‹ Poètes de siècle de Louis XIVChapitre 41 sur 80 · XI. — Athalie · texte numérisé non relu

XI. — Athalie

Personne n'a songé, et je ne songe pas non plus, à tenir la balance entre Esther et Athalie; mais si l'on veut, je confesserai que j'aime davantage Esther et que j'admire davantage Athalie. Ceci n'est pas un jugement ; c'est dire seulement qi\ Esther est plus proportionnée à ma faiblesse, et que la grandeur d' Athalie m'accable. D'ailleurs, qui craindrait de convenir que la première de ces tragédies a quelque chose de plus attendrissant? Reste à savoir si l'attendrissement vaut mieux que l'admiration. Nous laisserons, s'il vous plaît, cette question à l'écart. Ce qui ne peut pas être mis en doute, c'est que le sujet d'^thalie est plus grand, l'action plus raisonnable, dans le sens ordinaire du mot, le développement des si-

tuations et des caractères plus iarge et plus complet, les personnages plus tragiques, et la poésie des idées et du langage constamment soutenue à la plus grande hauteur. Il n'y a pas seulement des vers et des moments sublimes dans Àthalie, mais Athalie tout entière est sublime : c'est dire, je crois que cela s'entend de soi-même, que le style d'Alhaîie s'élève, dans la magnificence, au plus haut degré de simplicité possible; je dis possible, eu égard à cette élégance un peu apprêtée dont le goût français faisait alors déjà une loi au style de la tragédie. Un degré de famiharité de plus dans le langage de l'enfant Éliacin aurait approché de la triviahté. Athalie, œuvre d'un enthousiasme profond et grave, ne rencontre sur la scène française ni peut-être sur aucun théâtre, aucun ouvrage qu'on puisse lui comparer pour l'élévation et la majesté du ton général. A la hauteur où elle se maintient, elle échappe, comme ouvrage religieux, aux préventions de l'esprit incrédule, et, comme œuvre littéraire, aux discussions d'école; on ne s'informe ni des doctrines dont elle relève, ni du système dramatique qu'elle réahse. Voltaire y voit un chef-d'œuvre de l'esprit humain, et le panégyriste de Caldéron, M. Schlegel, parle d'Alhaîie en ces termes : a Avant de dire un dernier adieu à la poésie et « au monde, Racine déploya toutes ses forces dans « Athalie. C'est non-seulement son ouvrage le plus « parfait, mais c'est encore, à mon avis, panni les « tragédies françaises, celle qui, libre de toute mate nière, s'approche le plus du grand style de la Ira-

« gédie grecque. Le chœur même, à l'exception près « des différences qu'exigent la musique et l'ordon- « nance théâtrale des modernes, y est conçu dans le « sens des anciens. Le lieu de la scène, le temple de « Jérusalem, y donne à l'action la solennité auguste « d'un grand événement public. L'intérêt de la cu- « riosité, l'émotion et la terreur se succèdent tour à (c tour et prennent une force toujours croissante; la « simplicité la plus sévère y est jointe à une riche « variété, quelquefois à une grâce séduisante, plus « souvent à une majestueuse grandeur, et l'esprit des « prophètes y donne au génie poétique un essor jns- « qu'alors inconnu. Le sens général de la pièce est « celui que doit avoir tout drame religieux. Sur la « terre, le combat de la vertu et du vice ; dans le « ciel , l'œil vigilant de cette Providence qui, du « centre rayonnant d'une gloire inaccessible, décide « du sort des mortels. Un souffle unique, un soulïle « divin anime toute la tragédie, et cette inspiration « véritablement pieuse atteste la sincérité des sen- « timents du poëte autant que sa vie tout en- « tière (i). »

Jamais l'infirmité de l'esprit humain, jamais les défaillances du goût ne se manifestèrent comme dans l'accueil que reçut Athalie. On sait qu'elle ne réussit pas à Saint-Cyr, et que des scrupules religieux en firent interdire la représentation sur la scène. Racine lui-même, en imprimant sa tragédie, avait fait insérer dans le privilège la défense aux comédiens

(t) A.-W. SciiLECEL. Cours de litlé rat lire dramatique. Tome II, page 206.

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de la représenter. Mais qui eût dit au grand poëte, lorsque, à la fleur de sa vie et de ses espérances, il assistait avec ses amis à ces réunions littéraires où une faute de goût ou une erreur de jugement devait être expiée par la lecture de quelques vers de Chapelain, qu'un jour la plus illustre de ses œuvres exciterait à son tour la gaieté méprisante d'une société frivole? Quoi qu'il en soit, vous n'ignorez pas. Messieurs, que c'est à l'admiration d'un jeune officier ravi de la lecture qui venait de lui être imposée comme pénitence, quAthalie doit d'avoir commencé à occuper l'attention. En 1721, le régent la fit représenter pour la première fois, et les avantages de la scène concoururent à la rapprocher de son rang.

Dès le début, quelle majesté ! En ce vaste péristyle, quels sont ces deux hommes qui s'entretiennent à l'aube d'un jour sacré? Ils ne parlent pas ensemble des chétifs intérêts de quelques individus; c'est l'oppression d'Israël sous la fille d'Achab, meurtrière de ses propres fils, c'est l'infidélité du peuple entraîné vers l'idolâtrie de Baal qui les occupe. Histoire de l'époque, peinture des mœurs et des institutions des Hébreux, tout se déroule avec ampleur et naturel dans l'entretien du grand sacrificateur et du chef des armées de Juda. Si l'exposition d'un drame peut se comparer à un portique, jamais portique plus imposant n'annonça un plus superbe édifice. Mais quelle simplicité dans cette magnificence, ou, si vous l'aimez mieux, quelle grandeur dans la simplicité de ces lignes! Comme les détails se fondent dans l'en-

semble, comme les petits incidents de la vie ont passé de devant la vue ! On s'est demandé s'il n'y avait pas danger pour le poëte à s'en tenir à ces grandes lignes; on a craint que cette sorte d'austérité ne laissât trop vide la scène dépouillée. Nous ne le pensons pas, Messieurs; nous voudrions, au contraire, mettre en relief la supériorité des grandes lignes. Après fout, à quoi reconnaît-on les talents de premier rang, sinon à ces formes larges et simples, à ces traits amples et hardis, que les artistes médiocres ne peuvent tracer? Ceci s'applique notamment à tous les grands sujets dramatiques traités sur toutes les scènes; c'est toujours là, et jamais seulement dans les nuances, que les génies supérieurs se déclarent.

Tout, en effet, dans Athalie, est marqué du sceau de cette grandeur simple. Nous avons déjà dit un mot du style; ajoutons cfue la couleur biblique donnée à la pièce s'y répand partout sans affectation ni pédanterie; elle est générale, à grands traits; les allusions à l'Écriture sainte y portent le double caractère d'une abondance facile et d'une juste sobriété. Ce sont les effusions naturelles des Israélites revenant sur les merveilles de leur histoire; c'est de la couleur locale et de la meilleure. Qui a su, comme Racine, se saisir de toute l'audace des figures orientales sans blesser le goût français ; conserver, en imitant, un caractère d'originalité, et fondre si bien toutes les imitations dans sa propre pensée, qu'on ne peut plus distinguer l'imitateur et le modèle?

JEAN RACINE. o[^

Dans la conduite de l'action, même largeur, même simplicité; après la majestueuse lenteur du premier acte, les événements s'engagent avec vivacité dans le second; les péripéties se succèdent rapidement, mais sans précipitation; tout est préparé, gradué avec art, tout excite une émotion toujours plus vive, une attente sans cesse renouvelée. Rien n'embarrasse cette marche; on n'y rencontre ni incident parasite ni moyen cherché.

Mais, se demande-t-on, qui est, à proprement parler, le personnage principal? sur qui l'intérêt va-t-il se concentrer ? Ce n'est point sur Athalie, bien qu'elle donne son nom à la pièce ; elle est l'obstacle et non pas le centre; ce n'est pas non plus sur l'enfant Joas, malgré sa candeur et sa grâce, malgré la piété, on peut même dire la sainteté de ses paroles naïves. Ce serait bien plutôt sur le grand-prêtre. Mais il faut le dire : ici, comme dans Esther, l'intérêt tragique ne repose pas sur un personnage seulement; c'est un intérêt collectif; il s'étend à tout un peuple et touche aux desseins de Dieu pour l'avenir de l'humanité. Le personnage principal, c'est la Providence. Ce n'est donc que dans un esprit religieux qu'on peut saisir tout l'ensemble de ce sujet magnifique, et lui accorder tout l'intérêt qu'il mérite. Mais voici la supériorité d' Athalie : cet intérêt collectif, trop reculé dans Esiher, a ici un représentant visible dans la personne de Joad. Ou plutôt Joad est le représentant de la Providence divine. Par la bouche de Joad Dieu est annoncé, rendu presque visible dès la première scène;

Dieu, dont ractioii se fait sentir dans toute la pièce, et dont la justice vengeresse éclate au déncûment. Ajoutons que si cette idée de Dieu, dominante dès le début, en accroît la majesté, elle n'est pas moins nécessaire pour fonder et justifier toute l'action, qui, envisagée sous un aspect purement humain, serait loin d'avoir toute la grandeur et même toute la moralité que cette circonstance lui donne. Nous aurons plus tard une réserve à signaler à ce sujet; disons seulement que, dès l'abord, l'auteur a su marquer puissamment les idées qui servent à faire comprendre et approuver l'action. Ce mérite a été supérieurement relevé par La Harpe.

Les caractères secondaires sont d'ailleurs infiniment plus développés dans Athalie que dans Eslher. Josabeth est le type touchant de la femme d'un âge déjà mûri; sa tendresse maternelle et craintive pour l'enfant royal qu'elle a sauvé, et qui lui tient de si près, répand sur la pièce une teinte de sensibilité qui, sans ce rôle, n'y existerait pas. Abner est un type qui réussit toujours; ce mélange de bonté, de loyauté, de bravoure, ne manque jamais son effet. Mathan est accompli dans son genre. Athalie est sublime dans la mesure et la perfection de son rôle; elle est tout ce qu'elle doit être, et rien au delà. Sans un mot de trop, sans une exagération de méchanceté, avec quelle grandeur terrible elle se dessine !

Je ne veux point ici rappeler le passée Ni vous rendre raison du sang quo j'ai versé : Ce que j'ai fait, Abner, j'ai cru devoir le faire. Je ne prends point pour juge un peuple téméraire:

Quoi que son insolence ait osé publirr, Le riel même a pris soin de me jusiiSer. Sur d'éclatants succès ma puissance établie A fait jusqu'aux deux mers respecter Athalie; Par moi Jérusalem goûte un calme profond; Le Jourdain ne voit plus l'Arabe vagabond, Ni l'altier Philistin, par d'éternels ravages, Comme au temps de vos rois, désoler ses rivages; Le Syrien me traite et de reine et de sœur; Entin de ma maison le pertide oppresseur, Qui devait jusqu'à moi ijoussli' sa barbarie, Jéhu, le fier Jéhu, tremble dans Samarie (1).

Et ailleurs :

Oui, ma juste fureur, et j'en fais vanité,

A vengé mes parents sur ma postérité.

J'aurais vu massacrer et n;on père et mon frère,

Du haut de son palais précipiter ma mère,

Et dans un même jour égorger à la fois

(Quel spectacle d'horreur!) qualre-vingts fils de rois;

Et pourquoi? pour venger je ne sais (juels prophètes

Dont elle avait puni les fureurs indiscrètes :

Et moi, reine sans cœur, fille tans amitié,

Esclave d'une lâche et frivole pitié,

Je n'aurais pas du moins à cette aveugle rage

Rendu meurtre pour meurtre, outrage pour outrage,

Et de votre David traité tous les neveux

Comme on traitait d'Achab les restes malheureux!

Où serais-je aujourd'hui si, domptant ma faiblesse,

Je n'eusse d'une mère étouffé la tendresse;

Si de mon propre sang ma main versant des flots

N'eût par ce coup hardi réprimé vos complots (2)?

Mais la figure de Joad domine toutes les autres. Sauf une exception, tout est grand en lui. Sa foi est le type de la foi religieuse :

Celui qui met un frein ù la fureur des flots Sait aussi des méchants arrêter les complots :

(1} Acte II, scène V. Cî} Acte 11, scène VII.

Soumis avec respect à sa volonté sainte,

Je crains Dieu, clier Abner, et n'ai point d'autre crainte.

Cependant je rends grâce au zèle officieux

Qui sur tous mes périls vous fait ouvrir les yeux.

Je vois que riniuslice en secret vous irrite,

Que vous avez encor le cœur Israélite.

Le ciel en soit béni ! Mais ce secret courroux,

Cetto oisive vertu, vous en contentez-vous?

La foi qui n'agit point, est-ce une toi sincère?

Huit ans déjà passés, une impie étrangère

Du sceptre de David usurpe tous les droits,

Se baigne impunément dans le sang de nos rois,

Des enfants de son fils détestable homicide,

Et même contre Dieu lève son bras perlide ;

Et vous, l'un des soutiens de ce tremblant état.

Vous, nourri dans les camps du saint roi Josaphal,

Qui sous son fils Joram commandiez nos armées,

Qui rassurâtes seul nos villes alarmées,

Lorsque d'Ochozias le trépas imprévu

Dispersa tout son camp à l'aspect de Jéhu :

« Je crains Dieu, dites-vous, sa vérité me touche. »

Voici comme ce Dieu vous répond par ma bouche :

Du zèle de ma loi que sert de vous parer?

Par de stériles vœux pensez-vous m'honorer?

Quel fruit me revient-il de tous vos sacrifices?

Ai-je besoin du sang des boucs et des génisses?

Le sang de vos rois crie, et n'est point écouté.

Rompez, rompez tout pacte avec l'impiété;

Du milieu de mon peuple exterminez les crimes ;

Et vous viendrez alors m'immoler vos victimes (1). »

Dans la scène suivante, voyez la réponse de Joad aux craintes de Josabeth, lorsqu'elle s'écrie : Peut-être dans leurs bras Joas percé de coups

Et comptez-vous pour rien Dieu qui combat pour nous? Dieu, qui de l'orphelin protège l'innocence. Et fait dans la faiblesse éclater sa puissance;

(1) icte I, «cùne 1.

Dieu, qui hait les tyrans, et qui dans Jezraël,

Jura d'exterminer Acliab et Jézabel;

Dieu, qui frappant Joram, le mari de leur fille,

A jusque sur son fils poursuivi la famille;

Dieu, dont le bras vengeur, pour un temps suspendu,

Sur cette race impie est toujours étendu (1)?

Remarquez encore, Messieurs, l'intégrité, on peut dire l'inflexibilité de l'obéissance de Joad. Quand Josabeth le sollicite de recourir à Jélm : Dieu , ditelle,

N'a-t-il pas de Jéhu lui-même armé les mains? Joad lui répond :

Jéhu, qu'avait choisi sa sagesse profonde,

Jéhu, sur qui je vois que votre espoir se fonde,

D'un oubli trop ingrat a payé ses bienfaits:

Jéhu laisse d'Achab l'affreuse lille en paix,

Suit des rois d'Israël les profanes exemples,

Du vil dieu de l'Egypte a conservé les temples;

Jéhu, sur les hauts lieux enfin osant offrir

Un téméraire encens que Dieu ne peut souffrir,

N'a pour servir sa cause et venger ses injures

Ni le cœur assez droit, ni les mains assez pures (2).

Voyez aussi, dans le dernier acte, le récit de Zacharie à sa sœur, au moment du péril :

Quelques prêtres, ma sœur, ont d'abord proposé Qu'en un lieu souterrain, par nos pères creusé. On renfermât du moins notre arche précieuse. « 0 crainte, a dit mon père, indigne, injurieuse! « L'arche qui fit tomber tant de superbes tours, « Et força le Jourdain de rebrousser son cours, « Des dieux des nations tant de fois triomphante, " Fuirait donc à l'aspect d'une femme insolente (3)! »

Et quelle beauté n'ajoutent pas à ce caractère de

fjj Acte 1, scène II. (2) Acte 111, scène VI. (3) Acte Y, scène 1.

Joad les sentiments d'humanité exprimés dans l'admirable discours adressé à Joas :

0 mon fils, de ce nom j'ose encor vous nommer,

Souffrez cette tendresse, et pardonnez aux larmes

Que m'arrachent pour vous de trop justes alarmes.

Loin du trône nourri, de ce faial honneur,

Hélas! vous ignorez le charme empoisonneur;

De l'absolu pouvoir vous ignorez livresse,

Et des lâches flatteurs la voix enchanteresse.

Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois.

Maîtresses du vil peuple, obéissent aux rois ;

Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volonté même ;

Qu'il doit immoler tout à sa grandeur suprême;

Qu'aux larmes, au travail le peuple est condamné,

Et d'un sceptre de fer veut être gouverné;

Que, s'il n'est opprimé, tôt ou lard il opprime :

Ainsi de piège en piège, et d'abime en abîme,

Corrompant de vos mœurs l'aimable pureté,

Ils vous feront enfin haïr la vérité.

Vous peindront la vertu sous une affreuse image.

Hélas! ils ont des rois égaré le plus sage.

Promettez sur ce livre, et devant ces témoins,

Que Dieu fera toujours le premier de vos soins;

Que, sévère aux méchants, et des bons le refuge,

Entre le pauvre et vous, vous prendrez Dieu pour juge;

Vous souvenant, mon fils, que, caché sous ce lin,

Comme eux vous fûtes pauvre, et comme eux orphelin (-l}.

Je me permettrai cependant une critique. Une seule ombre altère l'éclat de cette figure sublime. Pourquoi le grand-prêtre Joad attire-t-il Athalie dans le temple au moyen d'une équivoque? Lorsque Abner, chargé d'un message d'Athalie, conseille à Joad de livrer à la reine « tout l'or de David, s'il ce est vrai qu'en effet il garde de David quelque tré- (( sor secret, » Joad lui répond :

(0 Acle IV, scène in.

Je me rends. Vous m'ouvrez un avis que j'embrasse: De tant de maux, Abner, détournons la menace. Il est vrai, de David un trésor est resté, La garde en fut commise à ma tidélité; C'était des tristes Juifs l'espérance dernière, Que mes soins vigilants ca<;liaient à la lumière. Mais puisqu'à votre reine il le faut découvrir, Je vais la contenter, nos portes vont s'ouvrir (1).

Nous avons déjà quelque peine, nous chrétiens, élevés sous la loi clémente de l'Évangile, à accepter dans son entier le rôle de Joad; il nous y faut le secours de la réflexion; mais enfin nous comprenons que le grand-prêtre, en faisant périr cette protectrice de ridolâtrie, cette ennemie du vrai Dieu, au moment où elle va détruire en Joas le dernier rejeton de la race de David et la dernière espérance du peuple juif et de l'univers, use d'un pouvoir discrétionnaire que nul, en se plaçant au point de vue de l'économie judaïque, ne peut songer à lui contester. Mais l'équivoque est indigne de lui ; elle l'abaisse, elle ne devait pas profaner les lèvres inspirées qui, tout à l'heure encore, s'ouvraient à ces paroles :

Cieux, répandez votre rosée, Et que la terre enfante son Sauveur (2)!

Pourquoi Racine a-t-il fait Joad moins pur et moins grand que ne l'a fait la Bible? Je ne réussis pas à me l'expliquer.

J'avoue que, même en la corrigeant sur ce point, on laisse dans Athalie assez de traces de la dureté de l'ancienne loi, pour que l'intérêt si légitime qu'on

(i; Acte V, scène II. (2) Acte UI, scène VII.

éprouve pour l'enfant Joas soit mêlé de quelque malaise. Ce malaise, j'avoue que je l'ai toujours éprouvé. Non pas que j'eusse pu rien dire de pareil au mot du financier de l'épigramme de Racine sur la Judith de Boyer :

Je pleure, hélas, pour ce pauvre Holopherne Si méchamment mis à mort par Judith.

Certainement je pleurerais plutôt sur Holopherne que sur Athalie, et quoiqu'elle ait de la grandeur, et surtout qu'elle ait eu pitié d'Éliacin, je veux bien qu'elle meure; mais je pense, avec M. Guizot, que Racine a été empêché par le système dramatique auquel il s'était soumis, de nous faire haïr et craindre cette femme autant qu'il eût fallu pour applaudir sans réserve à son terrible châtiment. Écoutez un moment, Messieurs, ces réflexions si justes :

« Quand on veut produire l'homme sur la scène ce dans toute l'énergie de sa nature, ce n'est pas trop « d'appeler à son aide l'homme tout entier, de le (f montrer sous toutes les formes, dans toutes les « situations que comporte son existence. La repré- « sentation en est non-seulement plus complète et « pins vive, mais aussi plus véridique. C'est tromper « l'esprit sur un événement que de lui en présenter « une partie saillante et revêtue des couleurs de la « vérité, tandis que l'autre partie est repoussée, ef- « facée dans une conversation ou un récit. De là ré- « suite une impression fausse qui, plus d'une fois, a a nui à l'effet des plus beaux ouvrages. Athalie, ce

« chef-d'œuvre de notre théâtre, nous trouve encore a saisis d'une certaine prévention contre Joad et en « faveur d'Athalie, qu'on ne hait pas assez pour se « réjouir de sa perte, qu'on ne craint pas assez pour « approuver l'artifice qui l'attire dans le piège. Ce- « pendant Athalie n'a pas seulement massacré, pour « régnera leur place, les enfants de son fils; Atha- « lie est une étrangère, soutenue sur le trône par « des soldats étrangers ; ennemie du Dieu qu'adore « son peuple, elle l'insulte et le brave par la préce sence et la pompe d'un culte étranger, tandis que (c le culte national, sans honneurs, sans pouvoir, « pratiqué en tremblant par un petit nombre d' adoif râleurs zélés, s'attend chaque jour à succomber ff sous la haine de Mathan, l'insolent despotisme de « la reine et l'avidité de ses lâches courtisans... Et tf tous ces faits sont consignés dans les discours de « Joad, d'Abner, de Mathan, d'Athalie même. Mais « ils ne sont que dans les discours; ce que nous « voyons en action, c'est Joad qui conspire avec les « moyens que lui laisse encore son ennemie ; c'est la « grandeur imposante du caractère d'Athalie, et la « ruse devant son triomphe sur la force à la pitié « méprisante qu'elle a su inspirer par une apparence « de faiblesse. La conspiration est sous nos yeux; « nous n'avons fait qu'entendre parler de la tyrannie. « Que l'action nous eût révélé les maux que traîne « après soi l'oppression; que nous eussions vu Joad « excité, poussé par les cris des malheureux, en « proie aux vexations de l'étranger ; que l'indigna-

326 JEAN IlACmE.

« tion patriotique et religieuse du peuple contre un « pouvoir prodigue du sang des misérables fût venue « légitimer à nos propres yeux la conduite de Joad ; « l'action ainsi complétée ne laisserait dans notre « âme aucune incertitude, et Alhalie nous offrirait « peut-être l'idéal de la poésie dramatique; tel, du « moins, que nous avons pu le concevoir jusqu'à ce « jour (1). »

Quelques pages plus haut, l'auteur avait fait ressortir un point de vue également juste :

« Dans Athalie, toute la pensée de la pièce se dé- « ploie, dès la première scène, dans le caractère et (( les promesses du grand-prêtre; l'impression est « commencée, elle va continuer et s'accroître tou- « jours dans la même direction. Aussi, qui pourrait « dire qu'un intervalle de huit jours, placé, s'il eût « été nécessaire, entre les promesses de Joad et leur « accomplissement, eût rompu l'unité d'impression « qui résulte de l'invariable constance de ses pro- « jets (2 j ? »

11 n'y a qu'une voix sur la prophétie de Joad : c'est le sublime de la poésie lyrique. Mais les chœurs d'^tlialie sont moins admirés que ceux â'Esther; cela aussi est généralement convenu ; l'espace et la nature de la pièce prêtaient moins d'ailleurs à ce genre de beautés. Néanmoins, que cela est admirable encore! comme c'est bien le lyrisme pur! quelle

fl) F. GtizoT. Shakspeare et son temps. Édition de 1852. Pages 1 71-173. (2) Ibid. Page 160.

splendeur, quelle grâce dans le chœur du premier acte !

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