‹ Poètes de siècle de Louis XIVChapitre 35 sur 80 · VII.— MîTHRIDATE · texte numérisé non relu

VII.— MîTHRIDATE

Parmi les tragédies de Racine, Mithrîdate, comme Bajazet, pourrait être placé au second ordre, si réellement Racine avait pu faire des tragédies de second ordre.

Chose singulière ! le sujet de Mithrîdate se trouve être le même que celui de Y Avare. C'est aussi une rivalité d'amour entre un père et son fils, et la scène V de l'acte III de Mithrîdate, reproduit précisément la situation de la scène III de l'acte IV de V Avare, la feinte du père, qui, pour découvrir les vrais sentiments de sa fiancée, lui propose l'hymen de son fils et lui arrache ainsi l'aveu qui l'irrite. On a critiqué cette similarité; on a peut-être eu raison jusqu'à un certain

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point; toutefois, répétons-le après Voltaire, la tragédie et la comédie sont toujours l'humanité : l'humanité sous deux faces sans doute, l'une la passion dans ce qu'elle a de redoutable, l'autre dans ce qu'elle a de ridicule. Ici il y a de plus la vertu et la terreur. Le caractère bien connu de Mithridate excuse à la fois l'emploi de la ruse, et rend tragique la situation qui en résulte. L'impression du spectateur approche de celle que produit Néron, épiant l'entrevue de Junie et de Britannicus. Ce qu'on aurait pu demander, c'est qu'une scène où Mithridate se sert d'un moyen avilissant ne commençât pas par de si beaux vers :

Jusqu'ici la fortune et la victoire mêmes Cachaient mes cheveux blancs sous trente diadèmes. Mais ce temps-là n'est plus : je régnais, et je fuis : Mes ans se sont accrus; mes honneurs sont détruits; Et mon front, dépouillé d'un si noble avantage, Du temps qui l'a flétri laisse voir tout l'outrage (1).

Un langage moins noble n'eût pas fait disparate avec une situation dont on voit bien que Racine lui-même se rendait compte.

Après tout, le sujet de la pièce pouvait rigoureusement se passer du nom de Mithridate. Le père est un roi tyran, que ce soit Mithridate ou un autre, peu importe dans la donnée fondamentale du sujet. L'accessoire n'est pas le nécessaire; mais cet accessoire, c'est-à-dire les éléments historiques et politiques du sujet, lui donnent de l'ampleur et de la majesté. Dans ce personnage de Mithridate, quelle heureuse com-

(1) Afle m, srt'-ne V.

binaison d'éléments divers! S'il est fourbe comme un sauvage, il est grand comme un grand roi; son héroïque opiniâtreté, partout empreinte, se résume dans ces vers célèbres de la scène dernière, et surtout dans celui qui termine celte tirade :

J'ai vengé l'univers autant que je l'ai pu :

La mort dans ce projet m'a seule interrompu.

Ennemi des Romains et de la tyrannie,

Je n'ai point de leur joug subi l'ignominie ;

Et j'ose me flatter qu'entre les noms fameux

Qu'une pareille haine a signalés contre eux,

Nul ne leur a plus fait acheter la victoire,

Ni de jours malheureux plus rempli leur histoire.

Le ciel n'a pas voulu qu'achevant mon dessein,

Rome en cendre me vit expirer dans son sein :

Mais au moins quelque joie en mourant me console;

J'expire environné d'ennemis que j'immole;

Dans leur sang odieux j'ai pu tremper mes mains,

Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains (1),

Un accent solennel et prophétique revêt ensuite les paroles du monarque mourant :

Tôt ou tard il faudra que Pharnace périsse; Fiez-vous aux Romains du soin de son supplice (2).

On oublie les cruautés du vieux lion, on ne voit plus ei\ lui que le vengeur du monde opprimé. La superbe scène où il a déroulé ses plans à ses fils (Acte III, scène I), rappelle, et c'est son plus grand éloge, la délibération d'Auguste entre Cinna et Maxime; c'est une digression, sans doute; mais bien hardi qui chicanerait contre une digression d'une grandeur si splendide. Cette scène fait d'ailleurs ressortir la vertu de Xipharès ; elle prête à son carac-

(0 Acte V, scf-ne Y. (2) Ibid.

tère une double beauté en manifestant son patriotisme, en lui fournissant l'occasion de dévouer sa vie à la caîise paternelle, et de sacrifier à la fois son amour pour Monime et sa haine contre Pharnace. Et c'est ainsi que la couleur politique rentre dans les éléments essentiels de cette tragédie.

L'action est simple, naturelle, animée ; la structure du drame est irréprochable, admirable, comme, du reste, celle de toutes les pièces de Racine. Mithridate, sans doute , n'a pas la portée philosophique et morale de Britannicus, ni la profondeur passionnée de Bajazet, ni Véddit d' Iphigénie ; mais quelle élévation, quel charme dans les caractères des deux amants, à la fois candides et passionnés! C'est ici, à mon gré, le principal mérite de cette œuvre, et peut-être le goûté-je plus encore que le caractère de Mithridate Rien de touchant comme Monime, rien de noble comme Xipharès. Il est seulement dommage que, pour le servir, Arbate nie son amour pour Monime, en révélant au roi celui de son frère. Quoique Xipharès ne trempe point dans cette dissimulation, elle n*en altère pas moins un peu le bel aspect sous lequel il nous est offert.

Mais Monime est sans restriction un des plus admirables caractères de femmes que Racine, ce peintre de la vertu des femmes, ait présenté sur la scène. Comme elle est bien du vrai sang d'Andromaque ; comme elle en a la pureté et la grâce ! Elle nous attendrit presque autant par son amour contenu que la veuve d'Hector par sa tendresse maternelle.

Monime est, au fond, ehrétienne ; les sentiments qu'elle exprime sont de la nature de ceux que le christianisme enfante dans les âmes. Corneille ne nous présente rien de semblable, sauf peut-être, dans le beau rôle de Pauline, où la situation a de l'analogie avec celle de Monime. îl est intéressant de les mettre en regard.

Voici d'abord Pauline, parlant de son mari :

Oui, je l'aime, Sévère, et n'en fais point d'excuee

Si le ciel en mon choix eût rais mon hyménée,

A vos seules vertus je me serais donnée.

Et toute la rigueur de votre premier sort

Contre votre mérite eût fait un vain effort.

Je découvrais en vous d'assez illustres marques

Pour vous préférer même aux plus heureux monarques ;

Mais puisque mon devoir m'imposait d'autres lois,

De quelque amant pour moi que mon père eût fait choix,

Quand à ce grand pouvoir que la valeur vous donne

Vous auriez ajouté l'éclat d'une couronne,

Quand je vous aurais vu, quand je l'aurais haï,

J'en aurais soupiré, mais j'aurais obéi (1)...,.

Et un peu plus loin :

Ma raison, il est vrai, dompte mes sentiments; Mais, quelque autorité que sur eux elle ait prise, Elle n'y règne pas, elle les tyrannise; Et quoique le dehors soit sans émotion Le dedans n'est que trouble et que sédition : Un je ne sais quel charme encor vers vous m'emporte ; Votre mérite est grand, si ma raison est forte : Je le vois, encor tel qu'il alluma mes feux, D'autant plus puissamment solliciter mes vœux, Qu'il est environné de puissance et de gloire. Qu'en tous lieux après vous il traîne la victoire, Que j'en sais mieux le prix, et qu'il n'a point déçu Le généreux espoir que j'en avais conçu.

(i) Polyeiicte, acte IJ, sct-no II.

Mais ce même devoir, qui le vainquit dans Rome, Et qui me range ici dessous les lois d'un homme, Repousse encor si bien l'effort de tant d'appas. Qu'il déchire mon âme et ne l'ébranlé pas; C'est cette vertu même, à nos désirs cruelle, Que vous louiez alors en blasphémant contre elle : Plaignez-vous-en encor ; mais louez sa rigueur Qui triomphe à la fois de vous et de mon cœur, Et voyez qu'un devoir moins ferme et moins sincère,

N'aurait pas mérité l'amour du grand Sévère

Mais si vous estimez ce vertueux devoir, Conservez-m'en la gloire, et cessez de me voir. Épargnez-moi des pleurs qui coulent à ma honte; Épargnez-moi des feux qu'à regret je surmonte; Enfin épargnez-moi ces tristes entreliens Qui ne font qu'irriter vos tourments et les miens (1).

Nous avons ailleurs rendu justice, Messieurs, à cet admirable caractère de Pauline, malgré quelques touches çà et là moins heureuses.

Voyons maintenant Monime :

Ah ! par quel soin cruel le ciel avait-il joint Deux cœurs que l'un pour l'autre il ne destinait point ? Car, quel que soit vers vous le penchant qui m'attire, Je vous le dis, seigneur, pour ne plus vous le dire : ^la gloire me rappelle et m'entraîne à l'autel, Où je vais vous jurer un silence éternel. J'entends; vous gémissez. Mais telle est ma misère: Je ne suis point à vous ; je suis à votre père. Dans ce dessein vous-même il faut me soutenir, El de mon faible cœur m'aider à vous bannir. J'attends du moins, j'attends de votre complaisance Que désormais partout vous fuirez ma présence : J'en viens de dire assez pour vous persuader Que j'ai trop de raisons de vous le commander. Mais après ce moment, si ce cœur magnanime D'un véritable amour a brûlé pour Monime, Je ne reconnais plus la foi de vos discours, Qu'au soin que vous prendrez de m'éviter toujours

(i) Pohjeiictc, acte II, '■ciwo H.

JEAN RACIAE. ^253

Cherchez, prince, cherchez pour vous trahir vous-même,

Tout ce que, pour jouir de leurs contentements,

L'amour fait inventer aux vulgaires amants.

Enfin, je me connais, il y va de ma vie :

De mes faibles efforts ma vertu se défie.

Je sais qu'en vous voyant un tendre souvenir

Peut m'arraclier du cœur quelque indigne soupir;

Que je verrai mon âme, en secret déchirée.

Revoler vers le bien dont elle est séparée :

Mais je sais bien aussi que, s'il dépend de vous

De me faire chérir un souvenir si doux,

Vous n'empêcherez pas que ma gloire offensée

N'en punisse aussitôt la coupable pensée;

Que ma main dans mon cœur ne vous aille chercher,

Pour y laver ma honte et vous en arracher.

Que dis-je? en ce moment, le dernier qui nous reste,

Je me sens arrêter par un plaisir funeste :

Plus je vous parle, et plus, trop faible que je suis.

Je cherche à prolonger le péril que je fuis.

Il faut pourtant^ il faut se faire violence;

Et, sans perdre en adieux un reste de constance,

Je fuis. Souvenez-vous, prince, de m'éviter

Et méritez les pleurs que vous m'allez coûter (i).

Vous le voyez, Messieurs, Monime est aussi parfaitement individuelle que Pauline. Je ne puis résister au plaisir devons la montrer encore, refusant, au péril de sa vie, l'hymen auquel elle s'était soumise avant la ruse cruelle de Mithridate :

Je n'ai point oublié quelle reconnaissance,

Seigneur, m'a dû ranger sous votre obéissance : Quelque rang où jadis soient montés mes aïeux, Leur gloire de si loin n'éblouit point mes yeux. Je songe avec respect de combien je suis née Au-dessous des grandeurs d'un si noble hyménée; Et, malgré mon penchant et mes premiers desseins Pour un fils, après vous le plus grand des humains,

j; Aclell, seine VI.

JEAN UACINE.

Du jour que sur mon Iront on mil ce diadème.

Je renonçai, seigneur, à ce prince, à moi-même.

Tous deux d'intelligence à nous sacrifier.

Loin de moi, par mon ordre, il courait m'oublier :

Dans l'ombre du secret ce feu s'allait éteindre;

Et même de mon sort je ne pouvais me plaindre,

Puisqu'enfin, aux dépens de mes vœux les plus doux,

Je faisais le bonheur d'un héros tel que vous.

Vous seul, seigneur, vous seul, vous m'avez arrachée

A cette obéissance où j'étais attachée;

Et ce fatal amour dont j'avais triomphé,

Ce feu que dans l'oubli je croyais étouffé.

Dont la cause à jamais s'éloignait de ma vue,

Vos détours l'ont surpris, et m'en ont convaincue.

Je vous l'ai confessé, je le dois soutenir.

En vain vous en pourriez perdre le souvenir ;

Et cet aveu honteux où vous m'avez forcée,

Demeurera toujours présent à ma pensée :

Toujours je vous croirai incertain de ma foi;

Et le tombeau, seigneur, est moins triste pour moi

Que le lit d'un époux qui m'a fait cet outrage;

Qui s'est acquis sur moi ce cruel avantage ;

Et qui, me préparant un éternel ennui,

M'a fait rougir d'un feu qui n'était pas pour lui.

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