FABIAN
Mariée !
Cette suspension ferait un assez joli vers de comédie.
Où Polyeucte est bien écrit, il surpasse tout. Où il est mal écrit, il descend au-dessous des autres bonnes pièces de Corneille.
Polyeucte est toujours cité comme la pièce chrétienne par excellence; mais je ne puis dire, pour ma part, que l'impression que j'en reçois se trouve toujours chrétienne. L'antique fable de Phèdre, maniée par Racine, ne descend-elle pas plus avant dans le sol de la conscience chrétienne? (Certainement Venceslas est une pièce bien autrement chrétienne. Mais ce qu'on peut dire, c'est que le christianisme a semé Polyeucte de rares beautés. Les plus beaux
(1) Acte I, scène IV.
vers de l'ouvrage appartiennent à cette inspiration. La religion peut devenir une passion, et alors il n'en est pas de plus poétique. M. de Chateaubriand, dans le Génie du Christianisme, amène Pohjeucte en exemple, et après avoir cité à l'appui les plus beaux et les plus célèbres endroits de cette tragédie, il ajoute :
a Corneille, qui se connaissait si bien en sublime, « a senti que l'amour pour la religion pouvait s'éle- « ver au dernier degré d'enthousiasme, puisque le « chrétien aime Dieu comme la souveraine beauté, et
« le ciel comme sa patrie Il ne peut, en outre, y
« avoir d'amour durable que pour la vertu : la pas- « sion dominante de l'homme sera toujours la vé- « rite; quand il aime l'erreur, c'est que cette erreur, « au moment qu'il y croit, est pour lui comme une « chose vraie. Nous ne chérissons pas le mensonge, « bien que nous y tombions sans cesse; cette fai- « blesse ne nous vient que de notre dégradation ori- « ginelle ; nous avons perdu la puissance en conser- « vaut le désir; et notre cœur cherche encore la « lumière que nos yeux n'ont plus la force de sup- « porter, La religion chrétienne, en nous rouvrant, « par les mérites du Fils de l'Homme, les routes « éclatantes que la mort avait couvertes de ses om- « bres, nous a rappelés à nos primitives amours. « Héritier des bénédictions de Jacob, le chrétien (c brûle d'entrer dans cette Sion céleste, vers qui « montent tous ses soupirs. Et c'est cette passion ce que nos poètes peuvent chanter, à l'exemple de
PIERKE CORNEILLE, 109
« Corneille; source nouvelle de beautés, que les an- « ciens temps n'ont point connue, et que n'auraient « pas négligée les Sophocle et les Euripide (1). »
YI. — Corneille depuis Polyeucte.
On peut diviser la carrière dramatique de Corneille en quatre périodes ou plutôt séries.
La première se compose des pièces qui, depuis Mélite, Mélile comprise, précédèrent le Cid; Médée se trouve sur lali mite.
La seconde renferme les quatre chefs-d'œuvre dont nous venons de nous occuper : le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte.
La troisième, les pièces du second rang : Pompée, Rodogune, HéracUus. Don Scinche, Nkomède, Sartorius. Nous parlerons ailleurs du Menteur et de Psyché.
La quatrième comprend tout le reste.
Aujourd'hui, Messieurs, nous devons examiner quel est le caractère général de ce qui suivit Polyeucte.
Les grandes inégalités de Corneille et la rapidité de son déclin semblent donner gain de cause à une pensée passablement manichéenne. De même que, dans certaines légendes, on voit un bon ange et un ange pervers se disputer la possession d'une âme, on dirait que Corneille, sollicité tour à tour par un bon et par un mauvais génie, prête l'oreille tour à
(1^ Ch.vtealuru.nd, Le Génie du Chrisfianisme, seconde partie, livre III, ehapitre viii.
ItO PIERRE COUNlilLLE,
tour aux inspirations de l'un et aux suggestions de l'autre. Dans toute la glorieuse et trop courte période qui s'ouvre avec le Cid et se clôt avec Polymcte, le bon génie l'emporte, et le génie funeste, refoulé loin du centre, est réduit à exercer quelques ravages à la frontière. Mais le mauvais esprit, appuyé par le mauvais goût du temps, reprend peu à peu ses avantages. Corneille, applaudi pour ses défauts au moins autant que pour ses beautés, finit l)ar aimer ses défauts ; il abonde de plus en plus dans le sens d'un public sans discernement; le mauvais ange obtient faveur, et le bon génie, contristé, s'éloigne. Corneille, à qui Voltaire accorde l'immense honneur d'avoir appris à la France à penser, Corneille, qui pensa beaucoup, mais en poëte et en orateur, Corneille était homme d'instinct et très peu philosophe. Ses Discours sur Varl dramatique, encore qu'ils renferment des observations précieuses, ne nous ont pas convaincu du contraire. Mais, croyez-le bien, l'instinct n'est qu'un point mathématique, susceptible de recevoir, en se prolongeant, les directions les plus opposées. Corneille avait celui de la grandeur, et l'honnêteté de son âme eût volontiers marié le grand avec le juste, qui est le vrai en morale; malheureusement la bonhomie de Corneille ne pouvait tenir tête à toute une époque, préoccupée de grandeur, mais à qui, sur la vraie nature de la grandeur, bien des causes diverses avaient fait prendre le change. L'exagération est l'amusement des sociétés oisives, le romanesque en est la seule poésie.
L'action seule donne la vraie mesure des choses; c'est du pied, non de l'œil, qu'on apprécie à coup sûr les distances. L'idée pure ne suffit point à l'âme; il lui faut des faits, des témoignages, des types; à défaut de quoi l'esprit, livré à de vagues instincts, transforme le monde des idées morales en une mythologie, où, sans beaucoup de difficulté, les démons usurpent la place des dieux.
A dater de Polyeucte, la force de la volonté devient l'idéal de Corneille, et c'est à personnifier cette force dans les héros de ses drames qu'il applique tout son génie. Il y a trois espèces de force : la force matérielle ou extérieure, qui est tour à tour celle de l'athlète, celle de la multitude, celle du pouvoir politique; la force de la volonté, j'entends de la volonté pure et simple, abstraction faite du but; et enfin, la force de la vertu, qui se compose de celle de la volonté et de l'attachement à la vérité morale, ou qui n'est peut-être que cet attachement même affermissant, exaltant la volonté. D'un consentement involontaire et unanime, le rang suprême ap partient, entre toutes les forces, à celle de la vertu. Mais la vertu, c'est l'obéissance; l'obéissance est le sceau de la vertu, la vertu même de la vertu. Qui n'obéit qu'à soi-même n'obéit pas; qui n'est vertueux que pour se complaire à soi-même ne sait pas encore ce que c'est que d'être vertueux; et tout ce qui est donné à l'orgueil est pris sur la vertu. 11 y a pour l'ordinaire moins de distance qu'on ne croit entre le culte de la vertu et celui de la volonté; ils
se confondent aisément l'un dans l'autre, ils finissent aisément par ne faire qu'un dans la vertu orgueilleuse et païenne; le stoïcisme, pour en venir là, n'a qu'un pas à faire, et je ne sais si l'on ne doit pas dire que c'est descendre de la force à la faiblesse; car, séparée de son but, ou le perdant de vue, qu'est-ce que la force de la volonté? Est-ce vraiment une force? N'est-ce pas plutôt une faiblesse?
Si c'était une force, le plus entêté des hommes en serait donc le plus fort. L'est-il en effet? Passe-t-il pour l'être? Il est des animaux que la nature a pourvus de pinces redoutables, et qui, lorsqu'ils en ont fait usage pour saisir un objet, sont hors d'état de lâcher prise; ils l'essayent vainement, et à mesure qu'ils s'efforcent de lâcher, ils serrent, ils percent et transpercent. Est-ce force? non, c'est faiblesse. Telle est la volonté séparée de la vérité, la volonté qui n'est que volonté. On dirait d'une force ; mais c'est une pure illusion de nos sens, et les effets nous donnent le change sur la cause. Si l'on veut absolument que ce soit une force, il faut ajouter que c'est une force brutale.
Quiconque l'admire comme une vraie force, n'est pas bien loin d'admirer la force matérielle; je ne dis pas assez : il est fait pour l'admirer, il l'admire d'avance; ses hommages lui sont acquis; et quiconque admire la force matérielle, l'adore : il n'y a pas de degrés, il n'y a pas de milieu.
Ainsi, de la vertu retranchez l'obéissance, vous êtes tout près de donner à la volonté la place qui
appartient à la vertu, tout près de prendre la volonté pour la vertu, et quand vous en serez là, rien ne pourra vous séparer ni vous distinguer bien longtemps des adorateurs de la force matérielle.
Cette force, qu'on appelle simplement la force, éblouit tout le monde, impose à tout le monde, il faut l'avouer en rougissant. Ainsi que la richesse, autre force matérielle, elle dérobe nos respects; elle se revêt à la longue d'un faux air de raison et de vérité ; dans les bouches accoutumées au langage religieux, le succès change de nom et s'appelle la Providence; que dis-je? ô honte! une sorte d'affection, de piété, naît, en faveur de la force, dans les cœurs tremblants; la peur s'exalte jusqu'au fanatisme, et la servilité s'élève à l'enthousiasme.
Et pourtant, même dans les mieux domptés, quelque chose proteste encore ; le meilleur moi dit non au mauvais qui dit oui. Une haine désintéressée, toute spirituelle, s'amasse dans les cœurs généreux, si du moins ils consentent à s'abaisser à la haine : la plupart s'en tiennent au mépris. C'est vers le faible, vers l'opprimé, que se détournent leurs hommages, si l'opprimé, si le faible est vertueux; la vertu, même alors, leur apparaît comme la force suprême; qui la possède est de race royale, de la race de Celui qui a dit, en un jour mémorable : « Je « suis roi, je suis né pour l'être, et je suis venu dans « le monde pour rendre témoignage à la vérité ; » car c'est régner que de rendre du haut d'une croix témoignage à la vérité.
Certains hommes ont découvert et nous attestent que la vraie force n'est pas dans la force. Ce sont les despotes et les tyrans, politiques ou domestiques, il n'importe. Quand tout est brisé, quand tout se tait, quand la voix des adulateurs interrompt seule l'universel silence, ils connaissent alors qu'à moins de posséder les âmes, ils ne possèdent rien. Ils les veulent à tout prix ces âmes, qui ne veulent pas se donner, et qui, le voulussent-elles, ne le pourraient pas. Tout-puissants, à ce qu'il semble, ils se sentent faibles néanmoins et pauvres, et vous les verrez porter envie à leurs victimes, si leurs victimes sont aimées. Il leur fallait arriver au sommet du pouvoir pour découvrir ce que peut-être on ne découvre pas de moins haut : c'est que le véritable empire est celui des pensées, que la véritable puissance est d'être aimé, et que le vrai, le seul roi est celui qu'on aime. Oui, c'est aux despotes que cette découverte était réservée ; ils en font malheureusement peu d'usage ; ils ne savent que punir les corps des révoltes de la pensée, et, s'aliénant toujours plus les cœurs, ils sont incessamment vaincus dans cette lutte insensée.
Notre dignité n'est que dans l'obéissance, et ce n'est pas être fort que d'être fort contre le devoir. Corneille eût dû le savoir, ou ne l'oublier pas.
A ne considérer les choses que du côté de l'art, Corneille s'engagea dans une mauvaise voie. Cette volonté qui ne relève que d'elle-même, qui veut être son propre but, et que rien, ni dans le monde exté-
rieur ni dans le monde de l'âme, ne peut fléchir ni modifier, sort des conditions de l'humanité. Les héros de Corneille sont surhumains, si l'on veut, mais quand surhumain ne signifie pas divin, il signifie inhumain. La préoccupation, l'idée fixe, à laquelle ce grand poëte est voué comme par un charme fatal, répand sur plusieurs de ses ouvrages, en dépit de l'éloquence du langage, le souffle glacé de la mort. Il est grand, mais accablant; il nous oppresse sans pouvoir nous subjuguer; ou erre avec lui, stupéfait plutôt qu'épouvanté, dans un monde qui n'est pas celui des vivants. Entre le surhumain ou l'inhumain Corneille et Racine si humain, si vivant, il y a la même différence qu'entre les Pyramides et le Parthénon. Moins grand est le Parthénon ; mais on sent, à la première vue de cette admirable construction, un autre but que celui de former une masse en entassant des rochers . la richesse des lignes dans la simplicité du dessin révèle une autre pensée; c'est une maison ou un temple, l'habitation des hommes et des dieux; la lumière y pénètre, les chants y retentissent, les parfums y réjouissent l'air; tout y parle de l'homme, tout y respire la vie. La masse compacte de ces Pyramides, fermées de toutes parts, aveugles, sourdes et muettes, repousse durement toute idée de vie; et qu'a-t-on trouvé en fouillant dans leurs entrailles de pierre? le silence, la nuit, la mort : ces pyramides étaient des tombeaux. Plus d'une tragédie de Corneille est une pyramide, un tombeau. Des mains d'homme ont élevé le monument, mais non à
116 PIEURE CORNEILLE.
l'usage de l'homme. Cette grandeur, sans rapport à nos besoins et à nos sentiments, nous écrase et ne nous touche pas. Il n'y a point de relation entre ces hommes et nous; il faut qu'ils soient quelque chose de plus ou que nous soyons quelque chose de moins que des hommes, car nous ne saurions nous entendre.
Ces êtres fantastiques, abstraits, en qui la fermeté du vouloir est le seul principe et la seule vertu, ne sont dirigés dans toute leur conduite que par une logique rigoureuse, qu'aucune conclusion n'épouvante, que rien ne fait reculer. Une hyène capable de raisonnement n'aurait pas une dialectique moins féroce. Les formes techniques de l'argumentation étant peu dissimulées dans Corneille, c'est une chose étrange à voir que cette pédanterie dans le crime, l'assassinat faisant de la scolastique, et la violence réciproque des invectives transformant le théâtre en une Sorbonne, où la vengeance est une thèse, où la haine vit d'un dilemme, et où le sang de l'innocence égorgée est absorbé, à mesure qu'il s'écoule, par la poussière de l'école.
Corneille avait inventé, il avait du moins consacré sur la scène ce drame intérieur qui met aux prises deux hommes dans le même homme, et dont le drame extérieur et visible n'est que l'empreinte ou la contreépreuve. C'était, nous l'avons déjà dit, mettre sur le théâtre la tragédie spiritualiste et chrétienne. L'Evangile blâme et plaint, par la bouche d'un apôtre, cet homme au cœur partagé, cet homme à double
cœur, qui est inconstant dans toutes ses voies. Mais cet homme, c'est l'homme; et que voulons-nous voir sur la scène sinon l'homme, et l'homme vrai? Quels combats extérieurs sont intéressants au prix de ceux dont l'âme est le théâtre? Corneille, qui avait dû à cette idée ses plus beaux triomphes, jette loin de lui cette arme éprouvée, dont Racine s'empare avec respect. Il abandonne ses propres exemples, il se déserte lui-même, et ne veut plus nous montrer, sous le nom d'hommes, que des êtres massifs, inarticulés, inorganiques, à qui tout autre mouvement que ceux qui affectent la masse entière du corps, est impossible, qui passent quelquefois du mal au bien ou du bien au mal, mais sans transition, sans raison appréciable, et qu'on voit tout à coup, dans le seul intérêt d'un dénoûment nécessaire, se tourner brusquement le dos à eux-mêmes. Ce sont de lourdes statues, en qui rien n'est flexible, rien ne se meut, ni tête, ni bras, ni pieds, et qui, poussées en avani, comme un bloc par une force inexplicable et fatale, renversent et pulvérisent tout ce qui leur fait obstacle, sans les égaler en masse et en dureté.
Quand on a donné à la logique la place de la raison, on perd jusqu'au sentiment des vérités élémentaires et jusqu'aux instincts de la nature. Ce malheur n'arrive que trop souvent à Corneille. Il a semé ses tragédies des plus détestables maximes, dont il assume la responsabilité en les mettant dans la bouche de ceux de ses personnages pour lesquels il est évident qu'il réclame notre intérêt. On ferait du recueil
de leurs apophthegmes le catéchisme le plus étrange et le plus odieux. Peut-être faut-il admettre comme circonstance atténuante le malheur des temps. Le seizième siècle avait légué au dix-septième un préjugé funeste. Il n'avait explicitement nié ni la religion, ni la politique, ni la morale, mais il en avait méconnu l'unité. Au lieu de former, à ses yeux, trois cercles concentriques, tournant d'un même mouvement sur un même pivot, c'étaient trois sphères voisines, qui s'échancraient et s'embarrassaient mutuellement. La politique, la religion, la morale avaient chacune des principes à part et un domaine séparé. La morale ne relevait pas de la religion; la religion, toute rituelle, ne réclamait en quelque sorte qu'une obéissance symbolique ; et ni la religion ni la morale ne pénétraient dans le domaine du gouvernement. Ce fut une des gloires de la Réformation (et comment se fait-il qu'on l'ait si rarement signalée ?) que de reconstituer, du moins en principe, cette unité méconnue. Mais la France, au dix-septième siècle, était encore tout infectée des maximes de Machiavel et de Philippe de Comines, qui sont aussi celles de Pierre Charron. La politique avait ses immunités. Elle les a bien encore. Mais alors on les avouait, au lieu qu'aujourd'hui cette négation de l'unité fondamentale de la vie humaine, cette profession voilée d'athéisme, soulèverait contre elle un cri universel de réprobation. Quoi qu'on en dise, Dieu aidant, la société a marché; si, d'un siècle à iWtre, l'homme est égal à l'homme, il y a progrès dans la société, il y a pro-
grès dans les pensées. Progrès bien lent, je l'avoue ; et comment l'homme en effet, haletant sous le fardeau du péché, pourrait-il marcher aussi vite que ses désirs? Double malheur de sa condition ! il s'attarde dans les boues de Terreur, ou, quand il se porte en avant, son élan n'a point de mesure, et il marche moins alors qu'il ne se précipite, en sorte qu'on pourrait dire du progrès des sociétés ce que la science nous apprend de la marche de l'homme physique : c'est une chute incessamment retenue. A l'époque de Corneille, le grand progrès dont nous avons tout à l'heure félicité notre âge, était loin d'être consommé. On n'appliquait point encore à la politique ni aux personnages politiques les règles vulgaires. Le meurtre de Monaldeschi, dans la galerie de Fontainebleau, faisait horreur, je n'en doute pas, mais n'était pas jugé comme il l'est aujourd'hui. Corneille, pour s'être élevé, en poésie, au-dessus de son temps, n'en était pas moins asservi à son temps. Il en a reproduit les erreurs et les préjugés, et dans bien des passages que nous A^oudrions pouvoir effacer de ses œuvres, c'est son siècle, seizième à moitié, à moitié dix-septième, qui parle par sa bouche.
A cet idéal, à cette poésie de l'homme, qui, depuis et non compris Pohjeitcte, fut la malheureuse inspiration de Corneille, correspond et se rattache évidemment son idéal ou sa poésie de la femme. Il l'a sortie des conditions de son sexe, comme il avait sorti l'homme en général des conditions de l'humanité. La femme, chez Corneille, a toutes les passions, ex-
cepté celles de son sexe. Elle hait, elle se venge, elle intrigue, elle conspire : elle n'aime point. « Elle « donne, c'est Racine qui le lui reproche, des leçons « de fierté aux conquérants. » Plus de ces Chimènes et de ces Paulines, qui nous inspirent une admiration si tendre, mais des Cléopâtres, des Léontines, des Rodelindes, qui passent en résolution les plus héroïques des hommes, et en férocité les plus criminels. Avec plus de désintéressement que l'auteur de Jacques et de Lélia, et sans esprit de système, Corneille a fait la même œuvre. Les femmes lui en surent gré ; Racine, qui les connut mieux, et qui nous les fait aimer davantage, encourut leur disgrâce ; que nous importe? Un sexe est ici le vrai juge de l'autre; l'idéal, la poésie de la femme, c'est nous qui en avons le secret, et Corneille lui-même eût détesté dans la compagne de sa vie les vertus dont il faisait, sur la scène, la gloire et la beauté du sexe féminin. Il fallait vraiment que cette époque fût engagée dans le faux bien plus avant qu'on ne le croit pour que le ridicule n'ait pas fait justice des Émilies, des Théodores et des Yiriates. Conçoit-on bien qu'en 1663, toute autre cause que le respect ait pu défendre contre les sifflets cette Sophonisbe en qui le patriotisme supprime jusqu'aux moindres mouvements de reconnaissance, d'honnêteté et de pudeur, et que Corneille, toutefois, a l'énorme prétention de vouloir nous faire adorer? Dans la Sophonisbe de Mairet, pièce qui vaut beaucoup mieux à mon gré, car elle n'est que plate et vulgaire, « Massinisse en un jour
PIERRE COR>-EILLE. 12 1
ce voit, aime et se marie, » et cela fait rire ; mais Sophonisbe, dans la pièce de Corneille, femme de Syphax le matin, épouse Massinisse à midi, et le soir offre de nouveau sa main à son premier époux : en vérité, on ne peut pas être moins mariée. Il est vrai que cette pièce et bien d'autres de Corneille ne réussirent point; mais ces énonnités ne comptèrent pour rien dans leur chute ; tant, à la veille d' Andromaque et vingt-cinq ans après le Cid, le public était encore éloigné du vrai. L'art a donc pour mission, de même que le christianisme, de même que la civilisation, de nous ramener à la nature! et que nous avons, en tout genre, de peine à y revenir!
Il va sans dire que les rôles sont échangés, et que la femme devenant homme, l'homme à son tour devient femme. Toutes les tendresses du cœur sont, dans les tragédies de Corneille, l'apanage du sexe fort. Bien aimer, et tout sacrifier à l'objet aimé, est la gloire d'un prince ou d'un conquérant. Dans Rodogune, Antiochus cUt à son frère :
Un grand cœur cède un trône, et le cède avec gloire; Cet effort de vertu couronne sa mémoire ; Mais lorsqu'un digne objet a pu nous enflammer, Qui le cède est un lâche, et ne sait pas aimer (I).
En revanche, dans la même pièce, Cléopâtre s'écrie :
Dût le ciel égaler le supplice à l'offense,
Trône, à l'abandonner je ne puis consentir;
Par un coup de tonnerre il vaut mieux en sortir (2).
(i) Acte ], scène III. (2J Acte V, scène I.
12îi PIERRE CORNEILLE.
Dans Tiie et Bérénice^ Domitie dit à son amant-
Mon cœur va tout à vous quand je le laisse aller ; Mais je n'ai point une âme à se laisser charnier Du ridicule honneur de savoir bien aimer (1).
Pareillement, Yiriate dans Scrtorius :
Il (mon amour) hait des passions l'impétueux tumulte; Et son feu, que j'attache aux soins de ma grandeur, Dédaigne tout mélange avec leur folle ardeur. J'aime en Scrtorius ce grand art de la guerre... Le mérite a toujours des charmes éclatants; Et quiconque peut tout est aimable en tout temps (2).
Aristie, l'épouse répudiée du grand Pompée, ne le cède en rien à Viriate. Redemandant à Pompée le nom d'épouse dont il Ta dépouillée :
Et ce nom seul (dit-elle) est tout pour celles de ma sorte :
Rendez-le-moi, seigneur, ce grand nom
J'aimai votre tendresse et vos empressements; Mais je suis au-dessus de ces attachements... ... Pour venger ma gloire il me faut un époux; Il m'en faut un illustre, et dont la renommée (3)
Pompée n'a-t-il pas grande raison de lui répondre :
Ah ! ne vous lassez pas d'aimer et d'être aimée (4)?
Telles sont les femmes, telle est l'humanité dans les pièces que Corneille a fait succéder à ses quatre chefs-d'œuvre. J'aurai plus tard l'occasion de montrer qu'il n'a fait, en ceci, que rétrécir un système étroit. Aujourd'hui je me borne à dire que l'idéal de Corneille est triplement faux : faux en fait, faux en morale, faux en littérature. Les justes louanges que je
(i) Acte I, scène U. ('2) Acte U, scùne 111. (3) Acte 111, scène II.
(4) Ibid.
lui ai données, avec effusion puis-je dire, dans nos précédents entretiens, me donnent aujourd'hui peutêtre le droit de parler ainsi. Je ne puis assez déplorer que ce génie, si propre à exalter dans les âmes l'idée et l'amour du devoir, se soit fait le poêle de l'orgueil. Oh! combien, dans ces époques malsaines, oij toutes les convictions se décomposent, où les instincts mômes s'évanouissent, où le scepticisme de l'esprit a passé jusque dans le cœur, où l'atmosphère morale est remplie de miasmes putrides, le souffle pur et vif qui s'exhale des profondeurs du génie viendrait à propos pour chasser de dessus nos têtes ces impures vapeurs! Pourquoi faut-il qu'il ait ajouté d'autres poisons à ceux que nous respirons? L'orgueil peut nous soulever pour un temps au-dessus de l'abjection; mais il ne saurait nous soutenir à jamais dans le vide; notre dignité est toute dans l'obéissance; tout autre appui est perfide.
Telle est la pensée, tel sera le style. Celui de Corneille, dans ceux de ses ouvrages dont nous nous occupons maintenant, est fort souvent admirable d'élévation, de force et de candeur. Mis à la suite les uns des autres, les vers sublimes qui jaillissent de sa pensée tout héroïque rempliraient des pages entières. Mais il est trop habituellement tendu, emphatique, et dans certains endroits les vers sublimes sont moins nombreux, il faut l'avouer, que les vers franchement barbares. Il ne faut pas, nous a-t-on dit, lire Corneille, il faut le voir à la scène. J'admets que tout auteur dramatique qui sait son métier, doit valoir quel-
que chose de plus à la scène qu'à la lecture; cela est vrai de Corneille surtout : la puissance de ses conceptions dramatiques, l'incomparable énergie des situations qu'elles amènent, n'ont toute leur signification qu'au théâtre, et son langage même est éminemment théâtral, dans le meilleur sens qu'on voudra donner à ce mot, qui n'est guère pris en bonne part. J'accorde encore qu'il en est de certains traits heurtés et durs, comme des décorations mêmes du théâtre, qui, vues de près, sont hideuses, et qui de loin paraissent l'œuvre, non d'une brosse grossière, mais d'un pinceau délicat et moelleux. Mais, après tout, la lecture, non la représentation, est la vraie pierre de touche de la bonté d'une œuvre dramatique. Je reconnais le prestige de la scène comme un fait ; mais ce qui n'est bon qu'à la représentation n'est pas bon, ce qui ne paraît pas vrai à la lecture n'est pas vrai. Je puis me récuser sur le mérite des tragédies de Corneille; mais je ne suspendrai pas mon jugement jusqu'à ce que je les aie vues au théâtre, où probablement je ne les verrai jamais.
VIL — Pompée. (16il.)
C'est par cette pièce que nous abordons la troisième série des œuvres de Corneille. Mais, à vrai dire, on ne peut prendre Pompée pour une tragédie, puisque le seul personnage capable d'exciter en nous un intérêt tragique meurt dès l'ouverture du drame. Aucun autre ne nous inspire la moindre émotion de
ce genre. Quels vœux pouvons-nous former, quelles craintes pouvons-nous éprouver au milieu de ce mélange de héros et de lâches coquins, y compris Ptolémée? Cléopâtre nous dit, il est vrai :
Les princes ont cela de leur haute naissance; Leur âme dans leur sang prend des impressions
Qui dessous leur vertu rangent leurs passions
Tout est illustre en eux quand ils daignent se croire; Et si le peuple y voit quelques déréglements,
C'est quand l'avis d'autrui corrompt leurs sentiments
Il croit cette âme basse et se montre sans foi ; Mais s'il croyait la sienne, il agirait en roi (1).
Mais, malgré ces vers, la catastrophe de la mort de Ptolémée nous laisse parfaitement indifférents. Il n'y a presque pas d'intérêt, et l'on peut dire pas d'action ; ce sont seulement trois figures colossales qui passent devant nos yeux, mais que notre regard ne saurait mesurer : Cornélie, Cléopâtre, César. Celui-ci, le moins grand des trois, en est peut-être le plus naturel. Corneille a suivi son impulsion ordinaire en donnant aux caractères de femmes le privilège d'une grandeur exceptionnelle. Ici pourtant il y a de l'humanité encore dans les types qu'il présente. Cornélie, bien qu'un peu fatigante parfois, est noblement caractérisée par sa fidélité à son époux, par le mélange d'admiration et de haine qu'elle éprouve pour César, et qui se résume dans cette exclamation si connue :
0 ciel! que de vertus vous me faites haïr (2)! Son rôle est plein de beaux vers. Elle est presque touchante dans la belle scène de l'acte V, où l'af-
(1) Acte II, scène I. (2) Acte 111, scène IV.
franchi Philippe kii apporte les cendres de Pompée et lui fait le récit de ses funérailles :
Mes yeux, puis-je vous croire, et n'est-ce point un songe,
Qui sur mes tristes vœux a formé ce mensonge?
Te revois-je;, Plillippe, et cet époux si cher
A-t-il reçu de toi les honneurs du Ijûcher?
Cette urne que je tiens contient-elle sa cendre?
0 vous, à ma douleur objet terrible et tendre,
Éternel entretien de haine et depilié.
Restes du grand Pompée, écoutez sa moitié (1).
Plus loin, au cinquième acte, après que Philippe lui a rapporté les paroles de César sur la mort de Pompée, duquel il veut entreprendre la vengeance :
Restes d'un demi-dieu, dont à peine je puis
Égaler le grand nom, tout vainqueur que j'en suis, etc.
elle s'écrie ;
0 soupirs! ô respect! oh! qu'il est doux de plaindre Le sort d'un ennemi quand il n'est plus à craindre! Qu'avec chaleur, Philippe, on court à le venger, Lorsqu'on s'y voit forcé par son propre danger. Et quand cet intérêt ([u'on prend pour sa mémoire Fait notre sûreté comme il croît notre gloire! César est généreux, j'en veux être d'accord ; Mais le roi le veut perdre, et son rival est mort. Sa vertu laisse lieu de douter à l'envie
De ce qu'elle ferait s'il le voyait en vie
Tant d'intérêts sont joints à ceux de mon époux
Que je ne devrais rien à ce qu'il fait pour nous,
Si, comme par soi même un grand cœur juge un autre,
Je n'aimais mieux juger sa vertu par la nôtre.
Et croire que nous seuls armons ce combattant.
Parce qu'au point qu'il est, j'en voudrais faire autant (2).
Écoutons-la encore dans ses adieux à César (3), où
(i) Acte V, scène 1. (2) Ibid. (3) Acte V, sct-ne IV.
les sentiments de vengeance et d'estime qui luttent dans son âme se montrent tout à fait à découvert :
Tu veux à ce héros rendre un devoir suprême.
L'honneur que tu lui rends rejaillit sur toi-même.
Tu m'en veux pour témoin : j'obéis au vainqueur ;
Mais ne présume pas toucher par là nion cœur.
La perte que j'ai faite est trop irréparable ;
La source de ma haine est trop inépuisable :
A l'égal de mes jours je la ferai durer ;
Je veux \ivre avec elle, avec elle expirer.
Je t'avouerai pourtant, comme vraiment Romaine,
Que pour toi mon estime est égale à ma haine;
Que l'une et l'autre est juste, et montre le pouvoir,
L'une de ta vertu, l'autre de mon devoir;
Que l'une est généreuse, et l'autre intéressée,
Et que, dans mon esprit, l'une et l'autre est forcée.
Tu vois que ta vertu, qu'en vain on veut trahir,
Me force de priser ce que je dois haïr.
Juge ainsi de la haine où mon devoir me lie;
La veuve de Pompée y force Cornélie.
J'irai, n'en doute point, au sortir de ces lieux,
Soulever contre toi les hommes et les dieux ;
Ces dieux qui t'ont flatté, ces dieux qui m'ont trompée,
Ces dieux qui dans Pharsale ont mal servi Pompée,
Oui, la foudre à la main, l'ont pu voir égorger;
Ils connaîtront leur faute, et le voudront venger.
Certes, Médée, avec son amour romanesque, sa magie et sa fureur, est bien pauvre à côté de Cornélie. Mais, disons-le toutefois, l'ensemble du rôle est trop tendu, et l'admiration ne sauve pas toujours de la monotonie.
Les beaux passages, du reste, abondent dans Pompée; la délibération de Ptolémée avec ses conseillers, la peinture du champ de bataille de Pharsale, le récit des funérailles de Pompée, tout cela a été remarqué et cité, et tout cela mérite fort de l'être.
128 PIERUE CORNEILLE.
Mais quel langage y parle l'amour! Cléopâtre d't, en parlant de César :
Son bras ne dompte point de peuples ni de lieux Dont il ne rende liommage au pouvoir de mes yeux, Et de la même main dont il quitte l'épée Fumante encor du sang des amis de Pompée, Il trace des soupirs et d'un style plaintif, Dans son champ de victoire il se dit mon captif (1).
Et plus loin :
Et ma rigueur, mêlée aux faveurs de la guerre, Ferait un malheureux du maître de la terre (2).
A quoi Charmion répond :
j'oserais bien jurer que vos charmants appas Se vantent d'un pouvoir dont ils n'useront pas, Et que le grand César n'a rien qui l'importune Si vos seules rigueurs ont droit sur sa fortune (3).
Somme toute, l'abus du genre admiratif marque déjà la tragédie de Pompée. Cependant les caractères n'y sont pas si exorbitants qu'ils le deviendront après; César, entre autres, est passablement humain. Mais nous allons passer à d'autres types.
YIII. — RODOGUNE. (1644.)
Il est difficile de trop admirer Rodogune sous le rapport de la conception et de l'effet dramatique, et pourtant elle sort audacieusement de la vérité humaine. Dans quelle classe faut-il ranger cette Cléopâtre, reine de Syrie, meurtrière de son mari, mère
(0 Acte n, scène I. (2) lUd. (3) Ihid.
de deux jumeaux dont elle seule peut nommer l'aîné et ainsi décider la royauté? Elle offre le trône à celui des deux qui tuera Rodogune, sa captive et sa rivale, autrefois aimée de son mari Nicanor, que la mort seule a empêché d'épouser cette princesse, sœur du roi des Parthes :
Entre deux fils que j'aime avec même tendresse, Embrasser ma querelle est le seul droit d'aînesse :
La mort de Rodogune en nommera l'aîné
Je vous le dis encor, le trône est à ce prix; Je puis en disposer comme de ma conquête ; Point d'aîné, point de roi, qu'en m'apportant sa tête(1).
De son côté, Rodogune, aimée des deux princes, n'en aime au fond aucun, malgré une sorte de préférence pour Antiochus; elle veut surtout se servir d'eux pour venger la mort de son royal amant, Nicanor leur père :
Sentiments étouffés de colère et de haine
Pour rendre enfin justice aux mânes d'un grand roi,
Rapportez à mes yeux son image sanglante,
D'amour et de fureur encore étincelante,
Telle que je le vis, quand tout percé de coups
Il me cria : « Vengeance! Adieu, je meurs pour vous (2)! >>
Quand après la proposition de Cléopâtre à ses fils, ils viennent tous deux auprès de Rodogune, protestant de leur amour, et lui demandant de choisir l'un d'eux, après s'être fait presser un moment, elle s'écrie :
Eh bien donc! il est temps de me faire connaître. J'obéis à mon roi, puisqu'un de vous doit l'être;
(0 Acto U, scène IV. (2) Acte III, scène 111.
MaivS, quand j'aurai parlé, si vous vous en plaignez,
J'atteste tous les dieux que vous m'y contraignez
C'est à vous de choisir mon amour ou ma haine. J'aime les fils du roi, je hais ceux de la reine : Réglez-vous là-dessus; et, sans plus me presser,
Voyez auquel des deux vous voulez renoncer
Si vous leur préférez une mère cruelle, Soyez cruels, ingrats, parricides comme elle; Vous devez la punir si vous la condamnez;
Vous devez l'imiter si vous la soutenez
Appelez ce devoir haine, rigueur, colère; Pour gagner Rodogune il faut venger un père. Je me donne à ce prix : osez nie mériter. Et voyez qui de vous daignera m'accepter (1 ).
Voilà la question. L'un des deux fils sera-t-il assez amoureux pour tuer sa mère, l'autre assez ambitieux pour tuer sa maîtresse ? Ces deux jeunes princes sont d'un aimable naturel; leur généreuse amitié se soutient sans défaillance, malgré la double rivalité de leur situation; ils répandent, il est vrai, de l'aménité sur cette situation horrible, mais ils ne réussissent pas à corriger la pièce. Il n'y a proprement pas d'action, et les quatre premiers actes ne sont que les préliminaires du cinquième et une suite de discours plutôt que de scènes. Il est vrai qu'une fois l'invraisemblance morale acceptée, on peut admirer l'extrême énergie de plusieurs de ces discours. Ainsi le monologue de Cléopâtre ouvrant le cinquième acte :
Enfin, grâces aux dieux, j'ai moins d'un ennemi.
La mort de Séleucus m'a vengée à demi
0 toi, qui n'attends plus que la cérémonie Pour jeter à mes pieds ma rivale punie. Et par qui deux amants vont d'un seul coup du son Recevoir l'hyménée, et le trône, et la mort;
(1) Acte m, scène IV.
PIERIIE CORNEILLE. 131
Poison, me sauras-tu rendre mon diadème? Le fer m'a bien servie, en feras-tu de même?... Qui se venge à demi court lui-même à sa peine : Il faut ou condamner ou couronner sa haine. Dût le peuple en fureur, pour ses maîtres nouveaux, De mon sang odieux arroser leurs tombeaux, Dût le Parthe vengeur me trouver sans défense, Dût le ciel égaler le supplice à l'offense, Trône, à t'abandonner je ne puis consentir; Par un coup de tonnerre il vaut mieux en sortir; Il vaut mieux mériter le sort le plus étrange. Tombe sur moi le ciel, pourvu que je me venge {\)l
Ce cinquième acte est au-dessus de tout éloge. Rien de plus tragique, rien de plus saisissant que le dénoûment. En général, les dénoiimenls sont la partie faible du drame; il est rare qu'ils se soutiennent à la hauteur des intérêts excités. Mais ici tout est beau, la donnée morale une fois admise, je le répète. La situation est hors de comparaison : Antiochus, déclaré l'héritier du trône et l'époux de Rodogune, est présenté par sa mère au peuple; il est assis sur le trône et va prendre la coupe nuptiale avant d'aller au temple. Tout à coup Timagène, gouverneur des jeunes princes, accourt et annonce qu'il vient de trouver dans le parc Séleucus blessé, et qu'il l'a \ii mourir. Cléopâtre s'écrie que, sans doute, il a mis fin lui-même à ses jours. Mais le mourant a parlé; ses yeux affaiblis ont pris Timagène pour Antiochus, et il a prononcé ces paroles :
Une main qui nous fut bien chère Venge ainsi le refus d'un coup trop inhumain. Régnez; et surtout, mon cher frère, Gardez-vous de la même main
(1) Acte V, «cène I.
132 PIEURE CORNEILLE.