III. — Andromâque
Quel intervalle franchi en deux ans ! Pour le coup, Racine s'est rencontré lui-même; il n'est plus locataire de la propriété d'autrui; le voilà chez lui, il y arrange tout en maître; ses idées lui appartiennent, et la perfection même de son style tient moins à l'exercice et à deux années d'études qu'au bonheur d'avoir enfin pris possession de son vrai génie.
Racine, d'abord, avait voulu imiter Corneille en
(0 Acte V, scène III. (2) Jbid.
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représentant la force de l'homme. Mais voici enfin le nouvel idéal découvert : ce sera, au contraire, la faiblesse de l'homme, même dans les caractères vertueux; ce sera tout ce que l'amour peut mettre de lutte et d'inconstance dans l'homme et, ce qu'avait surtout évité Corneille, dans la femme. Force de l'homme et faiblesse de l'homme : tout Corneille et tout Racine sont dans la différence de ces deux points de vue.
La vérité des peintures est incomparable chez Racine, et dans Andromaque déjà; c'est ici qu'il commence à peindre, avec la délicatesse unique qui lui appartient, les nuances, les mouvements les plus imperceptibles de la passion; c'est tantôt le passage presque insensible d'un sentiment à un autre, tantôt une révolution brusque en apparence, et qui a pourtant sa racine dans les profondeurs de notre nature. A-t-il fait trop aimer ces amollissements du cœur? A-t-il accordé trop d'influence à cette passion de l'amour, héritage des romans, il est vrai, mais l'un des caractères de la société moderne? Peut-être. Cependant l'intérêt qu'il excite n'est guère qu'un intérêt d'observation et de curiosité, et non de sympathie. Ce qui ravit surtout chez lui, c'est l'image vraie et délicate du cœur humain, de ce cœur inconstant, partagé, en lutte avec lui-même, deux hommes dans l'homme. Il faut moins blâmer Racine d'avoir donné à l'amour autant de place, qu'il ne faut lui savoir gré d'en avoir réduit l'importance et de l'avoir rectifié. Boileau, qui s'est moqué de l'amour à la mode de
son temps, dans le dialogue des Héros de roman, a dit lui-même ailleurs :
De cette passion la sensible peinture
Est pour aller au cœur la route la plus sûre.
Il est vrai qu'il ajoute immédiatement :
Peignez donc, j'y consens, les héros amoureux;
Mais ne m'en formez pas des bergers doucereux
Et que l'amour, souvent de remords combattu, Paraisse une faiblesse et non une vertu (1).
C'est précisément ce que Racine a fait.
Le sujet (X Andromaquc lui fut suggéré par quelques vers de Virgile et par une tragédie d'Euripide. L'homme a beau se vanter de ses facultés créatrices, il ne lui est pas donné de tirer quelque chose de rien. Les deux actions ont de grands rapports, mais rien de moins semblable que les deux pièces. Ce sont deux ordres d'idées, deux mondes différents. Chez Euripide tout est simple et vrai ; chez Racine tout est profond, noble, passionné ; évidemment cette fois-ci l'avantage reste au poëte moderne.
Il faut l'avouer, toutefois, il y a peut-être trop d'éléments comiques dans V Andromaque de Racine. Si, comme l'a fait Voltaire, on voulait comparer l'ordonnance d'une comédie avec celle d'une tragédie, on reconnaîtrait que celle-ci, où Pyrrhus, amoureux d' Andromaque, qui ne l'aime pas, se trouve fiancé à Hermione qu'il n'aime plus, reproduit à peu près la pièce des Ricochets, de même que Milliridatc c'est 1'^vare, et Mahomet ou Clovis, le Tcniufc. Il y a cette dif-
(i) L'.Jit poétique, cbaiU 111.
férence, néanmoins, qu'Andromaque n'est pas capricieuse comme Madame de Sainyillo, quoiqu'elle soit, aussi bien qu'elle, inconstante dans toutes ses voies. Ses irrésolutions viennent de la lutte de deux sentiments respectables; selon qu'elle résiste ou cède, Pyrrhus retourne à Hermione ou s'éloigne d'elle, Hermione donne des espérances à Oreste ou les lui retire, Oreste espère ou désespère. Tout ce mouvement de va-et-vient a son point de départ dans l'âme tendre et chaste de la veuve d'Hector; irrilatj mulcet. C'est ainsi que si l'action parait double, elle est au fond admirablement ramenée à l'unité. Andromaque entraîne tout; l'âme est continuellement suspendue aux résolutions successives de Pyrrhus; à la fin de chaque acte on sent redoubler l'intérêt et l'anxiété. Et quelle heureuse idée d'avoir mêlé au spectacle de l'amour passionné les larmes conjugales, la tendresse maternelle, l'amitié généreuse ! Quel beau et profond contraste entre les sentiments respectables de l'âme et les passions désordonnées qui la bouleversent !
Ce qui est tragique spécialement, c'est le nœud, qui est la vie d'un enfant, et surtout le caractère d'Hermione. Néanmoins la critique a repris c[uelques traits de coquetterie dans ce rôle, et ici l'élément comique se trouve hors de place. Le reste, c'est la nature humaine, la même dans ses ressorts, malgré la variété des situations extérieures. Mais on s'étonne quand Hermione accueille Oreste par ces paroles :
Eh quoi! toujours injuste en vos tristes discours, De mon inimitié vous plaindrez-vous toujours?
Quelle est cette rigueur tant de fois alléguée? J'ai liasse dans l'Épire où j'étais reléguée; Mon père l'ordonnait; mais qui sait si depuis Je n'ai point en secret partagé vos ennuis (1)?
Il en est de même quand, après qu'elle a donné à Oreste son congé, et que celui-ci, lui dérobant son dessein de l'enlever, s'est retiré sans trop se plaindre, elle dit à sa confidente :
Attendais-tu, Cléone, un courroux si modeste (2)?
On se demande si de pareils traits, excellents chez une coquette ordinaire, sont bien vraisemblables chez une femme éperdue, furieuse, dont toute la vie est dans son amour. Les grandes passions mangent les petites : en pareil cas, ces traits frivoles seraient-ils acceptables dans la vie? Dans la vie, sans doute, il y a possibilité que le fait se soit passé ainsi; mais ici, dans l'art, nous ne pouvons, nous ne voulons pas le savoir. Où en serait l'idéal? où serait la limite entre la vérité et la réalité, si de telles disparates étaient accueillies avec faveur? A ce sujet, on n'a pas entrepris de défendre Racine.
On a relevé encore le raisonnement vicieux d'Andromaque, lorsqu'elle déclare à Céphise son dessein de se tuer aussitôt après son union avec Pyrrhus. Ce plan ne protège guère, en effet, la vie du fils auquel elle se sacrifie. Mais qui de nous, dans la lutte extrême entre deux sentiments opposés, n'a parfois imaginé comme excellente quelque combinaison qui ne satisfaisait rien au fond, mais qui semblait nous
(0 Acte n, scène II. ^2) Acte 111, scène 111.
soustraire à la double appréhension de notre cœur? Enfin on a signalé un seul trait de bel esprit :
Brûlé do plus de feux que je n'en alUimai (1);
et l'exagération romanesque de ces vers d'Oreste :
Madame, c'est à vous de prendre une victime Que les Scythes auraient dérobée à vos coups, Si j'en avais trouvé d'aussi cruels que vous (2).
Ce sont là des taches sans doute; mais ce qui doit étonner, c'est qu'au milieu du faux goût d'alors, et à. la suite de tant de pièces où le grand Corneille avait, en ce sens, abondé dans l'esprit du jour, il ne s'en trouve pas davantage.
Une fois le système admis, que de beautés vraies ! Et d'abord, quel riche ornement que ce caractère d'Hermione î Quelle éloquence dans ce rôle ; quel type de l'amour passionné; quelle rapidité dans les révolutions de son âme; quel orgueil, quel modèle de tragique ironie dans sa première tirade à Pyrrhus, quelle fougue désespérée dans la seconde î
Je ne l'ai point aimé, cruel? qu'ai-je donc fait?
J'ai dédaigné pour toi les vœux de tous nos princes;
Je t'ai clierclié nioi-mcmc au fond de les provinces;
J'y suis encor, malgré tes infidélités,
Et malgré tous mes Grecs, lionteux de mes bontés.
Je leur ai commandé de cacher mon injure;
J'attendais en secret le retour d'un parjure;
J'ai cru que, tôt ou tard, à ton devoir rendu,
Tu me rapporterais un cœur qui m'était dû.
Je l'aimais inconstant; qu'aurais-je fait fidèle?
Et même, en ce moment, où ta bouche cruelle
(I) AclL' 1, sc'nc IV. Ç2) Acte II, sc^nc II.
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Vient si tranquillement m'annoncer le trépas, Ingrat, je doute encor si je ne t'aime pas. Mais, seigneur, s'il le faut, si le ciel en colère Réserve à d'autres yeux la gloire de vous plaire, Achevez voire hymen, j'y consens; mais, du moins, Ne forcez pas mes yeux d'en être les témoins. Pour la dernière fois je vous parle peut-être;
Diffcrez-le d'un jour, demain vous serez maître
Vous ne répondez point?... Perfide, je le voi,
Tu comptes les moments que tu perds avec moi.
Ton cœur, impatient de revoir ta Troyenne,
Ne souffre qu'à regret qu'une autre t'entretienne;
Tu lui parles du cœur, tu la cherches des yeux :
Je ne te retiens plus, sauve-toi de ces lieux;
Va lui jurer la foi que lu m'avais jurée;
Va profaner des dieux la majesté sacrée.
Ces dieux, ces justes dieux n'auront pas oublié
Que les mêmes serments avec moi t'ont lié.
Porte au pied des autels ce cœur qui m'abandonne;
Va, cours; mais crains encor d'y trouver Hermione (1).
La touchante amitié d'Oreste et de Pylade est rendue avec bonheur, dès la première scène de la tragédie. On dit qu'André Chénier et Roucher la répétèrent en se retrouvant sur le tombereau qui les menait à l'échafaud :
Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle. Ma fortune va prendre une face nouvelle; Et déjà son courroux semble s'être adouci, Depuis quelle a pris soin de nous rejoindre ici. Qui l'eût dit, qu'un rivage à mes vœux si funeste Présenterait d'abord Pylade aux yeux d'Oreste (2):'
Et dans la scène première de l'acte III:
Mais toi, par quelle erreur veux-tu toujours sur toi Détourner un courroux qui ne cherche que moi? .\sscz et trop longtemps mon amitié t'accable : Evite un malheureux, abandonne un coupable.
(0 Ar.le IV, sct'De V. a) Aclc 1. scliic 1.
Cher Pylade, crois-moi, ta pitié te séduit: Laisse-moi des périls dont j'attends tout le fruit. Porte aux Grecs cet enfant que Pyrrhus m'abandonne. Va-t'en.