ah ! venir, au long du grand chemin de halage.
Vers ce visage à la fenêtre dans ce village.
Venir sur l'eau pesante, dans le bateau bariolé^
A rheure où naît la première lumière.
Et toucher ces lèvres avec les lèvres miennes
En disant les choses les plus simples du monde,
Et regarder ces yeux-là, et vivre là,
Et dire : « Il pleut... il y aura des fruits cette année... »
Ou « Tues douce, il fait très bon... j'aime être avec toi...
... J'ai eu du chagrin, il j a des années... »
Et ce serait le bonheur, mon Dieu oui, le bonheur, Ou du moins tout ce qu'on peut en savoir, Après tout, le bonheur des bonnes geas :
Et j'ai envie de celui-là, tout simplement.
STUART MERRILL
M. Stuart Merrill est né le ler août i863 à Hempstead dans l'île de Long-Island — qui fut aussi la pairie de Walt, Whitman — près de New- York (Etats-Unis). Son enfance passée à Paris ne nous attacherait point si, lié au lycée avec MM. Pierre Quillard, René Ghil, Rodolphe Darzens, George Vanor, il n'avait manifesté une ardeur toute juvénile pour les lettres, fondant avec ceux-ci un petit journal lithographie, Lq Fou, qui eut son heure d'émulation. De i88ô à 1889, il prépara son droit au Colambîa Collège à New-York, mais — s'empresse-t-il de nous dire — sans aucun succès. Sa vocation n'était pas là. L'apparition de son premier recueil Les Gammes y publié chez un éditeur parisien, pendant son séjour en Amérique, trahissait en lui d'heureuses aspirations de poète. M. Stuart Merrill revint définitivement en France en 1890. Il participa généreusement à la renaissance littéraire qui fut l'inquiétude de sa génération, collabora activement à La Ba- «ocAe ( 1 884-1 886), au Z>^carfe7i^ (1886-1887) au Scapin (r886), aux Ecrits pour l'Art (1887), à La Wallonie (1887 à 1892), eux Mercure delFrance (1892, 1896, 1899), kVAlmanach des Poètes (1896, i897),auZ/yre des Légendes (i895),à/a Plume, à la Vogue (1899), et à VErmitage^où il donna, outre de nombreux poèmes, des pages sincères de critique. Il publia déplus en Amérique, dans Le Times et UEvening Post, des articles
POliTES D AUJOUI\D llUI
breux sur des physionomies littéraires, Gérard de Nerval, gny, Alphonse Daudet, etc. puis édita sous le titre Pasin Prose^ 1890, un volume de traductions de Banville, sius Bertrand, Baudelaire, Judith Gautier, Hennequin, smans, Mallarmé, Paul Margueritte, Catulle Mendcs, aïm Mikhaël, Pierre Quillard, Henri de Régnier, Villiers isle-Adam.
sciple fervent de la Beauté, il le fut non moms de iistice et pendant que ses vers, en France, faisaient le ne d'une élite, il organisait les groupes socialistes amérii à New- York. Magicien fastueux, faisant revivre dans des rs d^enchantement les gracieuses figurines des légendes es, il prenait sa part dans la vie contemporaine en lui ptant une idée de consolation. Depuis, M. Stuart Merrill éloigné de la lutte ; plus impérieusement enfermé dans rt — sans renier toutefois ses convictions — il a tenu ■firmer par ses visions et son rythme, celui que d'aucuns nt pressenti. La nécessité de s'exprimer noblement ne elle point d'ailleurs à la réalisation d'un grand rêve 1 puisqu'elle impose la plus grande part de perfection line... — A. B,
}liographie :
ŒUVRES. — Les GammeSy poèmes, Paris, Vanier, 1887. — Is in Prose f New- York, Harper et Brothers, 1890. — Les î, poèmes, Paris, Vanier, 1891. — Petits poèmes d'automne.
Varier, 1895, — Poèmes, iSSy-iSOy (Les Gammes. Les Fastes,
poèmes d'automne. Le Jeu des épèes), Paris, Soc. du Merle France, 1897. — Les Quatre Saisons, poèmes, Paris, Soc. trcure de France, 1900.
ONSULTER. — R. de Gourmont : Le Livre des Masques, Paris, iu Mercure de France, 1896. — V, Thompson : French Por» (being appréciations of the writers of Young France), Bosichard G. Badger et G*», 1900.
îonneau : Article, Revue Encyclopédique, i5 octobre 1891. — îgron : Paysageries littéraires, La Plume, i*' mai 1900. — s Régnier ; Stuart Merrill, Les Hommes d'aujourd'hui,
Vanier. — A.-F. Herold : Petits poèmes d'automne, Mer-
STUART MERRILL 1 5(J
cure de France, mars 1895. — Gh. Maurras : Revue littéraire. Revue Encyclopédique, 22 janvier 1898. — L. de Saint-Jacques : Merrill, La Plume, 1" mars 1895.
Iconographie :
Alph. Germain : Portrait, sanguine, 1892 (app. à M. Stuart Merrill). — Albert-E. Sterner : Portrait à la plume» 1891 (app. à M. Stuart Merrill), reproduit dans La Plume, 1891. — Albert-E. Sterner : Portrait au fusain, 1892 (app. à M. Stuart Merrill), reproduit en couleur dans Les Hommes d*aujour(Vhui, Paris, Vanier. — F. Vailotton : Masques, dans Le Livre des Masques, de R. de Gourmont, Paris, Soc. du Mercure de France, 1896.
NOCTURNE
A JoriS'Karl Huysmans,
La blême lune allume en la mare qui luit, Miroir des g-loires d'or, un émoi d'incendie. Tout dort. Seul, à mi-mort, un rossignol de nuit Module en mal d'amour sa molle mélodie.
Plus ne vibrent les vents en le mystère vert Des ramures. La lune a tu leurs voix nocturnes : Mais à travers le deuil du feuillag-e entr'ouvert Pleuvent les bleus baisers des astres taciturnes.
La vieille volupté de rêver à la mort
A Tentour de la mare endort l'âme des choses.
A peine la forêt parfois fait-elle effort
Sous le frisson furtif de ses métamorphoses.
Chaque feuille s'efface en des brouillards subtils. Du zénith de l'azur ruisselle la rosée Dont le cristal s'incruste en perles aux pistils Des nénufars flottant sur l'eau fleurdelisée.
■5 ^ly^ '-n ^rur^'-T'r^-^l -•'■■■' v.'->'t-.T:\' ■ -,iift-. y7\f jffir ;' nm^
190 PORTES D* aujourd'hui
Rien n'émane du noir, ni vol, ni vent, ni voix,' Sauf lorsqu'au loin des bois, par soudaines saccades, Un ruisseau turbulent roule sur les gravois : L'écho s'émeut alors de l'éclat des cascades.
{Les Gammes^)