MLLE JOVETTE-ALICE BERNIER « COMME L’OISEAU
Les critiques blâmeront chez Mlle Bernier une pensée souvent trop moyenne, sans plongée profonde et sans trait taillé dans le vif; la monotonie d’une inspiration unique ; les inégalités d’une forme où le mot, d’aventure, erre sans s’incruster, où l’image flotte imprécise, où la strophe n’a pas eu le coup de ciseau définitif; et ils cueilleront dans ces pages maint exemple justifiant leur sévérité. Ils pourront noter plus d’une pièce entachée de mièvrerie, de fadeur, d’autres où l’à peu près et la négligence remplacent l’effort soutenu de l’art. Ils concluront que Mlle Bernier n’a atteint qu’à demi la perfection plastique exigée du poète en ce siècle saturé et blasé.
Pourtant, s’ils s’en tiennent là, ils n’auront pas vu, ou senti, une foule d’éléments délicats
cachés sous des rimes hésitantes, et une force réelle sous cette apparente légèreté. Mlle Bernier n’a qu’une corde à sa lyre, mais cette corde est celle du cœur, la plus vibrante de toutes, et elle en tire des sonorités marquées à son âme personnelle qui ont bien leur cachet et leur puissance. Son analyse du sentiment est loin d'être naïve: c’est celle d’un esprit scrutateur qui a vu dans l’amour un objet d’étude autant qu un flot auquel on se livre, qui parle de science acquise chèrement, qui observe et décrit sa propre émotion, sa propre souffrance. Il s’y révèle un cœur poursuivi par le dieutyran, obsédé de son glorieux mensonge, connaissant tour-à-tour ses caresses et ses dédains, et qui enfin, désenchanté, s’en venge en le dénonçant, mais reste ensorcelé de sa magie. Et cette attitude, n’est-ce pas, est assez raffinée, assez dernier cri, n’est pas du tout celle d’une novice dans le cloître d’Eros. Rarement une âme féminine se déclôt avec cette franchise, invoque si haut l’amour qu’elle sait cruel, s abandonne à sa belle extase avec cette ferveur sans espoir et sans illusion. Philosophie, expériences vitales qui donnent à ces
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élans une inquiétude fiévreuse et à ces plaintes quelque chose d’aigu, de poignant; qui se traduisent en touches subtiles où luisent tous les mirages du cœur. De l’innombrable amour on voit toutes les nuances, depuis le flirt le plus fugace jusqu’à la passion emportée, tracées avec une psychologie fine et presque savante. Et ces vers, malgré tout, par l’insouciance du métier, par une certaine gaucherie de style, restent comme enfantins, improvisés plutôt qu’écrits, gardent un air de littérature primitive; on dirait l’âme ultramoderne rythmée par une contemporaine de Louise Labé: contraste inusité qui est peut-être un attrait de plus. Ce sonnet, par exemple, n’a-t-il pas un tour archaïque qui fait songer au seizième siècle?
Je voudrais t’arracher de mort cœur indompté, Fatal amour, vain mal, tyran insatiable! Maître, c’est bien assez pleurer l’irréparable; Quelle rançon te faut-il pour ma liberté ?
Je voudrais te bannir, menteuse volupté.
Je voudrais oublier, je m’en sens incapable. Une lourde puissance amoureuse m’accable; ' Je voudrais te maudire et tu me fais chanter.
Je fus assez longtemps à tes coups une cible;
J’ ai peur de ton empire, oui, je le sais terrible.
Qu attends-tu pour sortir de mon cœur révolté ?
« J attends, me dit V Amour , ta détresse suprême Dont je me ferai gloire avant de te quitter;
J’attends qu’à mes genoux tu redises: « Je t’aime. »
Non pas que l’expression ne soit parfois très modernisée comme dans la rieuse ironie des quatrains suivants:
Quel artiste avait donc tourné Ce beau nœud de votre cravate Pour si gentiment façonner Sa grâce souple et délicate ?
Sous quel charme heureux fut -il fait.
Ce nœud léger aux airs de fête.
Vaporeux, bohème . . . parfait,
Digne de toutes les conquêtes ?
Il était si gaiment posé.
Si fraîche était sa couleur mate.
Qu’un jaloux l’aurait pu briser,
Ce beau nœud de votre cravate.
Ces deux morceaux, si divers d’allure, nous aident à mesurer l’ampleur variée de cette muse et l’étendue de son clavier sentimental. Des
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pièces d’une mélancolie douce, d’une tendresse câline, d’un regret apaisé, se placent entre ces modes extrêmes, telle cette allégorie gentiment notée:
Comme le papillon qu’un mioche caresse,
Notre amour souffre par nos jalouses tendresses.
La phalène irisée aux ailes de satin
Tombe un jour sous les doigts de quelque ardent mutin.
Et c’est un beau délire, une indicible joie De capter ce bijou fait d’un or qui rougeoie.
L’enfant l’aime, en raffole ! et ce culte brouillon Est lourd infiniment au pauvre papillon.
Bientôt l’aile éclatante a perdu sa richesse;
Brisée, elle palpite une longue détresse.
Et l’espiègle mignon pleure, déçu de voir Se débattre et languir un si riant espoir.
Ainsi mon bel amour, aux délicates ailes.
Souffre par moi qui suis innocemment cruelle.
J’ai bâti mes châteaux, Quand Mai refleurira, Naïveté, Ennui, Cadence, Ce vieux cœur que j’ai là, Je songe que la Vie, sont d’une émotion également sincère et leurs strophes à
la fois maniérées et naïves émanent un charme pénétrant. Mlle Bernier s’élève plus haut encore quand elle exprime des états d’âme plus tourmentés et plus tragiques. Ainsi, il y a une fière désespérance excellemment frappée dans les lignes du Brouillard:
Un brouillard a terni le bleu du firmament,
Mais un puissant rayon, d’un rapide sourire,
Vient parfois promener quelque espoir et nous dire:
« C est le calme, la joie »; et j’y crois par moments.
Des brumes aussitôt sur ce décor surgissent,
Et, plus épais encor, le nuage descend ;
Et je hais ce rayon menteur et caressant
Plus que le brouillard dense où mes doutes gémissent.
Je hais l’espoir qui rit, terrible et décevant.
Lorsque dans mon coeur trouble une lumière passe ;
Ce rayon se dissout en me laissant plus lasse ;
Je le fuis, je le hais et garde mon tourment.
Qu’importe? Après avoir subi le cycle agité et trompeur où l’amour l’a poussée, c’est à 1 amour encore que cette philosophie revient avec une soumission fataliste:
Quand il a tout souffert, tout aimé, tout pleuré.
Le cœur cache, honteux, ses blessures qui saignent :
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Solitaire, broyant ses désirs abhorrés,
Il bâillonne désirs et regrets qui se plaignent.
Mais quand, après avoir tout méprisé, tout fui,
Haï jusqu’au délire, il s'arrête et s’apaise,
L’Amour qui l’a suivi, mains jointes et sans bruit, Sourit au pénitent et longuement le baise.
(Le Pardon ) .
De ces luttes ardentes, de ces larmes versées, il restera enfin, comme deux stèles funéraires, le Souvenir et le Regret:
Les grands secrets qu’on scelle en son cœur malheureux Dans l’intime de l’être amoncellent leurs peines;
Le Temps, rôdeur muet, bientôt fait le cœur vieux. Mais, stoïque, il se point de ses douleurs anciennes.
Les chers secrets qu’on aime et qui vous font jaloux, Les secrets que l’on nie à ceux qui les devinent,
Et qui rendent farouche, et qu’on traîne à genoux, Font naître dans nos cœurs des tristesses divines.
En marbres inégaux se dressent nos malheurs,
Et pour commémorer nos âmes désolées.
Le sombre Souvenir, d’un burin de douleur,
Retrace le Passé sur les blancs mausolées.
(Les Mausolées du Cœur.)
Ce ne sont pas là, sûrement, des exercices d’élocution, des frémissements de surface:
c’est de la sensation palpitante et vécue. On se tromperait, je l’ai dit, en croyant que les poèmes de ce volume ont tous cette intensité ou cette grâce. Il y a bien du déchet parmi ce métal pur, et l’on s’étonne que Mlle Bernier nous en ait laissé le triage. Que n’a-t-elle élagué ces effusions douteuses qui semblent relever du pensionnat, de la nursery ou de l’album?
Vois cette tête de fauvette Parmi des tendres souvenirs;
On m’apporta la pauvre bête Souffrante, et je la vis mourir.
C’est bien cela: « Je le tiens, ce nid de fauvette î » Cet attendrissement pleurnicheur a été épuisé par ses premiers chantres, Anaïs Ségalas, Mme Tastu et le reste, et c’est une tâche ingrate de vouloir le ressusciter. Pourquoi avoir laissé à 1 état d ébauches d’autres couplets qui eussent exigé un effort de cisèlement, de correction sévère ? Tant de mots approximatifs qui eussent pu être le mot juste! Tant de tournures diffuses qu’il eût fallu resserrer et corser ! Quand nos aèdes compren-
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dront-ils que la poésie est une œuvre de fini, d’éclat maintenu; qu’elle peut supporter tout, excepté d’être flasque; qu’un vers n’est pas une ligne rimant avec une autre, mais une mosaïque de vocables dont chacun revendique sa place et sa couleur propres, tous importants, tous prédestinés?
Par ce soir étonné du rêve des étoiles.
Sous ce firmament que nul nuage ne voile,
Je vous envoie, ami, mon bonsoir souriant,
La douce expression d’une nuit toute belle.
Les mille voix d’amour qui se troublent entre elles Et l’encens vaporeux de cet azur brillant.
Il y a là dedans un beau vers, le premier, et cela fait rager de voir les autres si quelconques. Tel qu’il est, on eût dû oublier ce « bonsoir » parmi tous ceux qu’on lance au hasard, sans y penser plus. Parfois ce n’est qu’un mot qui cloche dans un vers, mais il fait boiter toute une strophe. Ou bien, c’est une facture rythmique informe et aphone;
Dans le coin le plus vierge de son cœur de femme . . . Dans la forêt voisine des sables humides . . .
Le paysage est riche de mates couleurs . . .
Tout ce qui rend plus humble l’humaine raison . . .
Sont-ce des alexandrins? Un vers-libriste dirait oui, mais Mlle Bernier n’écrit pas en vers libres, et ces hors-la-loi isolés, surgissant d’une prosodie régulière, ont l’air de monstruosités, sont d’ailleurs, par l’absence de coupes, de syllabes sonores, la négation même de tout rythme.
Le grammaire, qui pis est, est défiée au moins une fois:
Que de fois j’ai creusé pour mes illusions mortes Des trous d’oubli profonds pour pas quelles n’en
[ sortent !
Ce pour pas élève au Parnasse un de nos pires canadianismes. Notons incidemment qu 'illusion, par l’usage universel, -contient quatre syllabes métriques; et ainsi le vers solécisme fait la paire avec un vers faux.
C est entendu, l’auteur est négligente, insoucieuse de perfection totale; elle craint, plus encore que l’amour, le travail sérieux du grand art. Il faut le regretter, lui déclarer que son talent exige davantage. N’oublions pas toutefois qu’elle a le fonds, la source essentielle de la poésie; qu elle se montre souvent
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capable d’expression élevée et forte; qu’elle a plus d’idées personnelles, plus d’impressions directes, plus de largeur d'envol, plus de caractère, en somme, qu’on n’en trouve d’ordinaire chez les muses féminines et chez « bon nombre d’hommes qui sont femmes » sur ce point. Il faut, d’ailleurs, juger tout écrivain par ce qu’il fait de mieux; c’est en cela qu’il donne, sinon son niveau, au moins sa portée et sa mesure; il a pu monter jusque-là, c’est par ce « record » qu’il se classe. N’y eût-il donc dans ce volume qu’une vingtaine de pièces supérieures, elles prouveraient chez leur auteur des dons poétiques éminents, elles poseraient Mlle Bernier parmi les poètes de chez nous qui méritent d’être reconnus, et nous donneraient de hauts espoirs de sa future carrière. On peut négliger dans son œuvre ce qui est futile, ce qu’un jour elle dédaignera elle-même, s’en tenir à ce qui est noble, expressif et riche de substance, et trouver là ample raison d’encourager et d’applaudir.
PAUL GOUIN