‹ Poètes de siècle de Louis XIVChapitre 40 sur 80 · X. — ESTHER · texte numérisé non relu

X. — ESTHER

Après l'inconcevable chute de Phèdre, Racine se tait pendant douze ans. 11 faut le dire, à la honte de ses contemporains, sa carrière fut marquée par des revers ou par des succès douteux, bien plus que par des témoignages d'approbation. Iphigénie est le seul

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succès éclatant et complet qu'il ait remporté; Iphigénie, et peut-être Bérénice. Il en avait été tout autrement de Corneille, si vivement apprécié, mais chez qui cependant le mauvais avait été goûté plus encore que le bon. Racine, à sa manière novateur, créateur, peut-être autant que Corneille, eut afFaire à un public malveillant, et qui le fut surtout à l'égard du chef-d'œuvre de Phèdre, le plus profond de ses ouvrages. Cette chute, avec beaucoup d'autres faits analogues , me fait croire que les grands talents font, en général, opposition à leur époque, quoique, à certains égards, ils en soient l'expression. Dans tous les cas, ils la devancent, et ce qu'ils produisent de neuf devient tantôt la matière d'un engouement aveugle, tantôt l'objet d'une ignorante dépréciation.

Racine renonça au théâtre à trente-huit ans, précisément à l'âge où J.-J. Rousseau faisait son entrée dans la carrière des lettres. Vous savez tous, MeS' sieurs, les raisons de ce silence. A ceux qui le déplorent et qui ne serait tenté de le déplorer?), nous dirons, avec M. de Barante, dans un passage où le souvenir d'un des plus illustres parmi les maîtres de Port-Royal lui rappelle celui du plus illustre de leurs élèves : '( Nous ne saurions regretter que M. Le- « maître ait dédaigné la gloire et la fortune. L'hu- « manité est bien plus honorée par un tel désinté- « ressèment que par Téloquenco d'un avocat et les « succès d'un magistrat. îl en est de même de Racine: « qui pourrait préférer deux ou trois tragédies de

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a plus à l'exemple qu'il a donné? » Et qui, même au point de vue exclusif de l'art, oserait regretter une révolution de l'âme qui nous a valu Esther et Athalie? La traa;édie antique, le grand drame patriotique et religieux, ne pouvait dater que d'une rénovation suprême de l'auteur.

Racine donc, ressaisi de plus en plus par les traditions de Port-Royal et les influences de son éducation, subissant dans l'intimité de son âme la crise morale qu'on appelle conversion, avait voulu renoncer, non pas au théâtre seulement, mais au monde. Une solitude religieuse lui avait paru le seul refuge assuré contre les tentations, et aussi contre les chagrins. Ce fut un ecclésiastique qui le détourna du dessein de se séparer du siècle ; il lui persuada que le mariage et les soins domestiques étaient pour lui un asile aussi sûr que les murailles d'un cloître. Racine fit un choix où la fortune et les passions mondaines furent peu consultées. Il faut voir, dans les charmants Mémoires de Louis Racine sur la vie de son père, les douceurs de cet intérieur qui, avec sa place à la cour, remplissait la vie de Racine, mais où les sympathies de l'intelligence entraient pour bien peu de chose, puisqu'on sait que Madame Racine connaissait à peine le titre des tragédies de son mari et qu'elle n'en avait vu représenter aucune ; il faut lire la scène où le père refuse le dîner d'un prince pour partager une carpe avec sa femme et ses jeunes enfants.

Je n'ai pas. Messieurs, à vous apprendre dans quel

but et pour qui Esiher et un peu plus tard Athalie furent composées. Je dirai seulement que nous devons savoir bon gré à Madame de Maintenon de nous avoir, dans l'intérêt d'une récréation de pensionnat, rendu la simplicité et la majesté de la tragédie antique. Au fait, dans la tragédie que préférait le siècle de Racine et que Racine avait exclusivement cultivée, il n'y avait de grand que le talent de Racine; la route elle-même était étroite. En écartant des accessoires plus ou moins heureux, on retrouvait toujours Bérénice, ou, si vous l'aimez mieux, la Princesse de C lèves. La vie humaine était réduite aux proportions souvent exiguës d'une intrigue d'amour, et la tragédie, ce développement de tout ce qu'il y a de grave, de mystérieux et d'accablant dans la destinée humaine, n'était qu'un roman passionné. Ce n'était pas à un spectacle pareil que les Eschyle, les Sophocle et même les Euripide convoquaient le peuple le plus spirituel de la terre. Il faut le dire cependant, si nous n'avions su porter sur la scène que les passions de notre société, où l'amour, en effet, occupe une grande place, d'autre part les anciens n'y pouvaient introduire ce qui n'existait pas pour eux : l'amour véritable, cette fleur de la civilisation moderne, leur était resté inconnu. Leurs jeux scéniques étaient des solennités à la fois populaires, démocratiques et religieuses ; le théâtre avait chez eux quelque chose du temple. Je l'ai dit l'autre jour : la tragédie était religieuse, ou par son sujet même, ou par son nœud, ou par son dénoûment; et quoiqu'elle semble avoir

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été quelquefois calculée pour produire de poignantes et terribles émotions, c'est pourtant à l'esprit, à la partie supérieure de la nature humaine, à ce je ne sais quoi qui, dans chacun de nous, contemple et adore, que le poète s'adressait. Poser tour à tour et résoudre le problème de la vie, ramener la pensée publique de la circonférence vers le centre, des questions transitoires aux questions éternelles, ou bien encore, élever au point de vue de l'idéal les préoccupations nationales et les émotions patriotiques, telle était l'intention de ces poètes philosophes qui semblaient, comme les prêtresses de Vesta, s'être voués à la conservation du feu sacré dans le sanctuaire de l'âme. Ces deux sommités de l'existence humaine, la religion et la patrie, se fondaient nécessairement l'une dans l'outre, et d'autant mieux que la religion, locale et subordonnée, servait le patriotisme en lui communiquant la ferveur et le sacrifice. De cette fusion naquit, au point de vue du beau, un ensemble jusqu'alors inimitable, la majesté sublime de la tragédie antique. Ainsi les anciens avaient su extraire d'un germe tout environné de mensonge ce (jne, jusqu'à Racine, nous n'avions pas su tirer d'un principe vrai et vivant. Les énormes disparates qu'il faut bien remarquer au milieu de tant de grandeur, attestent la profonde impuissance d'une nature dont le péché a brisé les ailes, mais qui se souvient d'en avoir eu jadis. Quoi qu'il en soit, c'est quelque chose de grave et presque de saint que la tragédie des Grecs. On ne peut pas, en général, en dire autant

de la nôtre, et si Racine n'avait écrit Esther et Athalie, nous n'aurions, dans notre langue, rien à mettre en regard de VOEdipe-Roi, d'Iphigénie et dHippolyte.

La grande idée chrétienne, Dieu devenant ouvrier avec nous , la Providence faisant concourir à ses desseins la volonté de l'homme, et plus particulièrement encore, Dieu ajoutant sa force à la faiblesse humaine pour assurer sur la terre le triomphe de l'innocence et du droit, voilà l'idée des deux derniers ouvrages de Racine. Digne objet à proposer à des hommes rassemblés ; digne spectacle à étaler devant un peuple. Et ce n'est pas, cette fois, dans le champ des fictions mythologiques, c'est dans l'histoire du peuple de Dieu, dans les annales de nos ancêtres selon la foi , que Racine va chercher des exemples et des preuves. Il est fort difficile, il est peut-être impossible de faire, dans une oeuvre littéraire, le départ de ce qui appartient au talent du poëte , d'avec ce qui découle du sentiment de l'auteur. Je ne l'entreprendrai donc pas ici ; mais je dirai d'après mon impression personnelle, à propos d' Esther eid' Athalie, qu'il me semble évident que Racine procède à ses œuvres nouvelles, non plus avec son seul talent, mais avec toute son âme , avec toutes ses convictions. Ce n'est plus, dirait-on, d'une muse, mais d'un ange qu'il prend conseil. La foi religieuse fait ici la meilleure partie de son inspiration , et l'on sent , à quelque chose de plus simple et de plus large dans la manière du poëte, qu'à la fin le sérieux et la paix

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sont venus. Vous rappelez- vous Lamartine parlant de sa muse?

Non, non : je l'ai conduite au fond des solitudes Comme un amant jaloux d'une chaste beauté; J'ai gardé ses beaux pieds des atteintes trop rudes Dont la terre eût blessé leur tendre nudité ! J'ai couronné son front d'étoiles immortelles, J'ai parfumé mon cœur pour lui faire un séjour, Et je n'ai rien laissé s'abriter sous ses ailes Que la prière et que l'amour (Ij.

Cette époque heureuse et recueillie de la vie de Racine a rappelé ces vers à ma mémoire. Racine, à l'abri du sanctuaire, n'eût plus voulu que prier; et quand on lui demanda des chants, ceux qu'il fit entendre furent dignes du sanctuaire. Si le talent seul eût été capable de s'élever jusque-là, quel prodige serait plus etfrayant?

On sait i[iiEsther n'est presque jamais représentée. Il y a, dit-on, trop peu d'action dans cette pièce, et cette action a trop peu de vraisemblance. Racine luimême en fût convenu, et sans doute il n'eût jamais écrit en vue du théâtre une tragédie sur le sujet d'Esther. Remarquons seulement que, telle qu'elle est, Esther eût réussi sur le théâtre d'Athènes. La nature des anciens, beaucoup plus contemplative que la nôtre, et notamment que celle des Français, leur faisait aisément accepter ce que nous appelons un manque d'action. Ici Racine a respecté la source divine de son œuvre; il a voulu prendre son sujet tel que la Bible le lui fournissait, sans y ajouter aucune

(t> LA.\URTi.>i:. PoKsies diverses, A Némésis.

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péripétie étrangère; il faut l'entendre lui-même dans sa préface. « Je crus que sans altérer aucune des « circonstances tant soit peu considérables de l'Écri- « ture sainte, ce qui serait, à mon avis, une espèce « de sacrilège, je pourrais remplir toute mon action « avec les seules scènes que Dieu lui-même, pour « ainsi dire, a préparées. »

Quant au reproche d'invraisemblance, il faut s'entendre là-dessus. Toute cette action est vraie aux yeux de la foi, et ne le parût-elle pas sous ce rapport à plusieurs, l'histoire des temps et des lieux de la scène suffirait pour établir une conviction. On comprend qu'un roi de Perse puisse ignorer l'origine de sa principale épouse, qui n'est au fond, et malgré toutes ses vertus, qu'une esclave titrée; on comprend qu'un monarque asiatique, du sein des voluptés et de l'engourdissement où il est plongé, ordonne , sur la parole d'un favori , le massacre de tout un peuple captif dans son empire. L'étude des institutions et des mœurs de ces nations lointaines aiderait à concevoir que l'arrêt une fois porté, et le prince ne pouvant le révoquer, il donnât du moins au peuple proscrit la liberté de se défendre contre ses bourreaux, ainsi que la Bible le rapporte. Mais transportez un seul de ces faits sur le théâtre, le plus croyanl, le plus convaincu des spectateurs risque de devenir incrédule. La foi dramatique, base de l'intérêt, ne dépend pas de la vérité seulement, comme la croyance historique, mais elle repose sur la seule vraisemblance.

JEAxN RACISE. 303

Ajoutons qu'au fond Esther essl, sans doute, une pièce d'un tragique fort élevé, puisqu'il s'agit du destin de tout un peuple, mais qu'en même temps les éléments tragiques s'y trouvent trop éloignés de nous. Nous savons que le danger de cent mille personnes hors de notre vue nous touche bien moins que celui d'un seul homme exposé sous nos yeux. On éprouve, il est vrai, une sorte d'inquiétude dans le cours de la tragédie, mais elle n'est ni poignante ni immédiate; aucun péril réel ne saurait exister pour Esther, et Mardochée n'est qu'un personnage secondaire. En qualité de modernes, nous voudrions de l'émotion, et au lieu de trembler, nous voici réduits à admirer et à contempler. Nous ne savons pas rester immobiles devant une grande pensée ou un sentiment profond, silencieusement modifiés par leur influence; il nous faut absolument rire ou pleurer.

Mais éloignée de notre scène, Esther émeut doucement et profondément à la lecture. L'extrême invraisemblance de l'action, ou, pour mieux dire, l'extrême absurdité des actes attribués au royal époux d'Esther, est dissimulée avec art, et se perd entièrement dans la beauté continue des sentmients et des pensées. Nul ne songe à protester contre un charme si doux. Dès les premiers vers, le regard est attiré vers cette noble figure d'Esther et ne s'en détourne plus. Assuérus lui-même, ce type du monarque oriental, qui observe longtemps Esther « dans un sombre silence, w nous paraît visiblement sous l'influence de ce Dieu « qui « tient le cœur des rois entre ses mains puissantes. »

304 JKAN KACINE.

Sa tendresse pour Esther est pleine de vénération ; un ange du ciel placé à ses côtés lui inspirerait à peine d'autres sentiments; la barbarie et le despotisme de l'Orient sont miraculeusement vaincus dans son cœur qui s'en étonne, et grâce aux préparatifs du poëte qui a enveloppé d'une lumière divine toute la personne d' Esther, nous ne sommes point surpris, nous ne sommes que charmés, en entendant sortir de la bouche de cet absurde despote des paroles qui peignent, dans toute sa chrétienne beauté, le bonheur de l'union conjugale :

Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire,

Et ces profonds respects que la terreur inspire,

A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,

Et fatiguent souvent leur triste possesseur.

Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce

Oui me cliarme toujours et jamais ne me lasse.

De l'aimable vertu doux et puissants aUraits !

Tout respire en Esther l'innocence et la paix :

Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres,

Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres.

Oue dis-je? sur ce trône assis auprès de vous,

Des astres ennemis j'en crains moins le courroux,

Et crois que votre front prête à mon diadème

Un éclat qui le rend respectable aux dieux même {\).

Personne, que je sache, ne sera tenté de faire un reproche à Racine de l'anachronisme contenu dans de pareils morceaux. Il eût été impossible de représenter Assuérus sous les seuls traits fournis par la Bible et par les mœurs de l'ancien Orient. Là le prince n'est plus un homme, mais un dieu qu'on adore de loin et devant les caprices de qui tout plie, un exem-

(i; Aclf 11, bcenc VU.

JEAN lUCINB. 305

plaire de la déraison fomentée, dès le bas âge, par l'habitude d'une volonté sans règle. 11 fallait bien que le poëte modifiât ce type, qu'il rendît en quelque mesure son personnage à l'humanité, pour le faire accepter. Ne lui en voulons pas de ne l'avoir fait qu'avec modération. Voyez encore, en ce sens, le passage où Assuérus se ressouvient de la révélation de Mardochée :

Oh! d'un si grand service oubli trop condamnable!

Des embarras du trône effet inévitable !

De soins tumultueux un prince environné

Vers de nouveaux objets est sans cesse entraîné;

L'avenir l'inquiète, et le présent le frappe;

Mais, plus prorapt que l'éclair, le passé nous échappe ;

Et de tant de mortels à toute heure empressés

A nous faire valoir leurs soins intéressés,

Il ne s'en trouve point qui, touchés d'un vrai zèle,

Prennent à notre gloire un intérèl fiJèle,

Du mérite oublié nous fassent souvenir,

Trop prompts à nous parler de ce qu'il faut punir.

Ah! que plutôt l'injure échappe à ma vengeance, *

Qu'un si rare bienfait à ma reconnaissance (1)1

Nous ne prétendons pas qu'en général les caractères, l'individualisation des personnages, soient le côté le plus remarquable de la tragédie d'Esther. Soyons juste cependant, et convenons que Mardochée, qui n'est guère qu'un instrument, et auquel Racine n'a pu donner que peu de place, intéresse par sa foi et par la fermeté dont toutes ses paroles sont marquées. C'est, dans toute sa sainte austérité, le langage des prophètes de l'ancienne alliance :

(0 Acte II, seine III.

306 ^EAN RACINE.

Au seul son de sa voix la mer fuit, le ciel tremble; Il voit comme un néant tout l'univers ensemble; Et les faibles mortels, vains jouets du trépas, Sont tous devant ses yeux coiiime s'ils n'étaient pas (1).

Aman, qui pouvait être insignifiant, est profond, et si l'auteur avait pu développer ce caractère dans une tragédie où rien n'est développé, il n'y aurait pas défigure plus tragique. Dramatiquement parlant, il est plus considérable que Mardochée -, il représente la puissance ennemie contre laquelle lutte Esther.

Bien loin de partager l'opinion de La Harpe qui envisage Aman comme un insensé, je pense que cette intolérance de l'ambition montée au faîte, ce délire qui aspire également aux plus grands triomphes et aux plus petits, sont pris dans la nature, dans une nature, il est vrai, profonde et extraordinaire, et que cette révélation appartenait au peintre le plus accompli du cœur humain. Un autre aurait pu faire d'Aman un méchant vulgaire ; tandis que Racine, avec quel art n'a-t-il pas réussi en bien peu de vers à donner à son personnage la physionomie qu'il doit avoir! Gomme chaque mot est pesé et mis à sa juste valeur dans les entretiens d'Aman et de son confident! Mais où Racine serait-il dépourvu de ce genre de mérite?

Le caractère d'Aman n'est pas resté stérile; il a été imité dans une pièce beaucoup plus moderne, le Paria, deM. Casimir Delavigne. On le reconnaît dans celui du grand-prêtre Akébar.

Ainsi donc, dans la tragédie cVEslker, les person-

(0 Acle 1, seèiie 111.

nages secondaires, quoique indiqués avec force, ne le sont qu'en peu de mots. Mais tout s'efiface devant la perfection de la figure d'Esther. Racine, dans Alhalie, a rendu encore un hommage à ce sexe dont la beauté morale est, en quelque sorte, le sujet de tous ses ouvrages; mais Esther est le dernier et peut-être le plus parfait de ces types de la perfection féminine. Sans doute la beauté du rôle d'Esther ne se distingue pas aisément de la beauté de la religion qu'elle professe ; Esther est belle surtout de cette beauté qui n'a rien de personnel, et qui est comme un reflet de celle de Dieu. Mais dans la parfaite simplicité de la foi et de l'obéissance, et sans avoir cette vivacité de physionomie que des affections particulières impriment à un caractère, Esther nous intéresse et nous touclie; nous ne craignons pas pour efle; rien de tragique ne se mêle aux émotions qu'elle nous fait éprouver; mais une émotion profonde, une sympathie tendre nous attachent à toutes ses actions, à tous ses mouvements, aux moindres de ses paroles. D'autres types féminins sont plus marqués d'individualité, et si l'on peut le dire d'humanité; mais nulle part la scène ne présente un type aussi élevé. « Que sont toutes les filles « de Shakespeare auprès d'Esther! » s'écrie M. de Chateaubriand dans son Essai sur la littéralure an- (jlaise (1). La pudeur, la modestie, l'innocence respirent dans tous les mots qui sortent de sa bouche ; la profondeur, la fermeté de sa foi n'excluent pas en elle cette nuance de timidité qui sied à une

(O Chateaibriasd. Essai sur la littérature anglaise. Tome I", page 289.

femme, de même que la magnificence des images orientales éclate dans son langage sans lui rien faire perdre du naturel et de la simplicité de son sexe. Dans le récit qu'elle fait des merveilles de sa destinée, tout est saint, tout est grand, et l'étrange concours de toutes ces femmes qui viennent « briguer « le sceptre offert à la beauté, » prend dans une bouche si pure quelque chose de solennel :

Enfin, on m'annonça l'ordre d'Assuérus.

Devant ce fier monarque, Elise, je parus. Dieu lient le cœur des rois entre ses mains puissantes.

Tout l'esprit du récit est résumé dans ce dernier vers.

Il fait que tout prospère aux âmes innocentes, Tandis qu'en ses projets l'orgueilleux est trompé. De mes faibles attraits le roi parut frappé : Il m'observa longtemps dans un sombre silence ; Et le ciel, qui pour moi fit pencher la balance, Dans ce temps-là, sans doute, agissait sur son cœur. Enfin, avec des yeux où régnait la douceur: Soyez reine, dit-il ; et, dès ce moment même,

De sa main sur mon front posa son diadème

Hélas! durant ces jours de joie et de festins, Quels étaient en secret ma honte et mes chagrins ! Esther, disais-je, Esther dans la pourpre est assise, La moitié de la terre à son sceptre est soumise, Et de Jérusalem l'herbe cache les murs! Sion, repaire atfreux de reptiles impurs, Voit de son temple saint les pierres dispersées, Et du Dieu d'Israël les fêtes sont cessées (1) !

Écoutez maintenant. Messieurs, la prière d'Esther. Quel accent biblique! que d'allusions, que d'images

(i) Acto I, icène I.

tirées de l'Écriture ! que pourrait-on imaginer surtout de plus sincère et de plus profond !

0 mon souverain roi.

Me voici donc tremblante et seule devant toi ! Mon père mille fois m'a dit dans mon enfance Qu'avec nous tu juras une sainte alliance, Quand, pour te faire un peuple agréable à tes yeux, Il plut à ton amour de choibir nos aïeux. Même tu leur promis de ta bouche sacrée Une postérité d'éternelle durée.

Hélas! ce peuple ingrat a méprisé ta loi; La nation chérie a violé sa foi ; Elle a répudié son époux et son père, Pour rendre à d'autres dieux un honneur adultère : Maintenant elle sert sous un maître étranger. Mais c'est peu d'être esclave, on la veut égorger : Nos superbes vainqueurs, insultant à nos larmes, Imputent à leurs dieux le bonheur de leurs armes, Et veulent aujourd'hui qu'un même coup mortel Abolisse ton nom, ton peuple et ton autel. Ainsi donc un perfide, après tant de miracles, PoHrrait anéanth- la foi de tes oracles, Ravirait aux mortels le plus cher de tes dons, Le saint que tu promets et que nous attendons? Non, non, ne souffre pas que ces peuples farouches, Ivres de notre sang, ferment les seules bouches Qui dans tout l'univers célèbrent tes bienfaits ; Et confonds tous ces dieux qui ne furent jamais. Pour moi, que iu retiens parmi ces inlidèles. Tu sais combien je hais leurs fêtes criminelles, Et que je mets au rang des profanations Leur table, leurs festins et leurs libations ;

Que même cette pompe où je suis condamnée,

Ce bandeau dont il faut que je paraisse ornée

Dans ces jours solennels à l'orgueil dédiés,

Seule et dans le secret, je le foule à mes pieds ;

Qu'à ces vains ornements je préfère la cendre,

Et n'ai de goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre.

J'attendais le moment marqué dans ton arrêt.

Pour oser de ton peuple embrasser l'intérêt.

Ce moment est venu : ma prompte obéissance Va d'un roi redoutable affronter la présence. C'est pour toi que je marche : accompagne mes pas Devant ce fier lion qui ne te connaît pas; Commande en me voyant que son courroux s'apaise, Et prête à mes discours un charme qui lui plaise : Les orages, les vents, les cieux te sont soumis; Tourne enfin sa fureur contre nos ennemis (i).

Permettez -moi une dernière citation. Il s'agit du discours d'Esther, implorant de son époux le salut du peuple juif. Ces beautés sont amplement connues, cela est vrai ; mais elles sont d'un ordre si exceptionnel qu'on est heureux de les entendre de nouveau. Quelle sublime leçon d'histoire religieuse!

Ce Dieu, maître absolu de la terre et des cieux, N'est point tel que l'erreur le figure à vos yeux : L'Éternel est son nom, le monde est son ouvrage; Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage, Juge tous les mortels avec d'égales lois, Et du haut de son trône interroge les rois. Des plus fermes états la chute épouvantable. Quand il veut, n'est qu'un jeu de sa main redoutable. Les Juifs à d'autres dieux osèrent s'adresser : Roi, peuples, en un jour tout se vit disperser; Sous les Assyriens leur triste servitude Devint le juste prix de leur ingratitude. Mais, pour punir enfin nos maîtres à leur tour, Dieu fit choix de Cyrus avant qu'il vît le jour, L'appela par son nom, le promit à la terre, Le fit naître, et soudain l'arma de son tonnerre. Brisa les fiers remparts et les portes d'airain, Mit des superbes rois la dépouille en sa main. De son temple détruit vengea sur eux l'injure : Babylone paya nos pleurs avec usure.

Cyrus, par lui vainqueur, publia ses bienfaits, Regarda noire peuple avec des yeux de paix,

(I) Acte I, scène IV.

Nous rendit et nos lois et nos fêtes divines ; Et le temple sortait déjà de ses ruines. Mais, de ce roi si sage héritier insensé, Son fils interrompit l'ouvrase commencé, Fut sourd à nos douleurs : Dieu rejeta sa race, Le retrancha lui-même, et vous mit en sa place (1).

Le rôle d'Esther, c'est, si Ton ose se servir de ce terme, la perfection de la mesure et de la convenance, poussée jusqu'au sublime. Le beau éclatant, brillant, saisissant, n'est pas le plus difficile à produire ; mais le beau parfaitement vrai, pur et simple, voilà le mérite le plus rare et le plus achevé de tous.

Nous n'avons, dans le genre lyrique, rien de plus beau que les chœurs d'Esther^ et l'on pourrait se demander si, avant ces chœurs, la poésie lyrique sérieuse existait dans la littérature française. Plus tard, et de nos jours encore, on a tenté de transporter dans notre langue le lyrisme biblique; on a été souvent magnifique; on n'a jamais été simple, antique et religieux comme Racine dans les chœurs d'Esther. Tout a été dit sur ces admirables chants; mais je ne sais si l'on a assez remarqué combien le mouvement en est lyrique, et avec quel bonheur le poëte a su, dans la succession de ces jeunes voix qui alternent et se répondent , exprimer la succession naturelle et rapide des sentiments que la vue de la situation faisait surgir les uns après les autres dans son âme de poëte et de chrétien. Le mouvement lyrique, dans un chant où la seule voix du poëte se fait entendre, est tout un drame, un véritable drame; le lyrisme,

(0 Acte 111, scène IV.

SOUS ce rapport, se confond avec le dramatisme; mais dans les chœurs d'Esiher, la forme aide au fond, et toutes ces voix des jeunes compagnes d'Estlier ne sont que les émotions du poëte successivement personnifiées.

En terminant, je dois vous dire, Messieurs, un mot sur le prologue d'Eslher. Remarquons, à regret, qu'ici Racine crut devoir s'imposer le rôle d'adula teur, et mettre la louange qu'il adressait au roi dans la bouche de la Piété même, représentée par une des jeunes filles de Saint-Cyr. Exemple humiliant de la faiblesse humaine et, il est juste de le dire, de l'esprit du temps.

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