‹ Poètes de l'Amerique françaiseChapitre 13 sur 16 · À TRAVERS LES VENTS · texte numérisé non relu

À TRAVERS LES VENTS

M. Robert Choquette est un tout jeune homme. Son livre, il nous l’apprend, est « la première œuvre de ses mains avec la première émotion de son cœur ». Et loin d’avoir honte de sa jeunesse, il en est fier très justement, il l’exalte et la glorifie:

Je t aime, 6 matin rouge, 6 symbole de flamme, Jeunesse qui grandis dans le coeur de mon âme!

Jeunesse ! — Poésie à l’œil ensoleillé,

Idéal que les mains n’ont pas encor souillé ! Enthousiasme pur vibrant dans ma narine, Cruels souffles d’amour qui gonflez ma poitrine Et me faites bondir à l’égal du chevreuil ! Jeunesse, ma jeunesse, ô mon unique orgueil !

On pourrait définir d’un trait et peser ce volume en disant qu’il est jeune aussi. Il a,

de la jeunesse, ce qui la fait séduisante et forte: la fraîcheur, la santé, les tons vifs, les sucs capiteux; la flamme des sens, l’éclat du rêve, l’ardeur du zèle et de la foi; l’âme veilleuse, inquiète, prête à recevoir tous les souffles pour l’essor des hautes aventures: la vie, en un mot, bouillante et proche de sa source. Il en a, comme envers, la végétation un peu fruste et la verdeur un peu touffue; la pensée imprécise, flottante entre trop de rayons; l’idéal altier mais confus, l’aspiration généreuse mais vague; le dogmatisme trop frondeur, l’illusion un brin naïve; la voix au bruyant diapason, encore rauque par moments, gardant des traces de mue récente — bref la gêne du premier effort, l’étourdissement du premier grand air, l’hésitation de l’âme qui se sonde, de l’artiste qui cherche sa voie tout en étant très sûr de l’avoir trouvée.

Belle jeunesse! où rien n’est mûri, définitif, parce que tout est en fleur, mais si pleine d’élan et de sève! Ne l’aimons-nous pas telle qu’elle est, et n’est-ce pas un crime de lui dire que certains de ses bonds sont désordonnés, que telle œuvre où gît son cœur n’est qu’une

ROBERT CHOQUETTE

esquisse transitoire, qu’il va falloir apprendre et vieillir? Il faudrait, pour la bien juger, se faire à soi-même une âme jeune, oublier la technique, l'expérience, se prendre au fol enthousiasme, acclamer l’intention pour ce qu’on y devine, et jusqu’aux écarts pour leur agilité et leur fougue. Cette complaisance n’est-elle pas justice quand on sent là l’étoffe, la promesse, l’art complet en germe dans l’ébauche taillée au couteau? Lus dans cet esprit sympathique, les vers de M. Choquette m’ont tout d’abord saisi, enlevé « à travers les vents », brouillant mon œil critique, coupant l’haleine à mon discernement normal. Mais, après avoir repris terre, et pour de saines et froides raisons, j’en conserve autre chose que la mémoire de mondes entrevus et d’un très jeune pilote catapultant dans les nuages: j'en garde l’impression d’avoir gravi sous sa conduite des atmosphères rares et fendu l’azur même de la Poésie.

C’est que M. Choquette a reçu tous les dons intimes qui marquent le chanteur, l'élu. Non seulement il a sucé le miel de l’Hymette, mais il a « tété le soleil », il le proclame dans une métaphore digne de Ronsard! Il a le pectus, Y afflatus, le mens divinior, le feu naturel et le feu sacré. Il a cette « âme sonore » selon Hugo, placée au centre des musiques pour en recueillir les échos, ce chœur magique selon Musset, qu’il suffit de frapper pour en faire jaillir le génie. Il sent avec frisson la merveille du monde, et vit ému de sa splendeur. Son imagination est exaltée, presque violente, et lui crée un jeu étincelant de symboles. Il a le culte intense de la Beauté, la faim angoissante de l’Amour, l’extase d’un Absolu qui flambe sur des cimes astrales, le vierge enthousiasme, invincible aux réalités glacées. Voilà bien les traits du vates, de l’aède inspiré qu'un dieu agite. Avec cela, le besoin de s’exprimer, de crier ses visions, de mettre en chants toute sa vie brûlante. Il sait que, pour prouver sa vocation, il lui faut avant tout se mettre en

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rapport avec la Nature, mère des êtres, instillatrice des pensées fécondes; et c’est un appel bien touchant que, penché sur son sein, il lui adresse:

Nature aux grands yeux verts, génétrice éternelle Qui tiens l’humanité dans le creux de ta main,

Fais que dans ta lumière immense et maternelle Bondisse immensément mon petit cœur humain.

Prends mon corps, ô nature ineffable et sauvage l Baigne mon jeune cœur dans les flots de ton sang! Verse-moi ta fraîcheur comme un divin breuvage !

O mère, fais mon corps musculeux et puissant.

Prends-moi, prends-moi, nature aux mamelles fécondes ! Chante-moi ta berceuse, et donne la vigueur A ton petit d’hier qui veut créer des mondes Et qui tombe à genoux sous le poids de son cœur!

Plus héroïque encore est sa prière aux Vents du Nord, pour que, le soulevant audessus de lui-même, ils fassent de son âme un pressoir ruisselant de liqueurs divines:

Souffles, qui dévalez du penchant des collines,

Tels les guerriers géants de la Bible! Ouragans Qui fouettez l’océan comme des disciplines,

Décapitez les blés avec vos yatagans

Et fuyez vers la mort en renversant des granges !

Oh! pressez donc mon cœur gonflé d’un rêve humain, Pour qu’il donne son sang vermeil, comme aux vendange Le trop-plein de la cuve arrose le chemin !

Son but, c’est l’ascension dans la clarté vers des sphères inouïes, vers des étoiles toujours plus lointaines:

Monter où la lumière est dans sa plénitude.

Où sourit la Beauté debout sur son autel!

Trouver la certitude,

La seule Vérité, delà le mur du ciel!

Pouvoir enfin, pouvoir, parmi l’azur limpide, Comme un oiseau de feu

S’envoler vierge et libre et choir auprès de Dieu! . . .

L’aile de cet envol magnifique, c’est l’amour, un amour d’autant plus ardent qu’il paraît s’enclore en lui-même et se consumer de son propre feu:

J’aime ! ô mots de délire et d’extase sublime,

Vastes comme les deux, profonds comme l’abîme, Mots qui vivez encor dans les cœurs trépassés;

L’âme en vous concevant s’agenouille et s’abîme Et la bouche frémit qui vous a prononcés!

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Amour, fleuve éternel qui roules sur les mondes Et, dans le tournoiement de tes houles profondes. Traînes vers l’inconnu tout un ciel ébauché,

Ah! comme tu remplis des affres de tes ondes Mon cœur, mon cœur avide et jamais étanché !

Son inspiration est donc très noble, soutenue d’espoirs surhumains et pénétrée de mysticisme. C’est sur ces thèmes profonds; la Nature, l’Idéal, l'Amour, que roulent la plupart de ces pièces. On voit dans quelle langue lyrique il les traite, langue qui rayonne l’émotion même et fait corps avec la pensée. Comme le délire qui la suscite, elle procède fréquemment par prosopopées, par apostrophes; ses périodes sont frémissantes, ses tropes éclatent comme des fusées. Ce style n’a guère de demiteintes, mais y a-t-il des demi-tons dans la gamme des âmes jeunes? Il n’a trace non plus de préciosité, de fignolure: il coule à la façon des sources, non de celles qui sourdent tranquilles, mais de celles qui jaillissent en bouillonnant. M. Choquette, évidemment, ne s’attelle pas à la lyre comme à un soc; il fuit le ^ martyre des mètres abstrus, des rimes rares, et laisse ses vers chanter en lui comme des oiseaux

libres. Et il croit le faire par principe, mais c’est seulement, j’en suis sûr,, l’impatience de toute lenteur, la hâte d’arriver au but. Ses strophes en gardent, en tout cas, une belle spontanéité et la grâce naturelle des choses poussées toutes seules. Ce n’est pas la beauté égale et constante, mais c’est, à tel instant, à quelque détour de l’idée, un trait aigu, une image forte, un élan joyeux ou tragique qui saillit et soulève tout le poème. Ainsi, cette belle définition de l’homme:

Cette argile ambulante où souffre une pensée,

ou des touches distinctives évoquant les bois, la mer, les étoiles, dans leurs modes cruels ou sereins:

La mer qui se précise a la couleur des deux Et l’aube, aux yeux d’enfant timide et soucieux. Trempe un pied indécis dans la fraîcheur des vagues.

O soir, soir embaumé de l’arôme des gerbes,

Vent du Nord qui rugis comme un grand carnassier; Montagnes qui haussez vos épaules superbes Et regardez au loin briller des lacs d’acierl . . .

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Et les biches des bois qui rêvent sur les mousses,

Et les lapins aux yeux d’aurore, et l’écureuil Dont le museau remue entre les feuilles rousses . . .

Mer, qui traînes la nuit des étoiles noyées ;

Toi qui, pour rajeunir les horizons vieillis.

Engloutis des récifs et des îles broyées;

O mer, qui fais bondir les barques effrayées Comme des cerfs dans les taillis! . . .

Dans des morceaux comme Nostalgie, Jeunesse, Ode aux Etoiles, sonnent d’une note bien sincère l’enthousiasme et l’infini désir. Dans d’autres, Nocturne, Elégie, Chant d’ Amour, le cœur poursuit d’appels suppliants une Aimée, mi-femme, mi-fantôme:

Je t’aime! Oh! sens- tu pas que nos cœurs sont ailés Comme ces deux oiseaux qui vont vers la montagne?...

Mon cœur est comme un grand soleil dans ma poitrine! Mon cœur brûle ma vie, 6 tendresse divine,

Et mes yeux quelquefois en sont pleins de rayons; Viens-t-en, laissons ces fleurs où nous nous appuyons . . . Viens, je sais quelque part un âpre et beau rivage Ou seuls les goélands dont le cœur est sauvage Aux fentes des rochers cachent leurs nids féconds.

Nous irons sur les rocs comme sur des balcons Et la mer devant nous sera grande. O très chère.

Sous nos bras repliés cachons notre chimère ! Emportons, emportons notre amour dans nos mains Loin des heurts de la ville et loin des yeux humains! Car je tremble et j’ai peur qu’une ombre ne t’y blesse.

Il y a dans ces vers des qualités de premier ordre. Mais si dans tout le livre il me fallait choisir la pièce enfermant l’idée la plus neuve, la plus subtile, sous la forme la plus proche de l’art pur, je crois que je nommerais Soit de Mai. Ici, c’est l’essence même du sentiment lyrique sans un excès de geste, sans une note suraiguë. Pour une fois, l’artiste a atteint la symétrie calme des grandes œuvres, rendu les clairs-obscurs, les tons évanescents du rêve, et laissé l’esprit tourmenté d’une inquiétude splendide.

Admettons qu’il se mêle à ces pages maîtresses beaucoup de généralités, d’effusions banales. C’est la jeunesse encore, inapte à se restreindre et moins avide de profondeur que d espace. Dans ses essais philosophiques surtout, M. Choquette ne s’élève guère au-dessus

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du lieu commun, du cliché moral. C’est une collection de maximes évidentes et de tout repos que rénovent rarement un aperçu ingénieux, une image frappante; — ou bien un optimisme fade, apparemment aveugle à la sombre énigme des choses. La gloire humaine est vanité; les rois, les empires disparaissent; le présent prépare l’avenir;

l’homme, sans cesse oubliant qu’il succombe,

A chaque pas qu’il marche est plus près de la tombe.

Tout cela est très vrai, mais extrêmement connu: cela a été dit aussi bien ou mieux plusieurs milliers de fois. Le bagage de Hugo est plein de ces solennels poncifs, qu’il pouvait, lui, à force de magie, faire passer pour des trouvailles transcendantes. C’est pis quand le poète, émulant Pangloss, nous prouve que « tout est pour le mieux »:

La mort ne détruit pas; tout se transforme en elle.

La cendre des oiseaux ajoute à la forêt,

Et le ver que l’oiseau becquète prend une aile

Et monte vers l’azur que son cœur désirait.

Oh! que ce ver se contente de peu! Comme il serait plus franc de le montrer saisi d’une

monstrueuse angoisse, se tordant désespérément, comme tout ce qui existe, sous l’horrible serre de la mort! J’en veux à M. Choquette de donner dans ces thèses béates. S’il veut philosopher, qu’il ose ouvrir les yeux, regarder le mystère en face, sans l’insulter par des solutions puériles.

De même, ce terme pur que poursuit son enthousiasme, on le voudrait plus défini; on y voudrait discerner, au moins par éclairs, une Justice, une Beauté précises. Tel qu’il est, il n’émet qu'une clarté diffuse: il plane dans les nuages plutôt qu’au-dessus. Et les élancements qu’il provoque ont une tension un peu fiévreuse et une « fureur » trop continue. La sybille devrait quelquefois, entre deux transes, descendre du trépied, s’asseoir, se mêler à la foule. «Traînez-moi donc ailleurs, crie-t-il aux vents sauvages, n’importe où, mais ailleurs! » Serait-ce cet instinct d’être «ailleurs », plutôt que l’attraction d’un but. qui le fait interroger toutes les voiles?

L’amour que chante M. Choquette s’embrouille du même voile indécis. Des visions féminines passent devant lui, charmantes,

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adorées, mais irréelles. On perçoit des sylphides flottant dans l’air des soirs, des fées, des lorelei brumeuses; mais, sauf une ou deux fois, pas de jeune fille vivante, dont les baisers seraient de chair, et qui ne s’évaporerait pas avec le matin. Il cherche ses aimées jusque dans l’Orient biblique et refait à sa mode l’hymne à la Sulamite, la « sœur-épouse aux bonds de biche, aux mamelles plus douces que le vin, au col pareil à la tour de Siloé ». Et ici sa passion, sans cesser d’être fantastique, s’empreint par exception de langueur sensuelle et d’un érotisme latent. Mais toujours, non content d’idéaliser ses portraits, il les généralise au point d’en faire presque des ombres.

Même dans ses paysages si colorés, si vifs, il y aurait souvent place pour l’observation plus concrète; il pourrait y avoir moins d’énumérations faciles et plus de resserrement sur un seul objet, moins de touches larges et plus de traits minutieux, — comme ce nez d’écureuil frétillant parmi le feuillage, qui est si nature et si joli!

Au point de vue purement technique, ces vers trahissent en cent endroits une main

inexercée et une exécution hâtive. Il y a dans leur trame quelque chose de lâche; même leurs beautés laissent voir les brins échappés au tissu.

Ta tête est suc mon cœur comme une gerbe blonde;

c'est une délicieuse image; mais en voici une bien moins réussie:

Je t’aime, ô vision, toi qu’en secret je nomme,

Qui ramassas mon cœur gercé comme une pomme.

Entendons-nous, le symbole est juste; Marie Lefranc aurait très bien pu le cueillir; mais elle l’aurait servi à une sauce plus soignée. J’en dirais autant de ceci:

. . . et mon âme est mourante Et palpite, ô Seigneur, comme le ventre entier De l’orignal qui vit sur le bord du sentier.

Est-ce l’orignal « à chairs neuves » qu’il décrit ailleurs ? Et, à propos, cette métaphore intestinale revient très souvent sous sa plume, et avec des fortunes diverses. Tantôt il arrive à lui infuser de la dignité, de l’éclat:

Et la cendre de l’homme et la cendre des choses Se mêlent dans la mort profonde au ventre obscur.

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Tantôt elle sert à poser le cauchemar d’un hari-kiri flamboyant et épique:

Le jour . . . marche dans les flots qu’il empourpre de sang, Car le soleil, son cœur monstrueux et puissant,

A fendu son poitrail et saigne sur son ventre;

Par contraste, ce sera la couche moelleuse qui réchauffe les oiseaux naissants:

Je chanterai pour toi les bonheurs éphémères Que j’entends chuchoter dans le ventre des nids;

Mais quand il prête aux vents terrestres cette puissance de désinfection vraiment surprenante:

Vents de rébellion dont le cœur est amer,

Vents qui stérilisez le ventre de la lune!

eh bien! il sera permis de sourire. Ce n’est pas l’excessif pourtant qu’on regrette le plus dans la strophe de M. Choquette, — il peut être un louable essai de nouveauté, de hardiesse, — c’est la pâleur et l’anémie qui l’attaquent parfois, domptant son ordinaire vigueur:

Puisque je suis venu troubler ta jeune vie,

Puisque, dans ton oreille attentive et ravie,

J’ai murmuré les mots qu’on redit chaque jour,

Puisque j’ai pris ton cœur avec son chaste amour...

M. Choquette est bien trop fort pour ces roucoulements de romance; pour des réflexions communes comme celles-ci:

Ah! que la main du Temps fait d’ éclatantes choses !

Ah! que la vie est belle en ses métamorphoses !

Que les parfums des fleurs rafraîchissent les bois!

Qu’une joie ineffable emplit nos coeurs parfois !

Bref, l’auteur n’en est pas encore à rechercher obstinément, à atteindre à tout prix, la distinction rare de l’idée, l’infaillible plastique du style. Un mot de travers n’est pour lui qu’une négligence, non pas un péché. Ses rimes sont rarement inattendues; on les sent venir comme un arrêt du destin: ce sera nous avec genoux, vie avec ravie ou gravie. Et, sans doute, l’on peut faire selon ces formules de la poésie expressive, mais peut-on susciter la poésie totale, complète d’âme et de corps, qui est en même temps de la sculpture et de la musique?

Je l’entends me répondre qu’il le fait exprès: il a pris soin d'en avertir dans l’avant-propos

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de son livre. Cette préface arbore toute une théorie littéraire qui prêterait à longue discussion. Ce serait en partie la vieille escarmouche de l’art pour l’art, c’est-à-dire pour le beau, avec l’art pour le vrai, la vertu, la patrie, et une foule d’autres saintes causes. Mais on peut sauter à pieds joints par-dessus cette dispute en notant simplement ceci: pour que l’art serve une cause quelconque, il faut d’abord que ce soit de l’art. Et alors on en revient au premier principe: pour être de l’art, il faut que ce soit achevé. La grandeur de la cause peut être un mobile pour l’art, elle ne peut lui servir d’excuse. L’art reste distinct, indépendant, soumis à ses lois intimes et doit être jaugé à sa mesure propre. Si une bonne cause a des éléments poétiques, il reste à voir quel parti il en a tiré. Les mauvaises causes en ont aussi; le beau, comme le soleil, luit sur les justes et les injustes et leur dispense impartialement ses dons. Il y a des péchés lyriquement beaux, des chutes morales dramatiquement superbes. Il y a des bandits pittoresques et de belles courtisanes. Le sublime pénètre à la fois Phèdre et Polyeucte, les Fioretti et les

Fleurs du Mal. Lucifer, dans Milton, est aussi grand que saint Michel; nulle morale en action ne dépasse en splendeur tragique les crimes d Othello et de Macbeth. C'est dans le beau, en fait, que s’opère la synthèse de toutes les contradictions de l’univers. Choisir son idéal, c’est donc une affaire de conscience, mais non un problème d’esthétique. Pourquoi emmêler ces deux choses et confondre le moyen avec le but?

D’ailleurs, la thèse littéraire de M. Choquette n exerce aucune influence sur son œuvre, pour l’excellente raison que lui-même en viole tous les principes. Il veut que l’art soit moralisateur; qu’il soit impersonnel; qu'il soit simple, populaire et national. Or, il serait facile de prouver, pièces en mains, que la poésie d’A travers les Vents n’est rien de tout cela. Elle n'est ni populaire ni simple: les sujets qu’elle aborde comme la phrase dont elle les revêt dépassent le niveau de la foule; on ne la conçoit pas chantée, ou seulement lue. par la masse moyenne; c’est une poésie d’intellectuel et de raffiné. — Elle est loin d’être impersonnelle; l’auteur y trace tout le temps, en

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bon romantique, son autobiographie; il fait, tout comme un autre, de longues chansons de ses petites douleurs, et ses angoisses de sont pas toutes de « grandes angoisses ». Elle est honnête et élevée, sans doute: pourtant je ne lui trouve pas d’apostolat bien défini; elle ne prêche que les cultes vagues communs à tous les poètes, et je doute qu’elle décide une âme à secouer une tentation. Enfin elle n’est pas canadienne: elle ne crée ni l’atmosphère ni l’image de notre pays. Les quelques pièces teintées de patriotisme le noient dans une élocution étrangère à nos dialectes, l’ornent de senments compliqués, livresques, étrangers à nos traditions. Il passe plus de brise du Saint- Laurent dans un couplet de Blanche Lamontagne que dans ces quatre vents mis ensemble. Cela veut dire que M. Choquette, tout en croyant suivre un système, s’est en réalité confié à son propre instinct, à son inspiration personnelle, qu’il a chanté tout bonnement ce qui l’a ému, écrit comme il voyait et comme il sentait. Et il faut l’en louer: c’est là la vraie, l’unique recette. Tant pis si, par le succès de son entreprise, il se réfute un peu lui-même.

Je compte bien n’avoir pas, dans ce qui précède, méconnu ses dons excellents, amoindri la valeur de son effort. J’espère qu’il ne me classe pas parmi ces casseurs d’ailes qu’il défie dans une si verte diatribe. Je voudrais, au contraire, voir se développer les qualités déjà remarquables de ce premier livre et s’accomplir toutes ses hautes promesses. Appliquer à son oeuvre une critique serrée, objective, c’est lui montrer qu’on le prend au sérieux, c’est le traiter non en apprenti mais en artiste.

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