MONIME
Non, seigneur, vainement vous croyez m'étonner. Je vous connais; je sais tout ce que je m'apprête, Et je vois quels malheurs j'assemble sur ma tête. Mais le dessein est pris; rien ne peut m'ébranler. Jugez-en, puisque ainsi je vous ose parler, Et m'emporte au delà de cette modestie Dont jusqu'à ce moment je n'étais point sortie (-1).
Le grand artiste Canova était tout particulièrement frappé de cette physionomie enciianteresse et carac-
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téristique de Monime; il s'étonnait que si peu de coups eussent suffi à Racine pour sculpter si nettement, si parfaitement, la réalisation de son idéal. Monime a de l'énergie, sans doute, nous venons de le voir, mais de l'énergie seulement où il en faut. Racine n'a pas cherché la grandeur où elle n'est pas; il a mieux compris la véritable grandeur. Il n'a été ni aussi énergique, ni aussi puissant que Corneille, mais il a su rendre la vérité morale sans une seule nuance fausse. Ses caractères vertueux sont bien réellement vertueux ; ils ne présentent ni enflure ni exagération; jamais la force ne s'y trouve substituée à la véritable vertu. Racine a moins excellé à peindre le crime que la vertu; il a merveilleusement rendu la passion jusqu'au point où elle devient criminelle; mais la peinture du crime proprement dit n'est pas le côté remarquable de son génie.
En voyant combien Racine a su varier le type charmant de ses héroïnes tendres et vertueuses, on regrette d'autant plus que le nombre de ses tragédies soit si borné. Quelle beauté à la fois séduisante et intérieure! Gomme on y sent reluire la beauté de l'âme ! Quelle grâce modeste ! Quelle chaste suavité ! On s'étonne de l'ingratitude des femmes du dix-septième siècle, qui préféraient Corneille au peintre délicat qui savait les parer de traits si nobles et si aimables.
Le style de Mithridaie est bien plus sobre que celui d'Iphigénie. Racine sait donner à tous ses drames une couleur assortie au lieu de la scène ; les pièces
historiques ne sauraient avoir l'éclat des sujets tirés de la mythologie. Mais quelle beauté grandiose dans les discours de Mithridate ! et surtout quel charme, quelle tendresse, quelle mélodie dans la scène entre Monime et Phœdime ! Nous n'en citerons que ces vers :
Si tu m'aimais, Phœdime, il fallait me pleurer Quand d'un titre funeste on me vint honorer ; Et lorsque, m'arrachant du doux sein de la Grèce, En ce climat barbare on traîna ta maîtresse. Retourne maintenant chez ces peuples heureux ; Et, si mon nom encor s'est conservé chez eux, Dis-leur ce que tu vois, et de toute ma gloire, Phœdime, conte-leur la malheureuse histoire. Et loi, qui de ce cœur, dont tu fus adoré, Par un jaloux destin fus toujours séparé. Héros, avec qui même, en terminant ma vie, Je n'ose en un tombeau demander d'être unie, Reçois ce sacritice; et puisse, en ce moment, Ce poison expier le sang de mon amant (1).