‹ Poètes de siècle de Louis XIVChapitre 16 sur 80 · DON LOPE · texte numérisé non relu

DON LOPE

A qui, Carlos?

CARLOS

A mon vainqueur (t)

Les trois seigneurs discourant de cet étrange défi, deux d'entre eux déclarent qu'ils ne combattront pas contre un inconnu. Le troisième, don Alvar, dont le cœur n'appartient point à Isabelle, car il aime ail-

(i) Acte 1, seine m. (2) Acte I, scène IV.

leurs, est le seul qui s'apprête à obtenir de Carlos, par le droit de l'épée, la bague et la main de la reine : c'est à lui, s'il est vainqueur, que les deux rivaux viendront ensuite disputer l'une et l'autre. Isabelle, cependant, alarmée d'un combat qu'elle n'avait pas prévu, cherche à l'empêcher, et commence par ordonner qu'il soit difleré. Plus tard, elle fait appeler les trois compétiteurs , et leur annonce qu'elle-même donnera l'anneau ; mais elle exclut Alvar, dont elle sait le cœur engagé. Puis, elle offre sa main à celui des deux autres qui acceptera Carlos pour beau-frère; car chacun d'eux a une sœur. Tous deux se récrient, l'un par orgueil, l'autre parce qu'ils sont convenus, disent-ils, que celui des deux qui n'épousera pas la reine, épousera la sœur de son rival. Ils obéiront d'ailleurs, mais Carlos leur paiera cher l'humiliation qu'ils acceptent par obéissance. Carlos, de son côté, a refusé la faveur qui lui était offerte. Isabelle s'imagine qu'il a quelque autre attachement dont elle n'est pas l'objet. Elle répond à sa dame d'honneur qui lui dit :

Mais je ne comprends point ce mouvement jaloux.

Tu ne le comprends point! et c'e^i cv. qui m'étonne : Je veux donner son cœur, non (jue son cœur se donne. Je veux que son respect l'empêche de m'aimer, Non des flammes qu'une autre a su mieux allumer. Je veux bien plus ; qu'il m'aime, et qu'un juste silence Fasse à des feux pareils pareille violence; Que l'inégalité lui donne même ennui; Qu'il souifre autant pour moi que je souffre pour lui('l).

(1) Acte m, sc^'neVI.

14i PIERRE CORNEILLE.

Puis, apprenant qu'on répand le bruit de l'arrivée prochaine du jeune roi d'Aragon, don Sanche, que depuis vingt ans on croyait mort au berceau, elle affecte de la joie de trouver enfin, en la personne de ce prince, un prétendant digne d'elle. Ce bruit prend de la consistance, malgré les éclaircissements que donne sur la mort de don Sanche, sa mère Léonor, réfugiée depuis longues années à la cour d'Isabelle. Les deux rivaux se tiennent pour assurés que don Sanche est vivant et n'est autre que le mystérieux Carlos. Ils s'en ouvrent à Carlos lui-même, qui croit qu'ils veulent se moquer de lui :

Comtes, ces faux respects dont je me vois surpris,

Sont plus injurieux oncor que vos mépris.

Je pense avoir rendu mon nom assez illustre

Pour n'avoir pas besoin qu'on lui donne un faux lustre.

Reprenez vos honneurs où je n'ai point de part.

J'imputais ce faux bruit aux fureurs du hasard,

Et doutais qu'il pût être une âme assez hardie

Pour ériger Carlos en roi de comédie ;

Mais puisque c'est un jeu de votre belle humeur,

Sachez que les vaillants honorent la valeur,

Et que tous vos pareils auraient quelque scrupule

A faire de la mienne un éclat ridicule.

Si c'est votre dessein d'en réjouir ces lieux,

Quand vous m'aurez vaincu, vous me raillerez mieux.

La raillerie est belle après une victoire ;

On la fait avec grâce aussi bien qu'avec gloire (1).

Mais don Lope et don Manrique persistent à ne vouloir pas combattre Carlos, tant que son vrai nom ne sera pas connu. Doublement irrité et de leur refus et de leur obstination à le parer d'un nom qui

CO Acte IV, scène H.

n'est pas le sien, il s'en plaint à la reine, qui, de son côté, laissant éclater ses soupçons jaloux, entraîne Carlos à lui faire l'aveu de ses sentiments, auxquels le trouble involontaire d'Isabelle fait assez voir qu'elle répond. Toutefois, elle lui demande d'attendre don Sanche, et de ne se défaire de l'anneau qu'en sa faveur; car, étant roi, lui seul est digne d'elle. Au lieu de don Sanche, arrive un vieux pêcheur, qui se dit le père de Carlos. Carlos, de son côté, reconnaît le pêcheur pour son père. Le peuple et même les comtes s'indignent de cette chute et tiennent le pêcheur pour un imposteur; on le traîne en prison; mais Carlos vient le redemander à la reine :

Eh bien! madame, enfin on connaît ma naissance;

Voilà le digne fruit de mon obéissance.

J'ai prévu ce malheur, et l'aurais évité

Si vos commandemenls ne m'eussent arrêté.

Ils m'ont livré, madame, à ce moment funeste;

Et l'on m'arrache encor le seul bien qui me reste !

On me vole mon père! On le fait criminel !

On attache à son nom un opprobre éternel !

Je suis fils d'un pêcheur, mais non pas d'un infâme;

La bassesse du sang ne va point jusqu'à l'âme,

Et je renonce aux noms de comte et de marquis

Avec bien plus d'honneur qu'aux sentiments de fils....

Sanche, fils d'un pêcheur, et non d'un imposteur,

De deux comtes jadis fut le libérateur;

Sanche, fils d'un pêcheur, mettait naguère en peine

Deux illustres rivaux sur le choix de leur reine;

Sanche, fils d'un pêcheur, tient encore en sa main

De quoi faire bientôt tout l'heur d'un souverain;

Sanche enfin, malgré lui, dedans cette province,

Quoique fils d'un pêcheur^ a passé pour un prince (1).

Mais en ce moment apparaît un nouveau person-

(i) Acte V, scène V.

nage; c'est un vieil ami du dernier roi d'Aragon, qui, sortant comme du tombeau, vient révéler à Carlos le secret de sa royale naissance. Carlos est, en effet, don Sanche d'Aragon ; il épouse la reine Isabelle de la pleine approbation de ses rivaux.

Redisons-le, Messieurs, la scène tragique en ellemême n'admet pas le roman. Elle exige la poésie ; mais si la poésie, en d'autres termes, si l'idéal est dans la vérité, le romanesque n'y est pas. Ces deux mots désignent deux choses essentiellement différentes, bien que fréquemment confondues. La poésie, c'est-à-dire la recherche et l'expression de l'idéal, est ce qu'il y a de plus profond, de plus complet, de plus vrai dans la vie; c'est le sens et l'esprit même de la vie, dégagés des formes et des accidents sous lesquels ils s'enveloppent. Le roman, j'entends le roman au sens abstrait, et non des œuvres telles que Rohinson, Gil Blas et bien d'autres, le roman, dis-je, n'est point la vie; il n'en est guère qu'une image tronquée et fallacieuse, telle que peuvent la rêver la vanité, l'indolence, la paresse d'esprit et de caractère. Il falsifie la vie, non-seulement dans ses conditions positives, mais dans le tour qu'il prête à nos sentiments les plus intimes; il tend à créer un ordre d'impressions faux et une sensibilité factice ; il flatte notre goût pour le spectacle et notre tendance à mépriser les réalités. On rencontre de la poésie chez les hommes d'action; toute individualité énergique a son idéal; l'idéal développe les forces de l'être; il enfante des actes réels; il tend à dominer l'ensemble de la

vie. Mais se plonger dans le roman, c'est échapper à la vie ; l'élément romanesque dissipe, consume les forces de l'individu; l'homme romanesque est un paresseux qui fuit devant les exigences de sa condition pour s'en aller muser parmi les chimères. Et cependant, Messieurs, en dépit de tout cela, la rêverie est, en un sens, un élément de la vie humaine dans ses conditions actuelles; il y a des moments où l'on rêve, où, à le prendre comme un repos, on peut même avoir besoin de rêver. On se plaît alors à se faire des romans, ou du moins à en lire, et pourvu qu'on ne reste pas longtemps dans cet état d'engourdissement, si le rêve est agréable, on ne regrette pas trop de l'avoir fait. Entre ces deux tendances si divergentes, le romanesque et l'idéal, il en faut convenir, il y a communauté d'origine. Un monde incomplet, altéré, vicié par une catastrophe mystérieuse, ne saurait plus satisfaire les besoins d'une âme créée pour une vie harmonique et pleine. Quand c'est dans l'idéal que l'âme cherche ce qui lui manque ici-bas, elle retourne à sa tendance originelle, la vérité complète. Ses désirs et ses créations se projettent en lignes transcendentales, si l'on veut, mais directes, et pour ainsi dire perpendiculaires ; le vrai monde poétique est un monde duquel l'âme peut jouir sans se déplacer. Mais le romanesque contourne et brise ces lignes pures ; il égare en un pays perdu les créations de l'imagination; du roman à la poésie il y a la différence du mensonge à la vérité : l'un est un parfum suave, mais énervant et

14'8 PIERRE COKNEILLE.

malsain; l'autre, l'air salubre et vivifiant des mon tagnes.

Et cependant, ces deux tendances, dont la direction a si peu d'affinité, se réunissent parfois dans le même génie et s'y attaquent mutuellement : Corneille mêla le roman à la poésie, et en cela, nous l'avons remarqué, il fut de son temps. Mais Corneille a été poëte, et en quelque sorte, malgré son temps. Ce qu'on admirait le plus alors chez lui, c'est ce que nous ne prisons plus, ce que môme nous envisageons comme des taches. Nous admirons en lui ce qui dès lors était vrai, ce qui l'est toujours, la poésie, éternellement belle, éternellement jeune.

Pour en revenir à notre sujet, Don Sanche est un roman sans doute, et des plus caractérisés. Ce Carlos, modèle de l'Idamore de Voltaire, qui, de simple soldat, devient le premier homme de la CastiUe, admis par la reine, ou plutôt s'autorisant lui-même à siéger avec les grands du royaume dans le conseil de sa souveraine ; les dignités dont il est soudainement comblé par cette princesse, qui aurait pu s'en aviser plus tôt, car si elle le peut aujourd'hui -elle le pouvait hier ; cet anneau qu'elle lui remet, et au moyen duquel il va lui choisir un époux et un monarque à la Castille; cette facilité, non-seulement du peuple, mais des seigneurs de Castille et de la reine d'Aragon à prendre, sans le moindre indice, Carlos pour don Sanche; cette histoire d'un enfant royal élevé par un pêcheur, qui le croit en effet son fils ; enfin ces rêvé-

lations inattendues d'un vieux seigneur aragonais qui font le dénoûmenl ; tout cela est d'un romanesque outré, moins extraordinaire, toutefois, que les sentiments des personnages. Mais ce romanesque ne laisse pas d'être agréable, pour peu qu'on mette de bonne volonté à s'y prêter; les sentiments, étant à la hauteur des événements, les soutiennent; ceuxci, à leur tour, soutiennent ceux-là; et la vraisemblance, sinon la vérité, naît du concours de deux mensonges. Il est curieux de voir comment l'idéal de l'esprit nobiliaire, chez les seigneurs castillans, s'y rencontre à côté des idées les plus démocratiques, sortant de la bouche de Carlos.

Mais tout n'est pas fiction dans cette pièce ; s'il s'y trouve une grandeur fantastique, il s'y trouve aussi une grandeur vraie. Le personnage de Carlos offre un mélange de fierté héroïque et de candeur naïve tout à fait aimable; c'est à la fois un guerrier qui a fait ses preuves, et un adolescent plein de grâce. Isabelle est charmante; elle aime Carlos, mais elle ne veut pas l'avouer; à peine se l'avoue-t-elle à elle-même; elle unit la transparence de cœur d'une jeune fille à la modestie féminine et à la noblesse d'une reine. Ce rôle, d'une vérité très délicate, plein de touches fines et gracieuses, rappelle, ou plutôt annonce VIphigénie de Racine, où l'héroïne joint la naïveté d'une enfant à la dignité d'une princesse. Isabelle est reine déjà ; tout en laissant deviner sa prédilection secrète, elle n'en persiste pas moins à garder sa main pour celui que sa naissance rendra

digne du trône. Je ne puis résister au plaisir de vous lire encore quelques vers de ce rôle :

ISABELLE

Blanche, as-tu rien connu d'égal à ma misère? Tu vois tous mes désirs condamnés ù se taire, Mon cœur faire un beau choix sans l'oser accepter, Et nourrir un beau feu sans l'oser écouler. Vois par là ce que c'est, Blanche, que d'être reine : Comptable de moi-même au nom de souveraine, Et sujette à jamais du trône où je me voi,

Je puis tout pour tout autre, et ne puis rien pour moi

J'ai fait Carlos marquis, et comte, et gouverneur; Il doit à ses jaloux tous ces titres d'honneur : M'en voulant faire avare, ils m'en faisaient prodigue; Ce torrent grossissait, rencontrant cette digue : C'était plus les punir que le favoriser. L'amour me parlait trop, j'ai voulu l'amuser; Par ces profusions j'ai cru le satisfaire, Et l'ayant satisfait, l'obliger à se taire. Mais, hélas ! en mon cœur il avait tant d'appui. Que je n'ai pu jamais prononcer contre lui, Et n'ai mis en ses mains ce don du diadème, Qu'afui de l'obliger à s'exclure lui-même. Ainsi, pour apaiser les murmures du cœur. Mon refus a porté les marques de faveur; Et, revêtant de gloire un invisible outrage. De peur d'en faire un roi je l'ai fait davantage; Outre qu'indifférente aux vœux de tous les trois, J'espérais que l'amour pourrait suivre son choix, Et que le moindre d'eux, de soi-même estimable, Recevrait de sa main la qualité d'aimable (-1).

Le rôle d'Elvire, princesse d'Aragon, est parfaitement inutile. Corneille prenait plaisir à compliquer ses pièces ; c'était le goût du temps encore et un reste de barbarie. La barbarie aime la complication; c'est à tort qu'on assimile la simplicité à l'imperfection de

(0 Acla n, gcène 1.

la culture. 11 faut une civilisation avancée pour goûter la simplicité.

Le style de Don Sanche est remarquable; sans manquer d'énergie, il est en général d'une grâce facile qu'on retrouve parfois chez Corneille, et qui charme d'autant plus qu'elle est entremêlée de force.

XL — NicoMÈDE. (1652.)

Admirons, Messieurs, la fécondité de Corneille. Nicomède suivit de près Don Sanche d* Aragon. Le prince Nicomède, fils de Prusias, roi de Bithynie et élève d'Annibal, est l'objet de la haine d'une marâtre. C'est tout ce que le sujet a d'historique. L'action est toute d'invention.

Une reine ambitieuse et rusée, abusant de la faiblesse de son mari, et travaillant par de sourdes pratiques à détruire le fils qu'il a eu d'un premier mariage, et à mettre sur le trône le fils qu'elle lui a donné; un vieux roi, aussi lâche monarque que mari faible et docile, livrant son fils aîné à la belle-mère qui veut le faire périr, et son royaume aux Romains, à l'inimitié desquels il a déjà livré Annibal; Nicomède, le fils proscrit, tenant tète à tous ses ennemis, qu'il accable de sa hauteur, et qu'il transperce à tous moments des traits d'une ironie glacée ; enfin, un jeune frère, Attale, nouvel exemplaire de cet amour fraternel ou de cette généreuse amitié que Corneille s'est plu à représenter déjà dans Rodogime et dans

152 PIEURE CORNEILLE,

Héracîius, tels sont les éléments de la pièce. Corneille s'est répété; mais devant ce type touchant des meilleurs sentiments de la nature humaine, par nobile fratrum, nous l'absolvons volontiers. Attale, qui a commencé par être l'objet des dédains de Nicomède, le défend devant la reine Arsinoé, quand elle s'ef force d'exciter la jalousie de son fils.

Si je suis son rival, je suis aussi son frère... Pour moi, si par soi-même on peut juger d'autrui, Ce que je sens en moi, je le présume en lui (1).

Je fais grâce de l'intrigue. Les deux femmes, Arsinoé, épouse dePrusias, et Laodice, reine d'Arménie, aimée des deux frères, sont à peu près comme les femmes des autres tragédies de Corneille. Tous les personnages sont acceptables, hormis Prusias, nouvelle édition du Félix de Polyeucte, bassesse idéalisée, imbécillité difficile à supporter. C'est le fanatisme de la peur et l'enthousiasme de la servitude.

Mais le véritable intérêt de la pièce est dans le rôle ou dans l'attitude de Nicomède; car c'est plutôt une attitude qu'un rôle; c'est encore une statue. L'action tourne dans un cercle ; le dénoûment est négatif, on pourrait dire métaphysique. A l'aide du dévouement de son frère Attale, Nicomède échappe aux embûches de sa belle-mère ; il la contraint à renoncer même à sa haine; il lui arrache, non-seulement le poignard d'entre les mains, mais la haine du fond du cœur. Il n'y a pas d'autre résultat. Mais le caractère de Nicomède suffit à tout, tient lieu de tout. L'ombre

(0 Aclc 111, scène VIII.

d'Annibal semble planer au-dessus de sa tête dans toute la pièce, comme le génie du patriotisme et de l'indépendance, ou comme le génie vengeur du monde opprimé. Son âme a passé dans l'âme du fils de Prusias :

Le maître qui prit soin d'instruire ma jeunesse Ne m'a jamais appris à faire une bassesse (1).

La hauteur de Nicomède, son mépris calme et fier ne fatiguent point, quoique le rôle d'Arsinoé soit ironique aussi; mais l'ironie d'Arsinoé est amère et irritée, tandis que celle de Nicomède pourrait s'appeler une ironie sereine. C'est le trait original de ce caractère; on y sent, à chaque mot, la noble inflexibilité d'une âme incapable de plier ni de craindre. Ainsi, Nicomède rencontrant Flaminius, l'ambassadeur romain, chez Laodice, demande à celle-ci :

Vous a-t-il conseillé beaucoup de lâchetés, Madame ?

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