X. — Don Sanche d'Aragon
Parmi les œuvres qui portent des traces du déclin de Corneille, il en est qui ne sont guère lues, dont on ne parle pas, et qui, cependant, méritent d'attirer l'attention mieux que d'autres qui conservent une certaine renommée. Do?i Sanche d'Ai^agon est de ce nombre. Dans cette pièce, intitulée : Comédie héroïque, Corneille, naturellement romanesque, l'a été à bride abattue. Don Sanche est un véritable roman; il est aisé de s'en convaincre par l'analyse de ce drame;
(1) Acte 11, scène 1. (2) Acte 11, scène Vil. (3) Acte 11, scène 111.
no l'IERRE CORNEILLE.
mais c'est une pièce intéressante, qui me paraît renfermer des éléments distingués et qui, je l'avoue, a pour moi un attrait particulier.
Un Carlos, dont l'origine est inconnue, a fait des prodiges de valeur au service de la jeune reine de Castille, Isabelle, dont le cœur est à lui sans qu'il en ait obtenu ni sollicité l'aveu. Elle est appelée par le vœu public à faire choix d'un époux, et trois hommes de haute naissance lui sont recommandés par les Etats de son royaume. Picjuée du mépris que ces trois seigneurs, dans une occasion solennelle, affectent pour Carlos, à cause de l'obscurité ou du mystère de sa naissance, elle le comble d'honneurs en leur présence :
DON MANRiQUE à Cavlos, Qui veiit s'asseoir à côté des seigneurs au conseil.
Tout beau, tout beau, Carlos! D'où vous vient cette audace? Et quel titre en ce rang a pu vous établir .f>
CARLOS
J'ai vu la place vide, et cru la bien remplir.
DON MANRIQUE
Un soldat bien remplir une place de comte!
CARLOS
Seigneur, ce que je suis ne me fait point de honte.
Depuis plus de six ans il ne s'est fait combat
Qui ne m'ait bien acquis ce grand nom de soldat (1).
Isabelle lui commande de lui raconter ses exploits ; Carlos obéit, au grand mécontentement des seigneurs,
(i) Acte I, scone 111.
PIERRE CORVEILLE. l4l
et sur l'objection qu'ils persistent à faire de l'obscurité de sa naissance, il ajoute :
Se pare qui voudra du nom de ses aïeux.
.Moi, je ne veux porter que moi-même en tous lieux;
Je ne veux rien devoir à ceux qui m'ont fait naître
Seigneur, pour mes parents je nomme mes exploits; Ma valeur est ma race, et mon bras ust mon père.
Vous le voyez, madame, et la preuve en est claire ; Sans doute il n'est pas noble.
ISABELLE
Eh bien! je l'anoblis.
Quelle que soit sa race, et de qui soil-il tils, Qu'on ne conteste plus.
DON MANBIQUE.
Encore un mot, de grâce.
ISABELLE
Don Manriquc, à la fin, c'est prendre trop d'audace. Ne puis-je l'anoblir, si vous n'y consentez?
DON MANRIQUE
Oui, mais ce rang n'est dû qu'aux hautes dignités; Tout autre qu'un marquis ou comte le profane.
ISABELLE
Eh bien! seyez-vous donc, marquis de Santillane, Comte de Penatiel, gouverneur de Burgos. Don Manrique, est-ce assez pour faire seoir Carlos? Vous reste-t-il encor quelque scrupule en l'âme?
DON MANRIQUE
Achevez, achevez; faites-le roi, madame.
Par ces marques d'honneur l'élever jusqu'à nous, C'est moins nous l'égaler que l'approcher de vous... Je sors avant ce choix, non que j'en sois jaloux, Mais de peur que mon front n'en rougisse pour vous.
Isabelle, après avoir réprimandé don Manrique, lui pardonne et ajoute :
Soit que j'aime Carlos, soit que, par simple estime,
Je rende à ses vertus un lionneur légitime,
Vous devez respecter, quels que soient mes desseins,
Ou le choix de mon cœur, ou l'œuvre de mes mains.
Je l'ai fait votre égal; et quoiqu'on s'en mutine,
Sachez qu'à plus encor ma faveur le destine.
Je veux qu'aujourd'hui même il puisse plus que moi :
J'en ai fait un marquis, je veux qu'il fasse un roi.
S'il a tant de valeur que vous-mêmes le dites,
Il sait quelle est la vôtre et connaît vos mérites,
Et jugera de vous avec plus de raison
Que moi, qui n'en connais que la race et le nom.
Marquis, prenez ma bague, et la donnez pour marque
Au plus digne des trois, que j'en fasse un monarque.
Je vous laisse y penser tout ce reste du jour.
Rivaux ambitieux, faites-lui votre cour :
Qui me rapportera l'anneau que je lui donne
Recevra sur-le-champ ma main et ma couronne (1).
Carlos, resté seul avec ses rivaux, leur déclare à quelle condition et en faveur de qui il se dessaisira de l'anneau :
Comtes, de cet anneau dépend le diadème.
Il vaut bien un combat; vous avez tous du cœur,
Et je le garde