PYLADE
Allons, seigneur, enlevons Hermione.
Ici et ailleurs Oreste est ce qu'il doit être ; c'est le personnage le plus poétique de la pièce; on ne lui voudrait qu'une place différente. Avec lui l'auteur a introduit ce que lui apportait la tradition, l'élément antique de la fatalité ; la passion même du fils de Clytemnestre fait partie de sa destinée. Et cependant nous avons une sorte de reproche à adresser à Racine. Rien n'est déplacé ni excessif dans le langage d'Oreste; rien n'est mieux dans l'esprit de ce rôle que des vers comme ceux-ci :
Que veux-tu? Mais s'il faut ne te rien déguiser, Mon innocence enfin commence à me peser. Je ne sais, de tout temps, quelle injuste puissance Laisse le crime en paix et poursuit l'innocence. De quelque part sur moi que je tourne les yeux, Je ne vois que malheurs qui condamnent les dieux. Méritons leur courroux, justifions leur haine, Et que le fruit du crime en précède la peine (1).
Mais cette idée de la fatalité est en elle-même trop imposante pour appartenir à un rôle accessoire. La alalité, c'est le monde supérieur, la région du mystère, l'ordre surnaturel, la justice invisible et vengeresse. Rien de mieux au point de vue de toute poésie; mais il faut que cette grande idée se trouve sur le premier plan, que le personnage poursuivi par les
0 Acte m, scène 1.
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Furies soit placé de manière à etfacer tous les autres, à les dominer du moins; et malheureusement ce n'est pas sur Oreste que se porte l'intérêt principal; il s'attache à Andromaque et à Hermione.
Mais Andromaque est un rôle admiré sans restriction; c'est le premier exemplaire de ces femmes si pures et si tendres, dont le christianisme seul a pu donner l'idée, en la réaUsant. Racine est le peintre de la vertu chez les femmes. Rien n'égale le charme attendrissant de ce type que l'auteur a varié, sans le surpasser, dans Monime, danslphigéme, dans Esther. Disons-le cependant : Andromaque ne s'élève pas jusqu'au pathétique proprement dit dans les moments d'effroi. On lui voudrait peut-être, dans sa situation, moins d'esprit dans cette apostrophe, déjà citée, à Pyrrhus :
Seigneur, que faites-vous? et que dira la Grèce (1)?
Plus loin, représentons-nous la position de la mère d'Astyanax se jetant aux pieds de Pyrrhus pour obtenir la vie de son fils :
Ali ! seigneur, vous entendiez assez Des sûui)irs qui craignaient de se voir repoussés. Pardonnez à l'éclat d'une illustre lortune Ce reste de lierté qui craint dêtre importune. Vous ne l'ignorez pas : Andromaque, sans vous, N'aurait jamais d'un maître embrassé les genoux (2).
Et le reste de cette belle scène. Ici l'élégance, l'harmonie, la suavité, la tendresse, l'onction maternelle, qui ne peuvent certes être surpassées, ne suf-
(0 Acte I, sccne IV. Voir page i53. {1) Acte m, scène VI.
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lisent cependant pas; la situation eût exigé des accents plus déchirants, des mouvements plus convulsifs. Andromaque avait, ce semble, le droit de s'y livrer. Mais l'antiquité avait donné à la douleur J' Andromaque le caractère de mesure et de calme qui marque les compositions de ces peuples, avant tout amants de la beauté; Racine n'est pas allé plus loin, et peut-être la vérité morale s'en est-elle moins bien trouvée. La muse de Racine ne saurait se résoudre à paraître échevelée; elle ressemble à la chaste fille de Priam :
Elle tombe, et tombant range ses vêtements, Dernier trait de pudeur à ses derniers moments.
Mais tout ce qui peut se renfermer dans les limites de l'attendrissement ne donne prise qu'aux éloges. L'amour de la mère, les pleurs de la veuve, les regrets de la captive, les sentiments les plus purs, les plus touchants de la nature humaine, l'abandon, la grâce inexprimable, se réunissent dans ce rôle où Racine a été céleste comme Raphaël. Pyrrhus a autant de rivaux que la tragédie a de spectateurs.
Il est prodigieux que, sans transition. Racine soit arrivé à la langue d' Andromaque. Cette versification était absolument nouvelle; nulle tradition, nul poète français n'enseignaient rien qui approchât de cette souplesse de langage. Voyez, Messieurs, comme exemple, la réplique de Pyrrhus à Oreste :
La Grèce en ma faveur est trop inquiétée : De soins plus importants je l'ai crue ai;itée,
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Seigneur; et sur le nom de son ambassadeur,
J'avais de ses projets conçu plus de grandeur
Oui, seigneur, lorsqu'au pied des murs fumants de Troie
Les vain(jueurs tout sanglants partagèrent leur proie,
Le sort, dont les arrêts furent alors suivis,
Fit tomber en mes mains Andromaque et son fils.
Hécube près d'Ulysse acheva sa misère :
Cassandre dans Argos a suivi voire père.
Sur eux, sur leurs captifs, ai-je étendu mes droits?
Ai-je enfin disposé du Iriiit de leurs exploits?
On craint qu'avec Hector Troie un jour ne renaisse!
Son fils peut me ravir le jour que je lui laisse!
Seigneur, tant de prudence entraîne trop de soin;
Je ne sais pas prévoir les malheurs de si loin.
Je songe quelle était autrefois cette ville
Si superbe en remparts, en héros si fertile,
Maîtresse de l'Asie; et je regarde enfin
Quel fut le sort de Troie, et quel est son destin.
Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes.
Un tleuve teint de sang, des campagnes désertes,
Un enfant dans les fers, et je ne puis songer
Que Troie en cet état aspire à se venger.
Ah! si du fils d'Hector la perte était jurée.
Pourquoi d'un an entier l'avons-nous différée?
Dans le sein de Priam n'a-t-on pu l'immoler?
Sous tant de morts, sous Troie, il fiUlait l'accabler.
Tout était juste alors : la vieillesse et l'enfance
En vain sur leur faiblesse appuyaient leur défense;
La victoire et la nuit, plus cruelles que nous.
Nous excitaient au meurtre et confondaient nos coups.
Mon courroux aux vaincus ne fut que trop sévère.
Mais, que ma cruauté survive à ma colère,
Que, malgré la pitié dont je me sens saisir.
Dans le sang d'un enfant je me baigne à loisir,
Non, seigneur; que les Grecs cherchent quelque autre proie
Qu'ils poursuivent ailleurs ce qui reste de Troie :
De mes inimitiés le cours est achevé;
L'Épire sauvera ce que Troie a sauvé (!}.
Si Boileau s'est vanté d'avoir enseigné à Racine à
0 Acte I, scène II.
fiVt- JEAN RACINK.
faire difficilement des vers faciles, convenons que la leçon a si bien réussi qu'on ne s'aperçoit pas de ce qu'ils ont coûté. Plus tard les imitateurs amenèrent la décadence et la monotonie; d'autres poètes aussi tentèrent d'autres voies et ne firent pas si bien ; chez Voltaire même, on ne rencontre pas une période de dix vers qui se soutienne comme celle que vous venez d'entendre.
Au total, la tragédie d' Andromaque est une œuvre poétique d'une grande valeur, mais dont les principales beautés tiennent plus de l'éloquence que de la poésie. Que Racine fût un vrai poëte, c'est ce que personne ne songe à contester; mais ici les beautés les plus admirables sont des mouvements et des beautés oratoires. En France, on a pris longtemps pour de la poésie deux choses qui n'en sont pas : la passion et l'esprit. On commença par l'esprit, témoin le Roman de la Rose, et d'autres ouvrages de cette époque. On s'éleva ensuite à la passion; mais la passion en elle-même n'est pas poétique; la poésie en repousse l'expression trop crue et trop intense. Peut-être, ailleurs, aurait-on conçu, non le personnage, mais le sujet d' Andrornaque , sous un point de vue plus poétique. Racine, et cette remarque se justifie par toutes ses pièces, n'avait pas la disposition mélancolique et rêveuse des nations du Nord. Oreste est ici le seul personnage très poétique, et nous venons de voir qu'il n'occupe pas la place due à son individualité fatale et traditionnelle, et que Racine, en prenant aux anciens la con-
ception de ce caractère, n'en a pas fait le même usage qu'eux.
Andromaque représente à peu près, quant au développement de l'art et à la carrière de Racine, ce que fut le Cid dans celle de Corneille : une nouvelle époque de l'histoire de la scène, la création d'un idéal nouveau. Cependant l'éclat des deux œuvres fut inégal. On avait salué le Cid avec ivresse; on accueillit Andromaque avec tiédeur : on fut moins enthousiasmé que surpris. On aurait pu l'être à l'apparition de toutes les tragédies de Racine, puisque chacune, à son tour, se trouve l'inauguration d'une idée nouvelle.