XII. — Résumé sur Racine
Avant de quitter Racine, essayons de nous résumer sur ce grand poëte. Envisageons séparément, autant que ces clioses peuvent être séparées, sa philosophie, sa littérature et son talent.
Sa philosophie. Chaque poëte a une philosophie, c'est-à-dire une manière de résoudre les questions fondamentales. On peut les écarter, et c'est encore une philosophie, fort mauvaise, à la vérité. Peutêtre devrions-nous dire qu'avant d'être chrétien , Racine les écartait. Sa philosophie ne devient évidente que depuis son christianisme. Dès lors, c'est la philosophie chrétienne, mais telle que l'entendait le dix-septième siècle, ni plus ni moins. Son point de départ, dans les ouvrages qui ont précédé Eslhe.r, est la vie sociale, sous la forme qu'elle prend dans le grand monde et à la cour. Il ne remonte pas plus haut : les grandes idées prises dans le domaine de l'infini, celles qui semblent toucher à d'insondables mystères, paraissent lui avoir été étrangères; s'il s'en est inquiété, il n'en a rien laissé transpirer. Il est moraliste beaucoup plus que philosophe. Il étudie le jeu des passions que développe l'état social civilisé et raffiné dont il est entouré; et, frappé de la faiblesse de l'homme aux prises avec ces passions, c'est cette faiblesse qui devient le sujet commun de toutes ses tragédies. L'amour, passion plus ou moins factice des sociétés oisives et polies, passion que
l'esprit élève au-dessus d'elle-même, est le thème favori et presque unique des tragédies de Racine, Sans doute il lui concède plus de place que la vie ordinaire ne lui en accorde. Mais il ne faut pas oublier que le dix-septième siècle était romanesque éminemment et essentiellement. Aux romans de chevalerie tombés sous les coups de Cervantes, une autre classe de romans avait succédé, dont l'esprit avait largement pénétré dans la société de cette époque. Si donc il faut convenir qu'en général le point de départ de Racine est romanesque, il est juste d'observer qu'il n'en pouvait guère être autrement, et surtout que nulle part l'esprit romanesque n'altère la sagesse de ses conceptions, ni n'empiète sur la vérité de son langage. Mais, s'il se plaît à peindre nos faiblesses, il excelle à tracer l'image de la vertu, et la vertu, telle qu'il la conçoit, est chrétienne. C'est surtout chez les femmes qu'il en cherche le type; et son théâtre n'est tout entier que le plus tendre et le plus respectueux hommage à ce sexe que Corneille a exalté davantage, mais n'a pas si bien loué.
En littérature , Racine , vrai fils de son siècle, a rompu avec le moyen âge; ce caractère général de l'époque n'est marqué aussi vivement chez aucun autre écrivain. L'élément gaulois s'efface devant l'esprit français qui apparaît ici au premier rang; autre part, pourtant, nous retrouverons encore de l'esprit gaulois, et du meilleur. Quant au principe d'abstraction dont nous avons parlé ailleurs, Racine lui donne
de nouveaux gages, il le renforce et l'exagère ; son analyse réduit les éléments de la vie humaine au plus petit nombre possible, et s' attachant seulement au vrai, il dédaigne en général et repousse le réel. Parla, il accrédite deux choses : l'idée que la poésie est le contraire de la réalité; et, comme conséquence naturelle, la périphrase, qu'on verra peu à peu, dans les écrits de ses successeurs, se substituer à la poésie. Il ne se passera que peu de temps avant qu'une élégance froide et banale ait remplacé dans les ouvrages en vers l'exquise élégance de Racine. Mais dans tout cela, beaucoup appartenait au temps; tout n'était pas personnel à Racine ; il ne nous semble pas que, sciemment et volontairement, il ait eu un système, et qu'd puisse être envisagé comme un chef d'école , les circonstances, l'inspiration du moment, l'instinct de son génie nous l'ont donné tel qu'il est.
A le considérer dans ce qu'il a de proprement personnel, dans son talent, Racine est le premier des moralistes ou des psychologues. Les hommes qu'il a créés sont des exemplaires aussi authentiques de la nature humaine que peuvent l'être des personnages réels. S'unissant à chacun d'eux par la plus profonde et la plus intime sympathie, il révèle avec une vérité saisissante le secret de leurs mouvements intérieurs et la génération de leurs pensées. Rien ne peut égaler la jouissance que donne une si merveilleuse vérité, qui, nécessairement, est une merveilleuse éloquence ; mais l'esprit, plus encore que le cœur, est le siège de ce plaisir, d'ailleurs si élevé. Des écrivains moins
parfaits ont été plus pathétiques, plus attendrissants que Racine ; plus d'un pcëte a été plus idéal , et a mieux satisfait ce besoin, non d'observation, mais de contemplation, auquel les plus simples des hommes ne sont nullement étrangers. Ici, vous le comprenez, je mets à part Esther et Athalie. Les Français ont toujours été disposés à accepter la passion et l'esprit en remplacement de la poésie. Racine, grand poëte, mais encore plus orateur que poëte, ne les a pas désabusés. Aussi Corneille, quoique plus barbare dans son langage, nous atteint-il plus \ivement lorsqu'il rencontre le vrai. Il est à la fois plus idéal et plus pathéticjue ; il nous touche plus, et il nous entraîne mieux dans le sublime. Voltaire lui-même a plus de pathétique que Racine.
Racine, rarement naïf, nous l'avons dit et répété, ofiFre l'exemple du plus beau naturel : éloge parfaitement mérité, auquel il ne faut pas opposer ces périphrases que l'étiquette du théâtre lui imposait en cjuelque sorte. Il est remarquable que depuis ^/<rfromaque, dont le style est déjà d'un goût si pur, il serait impossible de relever un seul trait d'esprit dans toutes les tragédies de Racine. Sans être irréprochable sous le rapport de la correction, il est encore et sera longtemps sans égal pour la précision facile et abondante, la justesse, la pureté, et ajoutons-le, pour la sage et heureuse hardiesse de l'expression. L'habileté de sa versification est d'autant plus admirable qu'on l'admire moins d'abord. La langue française et le vers français, avant lui, paraissaient incapables de
la flexibilité, de la grâce élégante et de la suavité sans mollesse qu'il a su leur donner. A l'égard de la versification, comme à bien d'autres, la tradition de Racine fut abandonnée par ses successeurs; et tout un siècle, dominé par Voltaire, a été infidèle à de si précieux exemples.
Aujourd'hui plus que jamais il faut lire, il faut étudier Racine, si ce n'est pour son amusement, du moins pour son instruction, pour se garder de la contagion qui menace d'envaliir la littérature. Etudiez-le donc. Messieurs, comme un modèle et un préservatif, et lorsque vous voulez juger de ses beautés, ne vous en remettez pas à des critiques convenues, mais laissez-vous aller à votre première impression. Racine mérite qu'on lui applique ce que son ami Boiieau disait d'Homère :
Aimez donc ses écrits, mais d'un amour sincère; C'est avoir profité que de savoir s'y plaire (1).
( I ) BoiLEAU. L'Art poétique, chanl III.
Uoe fois parvenus, Messieurs, à la troisième période du siècle de Louis XIV, nous trouverons plusieurs disciples de Racine ; mais pour le moment et dans cette époque si riche à tant d'égards, nous ne rencontrons parmi les compétiteurs de ce grand tragique, aucun nom digne de nous arrêter sinon celui de Thomas Corneille. Il était de dix-neuf ans plus jeune que son illustre frère, et quoique, entre eux, la comparaison ne puisse se soutenir, il faut lui reconnaître quelques qualités tragiques, de la facilité de versification, parfois de la grâce. Il fut l'imitateur du genre de Racine, et même après Racine on peut lire de lui quelques morceaux avec plaisir. Ses contemporains, à ce qu'il paraît, relevèrent plus haut que Racine; sa tragédie de Timocrate (1656), dont il ne reste que le titre, eut quatre-vingts représentations consécutives. De tels faits sont certainement instructifs : n'est-il pas remarquable de voir si souvent les ouvrages qui ont fait le plus d'éclat à leur apparition parfaitement oubliés de la postérité, tandis que plu-
sieurs chefs-d'œuvre, honneur de l'esprit humain, ont commencé par succomber devant la cabale ou la perversion du goût ? Tant il est vrai que la plupart des grands esprits débordent leur époque.
Deux ouvrages de Thomas Corneille sont restés : Ariane (1672) et le Comte d'Essex (1678).
Nous ne nous arrêterons pas longtemps sur cette dernière tragédie, qui n'a de remarquable que quelques tirades naturelles et quelques discours véhéments d'Elisabeth. Le héros est peu intéressant; il est déraisonnable, entêté, fanfaron. Les combinaisons de l'intrigue sont invraisemblables; la vérité historique souffre beaucoup dans cette pièce, sans profit pour la poésie. Mais le sujet en lui-même a quelque chose de si tragique, que sa nature a sauvé la pièce, malgré le peu de force que l'auteur a su déployer dans l'exécution. Nous sommes atteints par deux genres d'intérêt : celui qui naît du sujet même, de ce qu'a de pressant la situation ; c'est un intérêt pour ainsi dire personnel, qui peut tenir ou de la curiosité, ou de l'attendrissement, ou de la terreur, ou de tout cela à la fois, mais qui doit se distinguer de l'intérêt sympathique et plus élevé qui s'attache aux personnages d'un drame, à proportion de la vérité et de la beauté avec laquelle ils sont rendus. Nous avons parlé du naturel de quelques passages du Comte d'Essex, et c'est en effet ce naturel qui constitue le plus grand mérite de Thomas Corneille. Non pas un naturel soutenu; son bonheur l'abandonne fréquemment, et alors il écrit sans na-
turel. Mais quand il est ce qu'il peut être, peu de poètes ont eu plus de vérité et de simplicité dans l'enchaînement et l'expression de certains sentiments.
Ceci nous conduit à la tragédie ôl Ariane, ouvrage contemporain des chefs-d'œuvre de Racine. Le sujet de cette pièce n'en est pas un; c'est plutôt, à vrai dire, un prétexte qu'un sujet, puisqu'il ne s'agit que de l'abandon d'Ariane dans l'ile de Naxos ; aussi cette tragédie n'est-elle vraiment qu'une élégie. Il n'y a au fond qu'une seule personne et une seule situation. Au début nous apprenons la trahison de Thésée, et dès le second acte elle est découverte à Ariane ; mais celle-ci ignore le nom de sa rivale, et de là jusqu'à la fin, elle ne fait que s'efforcer à le deviner. Thésée est le plus plat des parjures; CBEnarus, roi de Naxe, dispute avec lui d'insipidité ; Phèdre est vulgaire et perfide, malgré les façons qu'elle fait pour suivre Thésée ; Pirithoiis n'est rien du tout. Qu'est-ce donc qui soutient l'intérêt et le destin de la pièce? Uniquement la vérité, la naïveté des plaintes d'Ariane, dont le rôle est cependant loin d'être sans reproche. A cette sensibilité qui nous avait charmés succède l'ardeur de la vengeance; dès qu'elle parviendra à connaître sa rivale, elle veut la faire périr, pour punir ainsi son infidèle. L'intérêt qu'elle nous inspire est détruit par là ; ce disparate gâte toute la sympathie que nous ressentions pour sa tendresse si confiante et si trompée.
Mais dans les bons moments d'Ariane, quelques tirades pleines de simplicité, d'abandon, de naturel soutiennent encore cette pièce à la représentation.
336 THOMAS CORNEILLF..
Écoutez Ariane, Messieurs, dans la scène e
l'acte III. Thésée, qu'elle aime et duquel elle voudrait être aimée, vient de lui déclarer que
Même zèle toujours suit son respect extrême, mais qu'il lui est impossible de la payer de retour :
Je hais mon injustice, et ne puis rien de plus.
Ariane, pleine du souvenir de ce qu'elle a fait pour lui, lui répond :
Tu ne peux rien de plus! Qu'aurais-tu fait, parjure,
Si, quand tu vins du monstre éprouver l'aventure,
Abandonnant ta vie à ta seule valeur,
Je me fusse arrêtée à plaindre ton malheur?
Pour mériter ce cœur qui pouvait seul me plaire,
Si j'ai peu fait pour toi, que fallait-il plus faire .^
Et que s'est-il offert que je pusse tenter.
Qu'en ta faveur ma flamme ait craint d'exécuter?
Pour le sauver le jour dont ta rigueur me prive,
Ai-je pris à regret le nom de fugitive?
La mer, les vents, l'exil ont-ils pu m'étonner?
Te suivre, c'était plus que me voir couronner :
Fatigues, peines, maux, j'aimais tout par leur cause.
Dis-moi que non, ingrat, si ta lâcheté l'ose;
Et, désavouant tout, éblouis-moi si bien
Que je puisse penser que tu ne me dois rien.
Dans la même scène, lorsque Thésée veut lui persuader d'accepter la main d'OEnarus, elle s'écrie :
Périsse tout, s'il faut cesser de t'ètre chère ! Qu'ai-je à faire du trône et de la main d'un roi? De l'univers entier je ne voulais que toi ; Pour toi, pour m'altacher à ta seule personne, j'ai tout abandonné, repos, gloire, couronne; Et quand ces mêmes biens ici me sont offerts, Quand je puis en jouir, c'est toi seul que je perds ! Pour voir leur impuissance à réparer ta perte, Je te suis; mène-moi dans quelque île déserte,
Où, renonçant à tout, je me laisse charmer
De l'unique douceur de te voir, de l'aimer.
Là, possédant ton cœur, ma gloire est sans seconde;
Ce cœur me sera plus que l'empire du monde.
Point de ressentiment de ton crime passé ;
Tu n'as qu'à dire un mot, ce crime est effacé;
C'en est fait, tu le vois, je n'ai plus de colère.
Ces morceaux ne sont pas les seuls de la tragédie d'Ariane qui mériteraient d'être cités. On y rencontre assez souvent des vers vraiment raciniens, qu'on s'étonnera peut-être de trouver sous la plume de Thomas Corneille.
Tous les beaux-arts sont sortis du cœur humain; chacune de leurs manifestations générales est le résultat d'un de ses besoins, d'une de ses tendance^s. La tragédie dont nous venons de nous occuper, naquit surtout du besoin de ces émotions violentes (jui rendent plus vif et plus développé le sentiment de l'existence; il s'y mêla, dès l'origine, à l'instinct de la sympathie ce qu'il y a d'attrait dans l'aspect d'un danger qui ne nous menace pas. La tragédie nous offre le tableau de situations diverses, calculées en général pour exciter la pitié, la terreur, l'admiration ; elle reproduit, en un mot, les grandes vicissitudes des carrières humaines. Aussi la sphère propre où elle se meut est celle de la vie publique; elle demande des personnages éminents; elle doit non-seulement toucher le cœur, mais intéresser l'âme tout entière, nous élever aux hauteurs de la contemplation, nous entraîner jusqu'à la région du sublime.
La comédie, au contraire, fondée sur l'esprit de sociabilité, le penchant à l'imilation, combiné avec le sentiment du ridicule, s'attache de préférence à la
vie privée dont elle expose les relations, au point de vue, surtout, de ce ridicule qui est l'impression produite par la violation des convenances sociales, et qui sera toujours l'origine et l'âme du théâtre comique. L'intérêt excité par la comédie s'adresse particulièrement à l'esprit.
Mais, quelque dififérents qu'ils soient dans leur but, à leur origine, les deux genres se touchent. La destinée humaine est défectueuse; elle est pleine d'imperfections, et c'est sur ces accidents, ces disparates, ces manques de solution que reposent également la comédie et le drame tragique. La misère humaine a deux faces; l'une excite le rire, l'autre appelle les pleurs, et comme nous vous l'avons dit, Messieurs, le rire et les pleurs sont deux formes de notre sensibilité, qui, dans un sens, se correspondent : l'homme qui pleure aisément est, en général, facilement saisi par le rire; le même individu peut en un instant passer de l'un à l'autre ; chacun de nous, en un mot, porte en soi deux êtres dont l'un nous fait rire et dont l'autre nous fait pleurer. Suivant l'aspect sous lequel on envisage la vie, chacun peut devenir un Démocrite ou un Heraclite. Écoulons-les un instant dans le langage délicat et vrai que leur a prêté Fénelon :
Démocrite.
« Accommodons-nous; il y a de quoi nous justifier « tous deux. Il y a partout de quoi rire et de quoi « pleurer. Le monde est ridicule, et j'en ris. Il est
340 Dli: LA COMÉDIE EN GENERAL.
« déplorable, et vous en pleurez. Chacun le regarde « à sa mode, et suivant son tempérament. Ce qui « est certain, c'est que le monde est de travers. « Pour bien faire, pour bien penser, il faut faire, il « faut penser autrement que le grand nombre : se ré- « gler par l'autorité et par l'exemple du commun des « hommes, c'est le partage des sots. »
Heraclite.
« Tout cela est vrai; mais vous n'aimez rien, et « le mal d'autrui vous réjouit. C'est n'aimer ni les « hommes, ni la vertu qu'ils abandonnent (1). »
Heraclite dit ici le grand mot : la disposition à pleurer vaut donc mieux que la tendance à rire; ajoutons, quand les larmes sont chrétiennes.
Que se trouve-t-il, Messieurs, à la base du ridicule, cette vie de la comédie, ce sentiment dont le symptôme le plus marqué est le rire? Il ne s'agit pas de juger le symptôme, chose involontaire, mais le mouvement qui se fait à cette occasion dans notre intérieur, et surtout le plaisir dont ce mouvement est accompagné. Les choses inanimées, en général, n'excitent pas plus le rire qu'elles ne sont susceptibles de faire naître le sentiment du ridicule. L'enfant, il est vrai, rit d'un bossu, d'un long nez, d'un faux pas; mais il est évident que pour lui ces circonstances sont tout l'homme. Il y a, d'ailleurs, des difformités qui ont de la physionomie ; une grosse jambe, par exemple, ne fait pas rire un enfant. Nous-mêmes, quand
(l) Fénelon. Dialogues (hs Morts. XIV. Démocrile et Heraclite.
UE LA COMÉDIE ExN GENERAL. 341
nous rions à cœur joie des innocentes naïvetés de cet âge, n'est-ce pas, au fond, d'une disconvenance, d'une disparate ? Mais nous ne rions pas d'une disconvenance chez les animaux, malgré quelques rares exceptions, ainsi, par exemple, le spectacle d'une vache qui galope. C'est proprement la disconvenance ou le désordre dans l'homme qui nous provoque à rire. Mais dans quelle partie de l'homme ce désordre excite-t-il notre hilarité? Serait-ce dans ce qui touche à la morale? Rien en morale n'est, en soi, petit ni ridicule, cela est évident; mais pourquoi le même fait peut-il être à la fois lamentable et ridicule? Un ivrogne se laisse tomber : on rit. Pourquoi riez-vous? — Pour- (juoi chancelez-vous? — Parce que je suis ivre. — Mais pourquoi êtes-vous ivre ?
Il n'est pas besoin de vous le dire, Messieurs, à force de bienveillance on ne rirait pas d'une chute, comme, à force de charité, on ne rirait pas d'un péché. Il faut en convenir, dans l'état actuel de la société humaine, le mal a parfois un aspect sous lequel il semble dépouiller son caractère moral, pour revêtir celui d'une erreur. Tout vice est un faux calcul; tout mal est en effet une erreur, une atteinte à la vérité, à la nature des choses, aux convenances de tout genre. Le vice ne fait rire que sous le point de vue de la déraison. Ce n'est pas même toute déraison qui excite le rire; c'est une manifestation vive, instantanée de cette déraison ; c'est le pauvre homme d'Orgon à chaque preuve répétée du bon souper de Tartufe. Ici se trouve le principe du comique de ca-
ractère. Nous rions encore, à tort sans doute, mais nous sommes ainsi faits, de l'infraction de convenances sociales tout à fait arbitraires, telles que les mœurs différentes d'une société, d'une localité, à côté de celles dont nous avons l'habitude, et c'est une autre source de comique, mais d'un comique moins élevé. Alors nous ne rions pas du contraste d'une chose avec la raison, mais avec notre raison; car, en ce sens, chacun a la sienne. Et pourtant nous allons toujours cherchant la raison d'autrui; nous rions souvent mieux à deux d'une chose dont nous ririons moins bien, ou dont nous ne ririons pas du tout seuls ■: gage de plus de la sociabilité, de la solidarité humaines.
Mais en supposant ces explications justes, il resterait encore à expliquer comment la vue d'un désordre produit en nous le rire. Désordre extérieur excitant la manifestation du désordre intérieur, double énigme dont le mot se cache dans les profondeurs de notre destinée. Le sentiment du ridicule est propre à l'homme déchu; le rire témoigne que nous sommes sensibles, d'une manière quelconque, au désordre des choses. En ce sens, le rire est un jugement de l'esprit; les larmes sont moins désintéressées, plus subjectives ; il y a dans les larmes moins de pensée ; elles ne sont pas un jugement. L'animal pleure, dit-on: rit-il? Les larmes sont l'expression fréquente, non-seulement de la douleur, mais de la joie et même de l'admiration; elles ont souvent embelli le visage; le rire, jamais.
Quoi qu'il en soit, et même en supposant le rire mauvais en principe, il ne faut ni louer ni recommander la tristesse. On sait que l'Apôtre recommande au contraire la joie. La joie est autre chose que le rire, sans doute ; mais pourquoi le rire s'associe-t-il à une idée de joie? Voyez l'expression usitée : « Tout me riait sous les cieux. » Cette identité du mot, dans la différence de la chose, ne peut point être sans signification.
Cette digression est un peu longue. Messieurs; mais nous cherchons, vainement peut-être, à nous rendre compte du principe de nos mouvements intérieurs. Pour en revenir à un point de vue pratique, et en même temps fondamental, n'oublions pas que si les larmes n'ont rien de cordial et d'atfectueux, si elles ne tiennent pas de l'amour, l'âme qui s'y livre n'a guère plus de dignité dans une situation que dans l'autre.
Ce que le comique et le tragique ont de commun, c'est de croître sur un même tronc, celui de nos misères, c'est de naître des deux émotions contraires qu'elles produisent. On aurait tort de regarder la tragédie comme étant, en soi, plus sérieuse que la comédie ; on aurait tort aussi de regarder la comédie comme incapable de sérieux. Le seul élément vraiment sérieux qui existe en l'homme, c'est l'amour. Objectivement, la comédie est capable de s'élever jusqu'à ce sérieux; je dis la comédie, et non le poëte comique ; si le poëte comique était sérieux, il ne ferait pas de comédies. Mais s'il n'est pas se-
rieux, son œuvre peut l'être, non pas cependant pour tout le monde. La comédie est un fait moral, instructif, révélateur, parce qu'elle représente l'homme, étude toujours sérieuse pour un esprit réfléchi. Certes, le Misanthrope de Molière est infiniment plus sérieux que la Bérénice de Racine, et George Dandin, cette bouffonnerie apparente, est, au fond, une pièce sérieuse et triste. Elle accuse le grand artiste qui se trouva le courage de répandre la gaieté sur im désordre aussi funeste à la société ; mais elle peint avec une vérité éminente les mœurs de la nation, et surtout celles de l'époque où cette pièce parut. Quant au public pris en masse, la comédie n'est pour lui guère sérieuse. Peut-être ne le fait-elle pas rire absolument sans le faire réfléchir; mais on ne saurait dire qu'elle le reprenne ou le corrige. Rien ne nous atteste que la comédie ait jamais eu le pouvoir de déraciner un vice nuisible, de réformer des mœurs perverties. Elle les a sans doute attaquées; elle les a signalées à la risée publique; elle a vengé par des traits malins la droiture et la raison outragées ; mais elle n'a pas réformé ceux qu'elle punissait. Celui qui se reconnaît, s'irrite; celui qui ne s'irrite pas, ne s'est pas reconnu. En général, l'effet de la comédie est de détourner nos regards de nousmêmes en fournissant un aliment à notre malignité :
Chacun, peint avec art dans ce nouveau miroir, S'y vit avec plaisir, ou crut ne s'y point voir : L'avare, des premiers, rit du tableau fidèle D'un avare souvent tracé sur son modèle ;
Et mille fois un fat finement exprimé Méconnut le portrait sur lui-même formé (i).
Oui, l'amour, en effet, est le seul principe qui mérite le nom de sérieux, puisque seul il peut opérer la transformation dont l'homme a besoin. Il est le seul arbitre entre l'homme et la loi intérieure et souveraine qui parle en lui; sans l'amour les réclamations de la conscience demeurent inexorables. Oij ce conciliateur n'est pas intervenu, rien n'est véritablement réparé. Seul il corrige. Le ridicule châtie et ne corrige pas; se corriger d'une chose parce qu'elle est ridicule, c'est tout simplement rendre hommage à l'opinion.
Cependant la comédie a un genre d'influence que nous ne lui contesterons pas; si elle a peu de prise sur les vices qui aflligent la société, elle peut quelque chose sur des manies, des abus, des habitudes surannées, taches dans une civilisation plus avancée. Les grands poètes comiques ont pu avoir l'intention de corriger; ils ont pu, en un sens, spéculer sur la crainte du ridicule pour frapper de mort certains travers qui sont de nature à exciter le rire , et en particulier pour bannir certains restes de barbarie ou de rusticité qui subsistent encore dans le raffinement des mœurs. Mais, en général, ils n'ont voulu ni nuire aux mœurs ni les servir; s'ils ont exercé une influence heureuse, c'est, pour ainsi dire, sans dessein prémédité, et parce que la leçon s'est rencontrée sur leur chemin, tandis qu'ils cherchaient
(i)BoiLEAC. Art poétique, ciiaul 111.
3i6 DE LA COMÉDIE EN GÉnÉUAL.
autre chose. Artistes, ils ont voulu peindre, et c'est en peignant qu'ils nous instruisent. Mais quand on est grand artiste, on est peu homme. Molière a-t-il voulu faire haïr Angélique? a-t-il prétendu se moquer des maris trompés en général? Ni l'un ni l'autre; il a voulu représenter les accidents comiques qui résultent du mariage d'un paysan avec une demoiselle. Nos misères, en ce qu'elles ont de ridicule, sont le patrimoine de Molière; il le prend où il le trouve, et sous ce rapport, ces peintures attestent une indifférence impitoyable. Talent cruel que celui qui, dans une situation faite pour exciter toute notre pitié, rassemble et concentre les éléments comiques qui s'y mêlent, de manière à forcer le rire.
Si tels sont les résultats généraux de la comédie, reste à savoir quels sont les éléments qui doivent trouver place dans le théâtre comique. Ici, avant d'aller plus loin, une question se présente à nous. La séparation des deux genres, le comique et le tragique, est-elle fondée sur la nature? Oui, Messieurs. Et cette séparation s'est faite dans toutes les littératures, avec cette différence que, hors de la littérature française, on a laissé les deux genres se toucher par quelques points.
Il y a un fait cependant, et nous venons de le constater, c'est que, dans la vie de l'homme, le comique et le tragique ne sont pas plus séparés que le sublime et le familier, que le noble et le trivial ; ils se rencontrent dans le môme fait, dans la même per-
sonne, à la même heure. Ces choses n'étant pas séparées dans un même individu, comment le seraient-elles dans la société ? Leur rencontre ou leur choc y a lieu à tout moment ; cela même est une des conditions de la vie humaine. Il paraîtrait donc peu juste d'interdire à l'art de représenter cet aspect ou ce trait caractéristique de notre existence. Et si nous nous rappelons les grands drames de Shakespeare, Hamlet notamment, nous ne pourrons hésiter. Avec quelle vérité les deux éléments ne s'y trouvent-ils pas mélangés? Comme les traits même de trivialité y servent à mettre en saillie le pathétique !
Cette vérité générale reconnue, j'avouerai, d'autre part, que je ne crois pas qu'il y ait rien d'opposé à l'art ou à la nature dans la séparation absolue des deux éléments, c'est-à-dire dans la tragédie pure et dans la comédie pure. Je crois même qu'en un sens, cette séparation est plus conforme à l'art ou à cette partie de la philosophie qu'on appelle esthétique. L'art, certainement, écarte une quantité d'accessoires ou insignifiants ou disparates, afin d'obtenir l'unité d'impression; c'est ainsi qu'il sépare ou doit séparer bien des choses qu'on trouve réunies dans la réalité. La littérature plus moderne a souvent confondu les deux genres; elle a mis au jour ce qu'on a spécialement appelé le drame; elle a voulu, en général, rendre la vie telle qu'elle est ; elle l'a, sous quelques rapports, mieux rendue; elle avait, sans contestation, le droit de restituer à la scène des détails écartés mal à propos. Mais elle n'a pas celui d'aller
3tô DE LA COMÉDIE EN GENERAL.
plus loin; l'art, et ceci est une condition vitale, l'art n'admet pas d'indécision dans l'impression totale; à tout prix, en ce sens, il faut conserver l'unité. Un genre hybride, qui se proposerait à la fois deux buts opposés, n'en atteindrait, parle fait, aucun.
Mais la réunion des deux éléments étant admise, à la condition que l'un des deux l'emporte et que l'autre ne serve qu'à faire saillir le premier, il est certain qu'on peut mieux faire entrer des éléments comiques dans une tragédie que des éléments tragiques dans une comédie. Ce qu'il y a de comique dans une tragédie peut avoir son aspect sérieux; et d'ailleurs l'arrière-goût du rire c'est la réflexion, c'est-à-dire l'amertume. Si l'on mêle les deux éléments dans un même genre, il faut que le tragique l'emporte : contempler et admirer sera toujours plus noble que rire.
Cette question de la séparation des genres nous introduit de plain-pied dans la comédie du dix-septième siècle et dans celle de Molière.
Il était dans l'esprit français, à cette époque, de séparer les genres, qui, après tout, sont séparés chez les Grecs, dont, sous le nom de comédies, il ne nous reste d'ailleurs que des satires. Témoin ce qui nous a été conservé d'Aristophane. Mais le sentiment de l'art et la philosophie ont moins déterminé cette séparation en France que l'esprit d'analyse qui caractérise à un si haut point le génie français. Il s'y est joint cette sensibilité au ridicule et ce manque comparatif de sérieux, cette vieille gauloiserie qui ne
permet pas le rapprochement, encore moins le contact du pathétique et du risible; on craint toujours que le choc n'excite la raillerie. Tout compté, nulle littérature ne s'est fait, comme la française, une religion de la séparation des genres. Voltaire a bien dit :
Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.
Mais c'est une boutade qui ne tire pas à conséquence.
Quels sont donc les éléments sérieux de la comédie? Car, après tout, quoiqu'elle veuille faire rire, elle n'a pas délaissé tout autre élément. Elle admet bien, elle réclame même l'intérêt, elle ne saurait s'en passer; mais c'est un intérêt dont le cœur est légèrement atteint, et qui est plus de curiosité que de sympathie. Quoique nous ayons prétendu nous donner le plaisir de nous moquer de nous-mêmes, il nous a pourtant fallu nous intéresser à un personnage au moins. Quel est, à l'ordinaire, l'objet de cet intérêt? En général, c'est l'amour, c'est le mariage, intérêt qui n'est pas comique en soi, mais qui n'a rien de tragique. Mais c'est de la comédie du dixseptième siècle que nous parlons ainsi : dans la vieille comédie gauloise, tous les personnages sont narquois; ce sont des fripons qui se trompent et se volent l'un l'autre. Voyez la vieille comédie de [Avocat Patelin, datant du quinzième siècle. On n'y trouve pas un mot du mariage que Brueys y a ajouté.
La comédie admet la passion, et même ses emportements, mais sous une forme comique; telle que nous la voyons chez Arnolphe, dans VÉcole des femmes :
Enfin à mon amour rien ne peut s'égaler : Quelle preuve veux-tu que je t'en donne, ingrate? Me veux-tu voir pleurer? Veux- tu que je me batte? Veux-tu que je m'arrache un côté de cheveux? Veux-tu que je me tue ? Oui, dis si tu le veux ; Je suis tout prêt, cruelle, à te prouver ma flamme (1).
Ici la passion arrive au burlesque; mais ailleurs, dans la haute comédie, un certain degré de passion sérieuse peut être admis; notre sympathie peut être sollicitée en faveur de quelque infortune, tout en laissant le tragique à distance. Ainsi, dans le Misanthrope, Alceste, s' estimant trahi par Célimène, qui refuse de se défendre :
Ciel ! rien de plus cruel peut-il êlre inventé?
Et jamais cœur fut-il de la sorte traité?
Quoi! d'un juste courroux je suis ému contre elle,
C'est moi qui viens me plaindre; et c'est moi qu'on querelle!
Ou pousse ma douleur et mes soupçons à bout;
On me laisse tout croire; on fait gloire de tout :
Et cependant mon cœur est encore assez lâche
Pour ne pouvoir briser la chaîne qui l'attache,
Et pour ne pas s'armer d'un généreux mépris
Contre l'ingrat objet dont il est trop épris!
Ah ! que vous savez bien ici contre moi-même,
Perlide, vous servir de ma faiblesse extrême,
Et ménager pour vous l'excès prodigieux
De ce fatal amour né de vos traîtres yeux!
Défendez-vous au moins d'un crime qui m'accable,
Et cessez d'affecter d'être envers moi coupable.
;j) Acte V, scène IV.
Renflez-moi, s'il se peut, ce billet innocent; A vous prêter les mains ma tendresse consent : Efforcez-vous ici de paraître fidèle, Et je m'efforcerai, moi, de vous croire telle (1).
Yoilà un passage très noble, très touchant et qui nous marque bien la limite des deux genres. La comédie peut aller jusque-là ; elle ne va pas plus loin.
Elle admet aussi la grâce et la sensibilité. Voyez le Dépit amoureux, la seconde des pièces conservées de Molière :
Je l'avouerai, mes yeux observaient dans les vôtres
Des charmes qu'ils n'ont point trouvés dans tous les autres;
Et le ravissement où j'étais de mes fers
Les aurait préférés à des sceptres offerts.
Oui, mon amour pour vous sans doute était extrême;
Je vivais tout en vous ; et, je l'avouerai même,
Peut-être qu'après tout j'aurai, quoique outragé,
Assez de peine encore à m'en voir dégagé :
Possible que, malgré la cure qu'elle essaie,
Mon âme saigni^-a longtemps de cette plaie.
Et qu'alfraiichi d'un joug qui faisait tout mon bien,
Il faudra me résoudre à n'aimer jamais rien.
Mais enfin il n'importe; et puisque votre haine
Chasse un cœur tant de fois que l'amour vous ramène,
C'est la dernière ici des imporiuiiités
Que vous aurez jamais de mes vœux rebutés (2).
La comédie admet une certaine élégance ou distinction de langage ; témoin le style général du Misanthrope, dont vous venez d'entendre un échantillon.
Elle admet même un certain degré de sérieux, surtout dans les discours. Tels sont, par exemple, le discours de Cléante dans le Tartufe, sur la vraie et la fausse religion ; celui de Géronte à son fils dans
(1 Acle IV, scène 111. (2) Jbid.
le Menteur. Nous les retrouverons plus tard. Voyez aussi certains passages du Méchant de Gresset.
Mais la comédie repousse absolument l'horreur et même la haine, et elle s'arrête en deçà de la terreur et de l'attendrissement. Le dénoûment en est toujours heureux; les événements les plus fâcheux qu'elle laisse prévoir, sont ou heureux par quelque face, ou du moins de telle nature que l'esprit en est plus frappé que le cœur n'en est ému.
Après avoir indiqué ce que la comédie conserve de sérieux, il faut, Messieurs, quant aux éléments qui lui sont propres, se garder de confondre l'esprit comique avec l'esprit de satire. La comédie suppose l'instinct social et la civilisation ; la satire grossière appartient à toutes les époques. Les sauvages n'ont pas de comédie; celle-ci devait fleurir chez une nation oii l'on vit beaucoup les uns pour les autres, en ce sens surtout, que chacun y a l'œil sur les actes d'autrui. La France, ce pays de la sociabilité, de l'esprit, du sens délicat du ridicule, est le pays de la comédie. Cependant la comédie ne suppose ni un peuple ni un esprit éminemment gai ; les natures les plus sensibles au ridicule ne sont pas celles dont la gaieté est la plus franche.
Le génie de la satire et celui de la comédie sont bien différents. Molière n'était pas fait pour la satire, ni Voltaire pour la comédie ; celles du dernier l'ont bien prouvé : au point de vue du comique, elles ne valent rien. La satire est subjective, le critique trempe sa plume dans sa passion propre ; car il y a
toujours passion dans la satire, passion factice, si l'on veut, qu'on se grossit à soi-même en s' efforçant de se mettre à un certain diapason, mais enfin passion. La comédie, au contraire, ainsi que la poésie lyrique, exclut la passion personnelle; en ce sens même, on peut dire que ce genre de passion est contraire à la poésie en général. Les passions très personnelles, exprimées par des satiriques célèbres, ont toujours perdu quelque chose de leur âcreté en se trempant dans la poésie, ^lais un vrai génie comique est sans passion; sa fonction est uniquement d'observer, de contempler, pour reproduire ensuite ; il dégrade son œuvre s'il lui laisse porter la trace d'une passion personnelle.
Il faut distinguer encore entre le comique et la plaisanterie. Il y a sans doute des comédies sans vrai comique, où l'auteur a cru satisfaire au besoin de rire par la plaisanterie; mais, en ce cas, il s'est détourné du bon chemin. Le comique est un ridicule ({ui ne doit point avoir l'air d'appartenir à l'esprit du poète, mais aux choses elles-mêmes ; c'est le plaisant des choses qui doit nous paraître comique, et il faut «jue le poêle sache l'en extraire pour le faire jaillir à nos yeux, de manière à se laisser lui-même entièrement oublier.
On peut compter trois sortes de comique : le comi- (lue des situations, le comique des mœurs, le comi- ({ue des caractères. Ces trois genres se tiennent de près, et dépendent les uns des autres. Tous trois se trouvent chez les grands comiques. Il y faut join-
dre encore les manies ou travers, comme, par exemple, celui qui fait le sujet du Menteur; et parfois même, l'élément fantastique. La comédie peut admettre le fantastique jusqu'en une certaine mesure. Mais le vrai comique, c'est le comique de caractère; les autres n'en sont que des dépendances et des espèces subordonnées. Or, ce comique par excellence est naïf, involontaire ; c'est la passion représentée qui se trahit sans se reconnaître. Prenons Tartufe, ce profond hypocrite, chez qui tout est calcul : Tartufe est comique en soi cependant, et pourquoi ? Parce qu'un imposteur se trahit toujours aux yeux du spectateur. Tartufe n'est pas naïf relativement au pauvre Orgon, fasciné par ses artifices; mais il est naïf quant à nous, qui voyons le dessous des cartes. Alceste est comique par les travers qui accompagnent son noble caractère, et dont lui-même ne se doute pas. Le poète n'analyse pas devant nous cette nature, il n'en explique pas les ressorts ; il fait mieux, il nous montre son homme vivant, agissant devant nos yeux. Ajoutons, et ceci touche à ce que nous venons de dire de la plaisanterie, que le vrai comique ne consiste nullement en ce qu'il peut y avoir de spirituel dans le dialogue. Si l'absence de tout trait d'esprit est un des grands mérites de Racine, un grand éloge mérité par Molière c'est de n'avoir jamais prétendu montrer de l'esprit. Ce mot si heureux de Sans dot, qui nous fait rire de si bon cœur dans la scène entre Harpagon et sa fille ; celui de Géronte à Scapin, passé en proverbe : Que
diable allaîl - il faire dans cette galère ? sont bien au-dessus des traits d'esprit. Mais que d'esprit ne fallait-il pas pour les rencontrer ! Molière, plein d'invraisemblances sous le rapport de l'intrigue, ne se permet pas une seule invraisemblance morale.
A ce propos, observons qu'en fait d'événements, le défaut de vraisemblance, assez fréquent dans la comédie, peut être racheté par le comique. Dans V Avocat Patelin, l'avocat ne demande point au berger le nom de sa partie adverse, et l'on ne s'en formalise pas. Mais rien n'excuse l'invraisemblance morale.
Enfin, quant à la moralité, avouons que la comédie a souvent été immorale, et que, dansWe sens opposé, elle ne s'est jamais élevée (son caractère le lui interdisait au-dessus des leçons de prudence honnête ou d'honnêteté prudente,' qu'un homme honorable, mais sans religion, donnerait à son fils.
Pierre Corneille. — Le Menteur. (1642.)
Ce que la comédie avait été pendant le seizième siècle et au commencement du dix-septième, vous le savez, Messieurs. Ce genre, bien et dûment indigène en France, n'y fut pas introduit par V Eugène de Jodelle; Maître Pierre Palhelin est plus ancien, et est dans Tesprit de nos anciens fabliaux. Mais si la renaissance de la tragédie date de la Sophonishe de Mairet, en 1629, celle de la comédie se rattache à la fin du règne de Louis XIIl. Elle fut inaugurée en 1637 par les Visionnaires de Desmarets de Saint-Sorlin, le lendemain, pour ainsi dire, de l'apparition du Cid. Cette pièce n'a guère de mérite que celui de la régularité ; elle possède les trois unités, et l'on n'en saurait dire guère autre chose; elle n'a point de caractères. Le titre des Visionnaires dit tout; car ce n'est qu'une collection de maniaques, dont chacun a sa marotte particulière, et la scène se passe aux Petites-Maisons. Bref, il n'y manque que le personnage de l'auteur, Desmarets était lui-même un visionnaire
du genre le plus prononcé. Cette pièce a passé pour excellente pendant près de quatre-vingts ans.
En 1642 parut l'Esprit follet de Douville. C'est une pièce innocente, mais puérile. On y remarque res vers :
Quoi! fais-je une action trop libre ou trop hardie, Si je me plais parfois à voir la comédie, Qu'on a mise à tel point pour en pouvoir jouir, Que la plus cliasle oreille aujourd'hui peut l'ouïr?
Nous avons déjà parlé des premières comédies de Corneille, et vous savez, Messieurs, qu'à part le mérite très grand du ton et du style, l'intérêt n'y résulte que de la disposition des incidents, quelquefois, sans doute, habilement combinés. Mais ce talent n'est pas d'une grande valeur quand il est seul, et nulle part le vrai comique ne se trouve dans ces pièces, quoique, parfois, on y rencontre de la bouf fonnerie.
Le Menteur est d'un autre ordre; mais c'est à tort, je pense, qu'on l'a appelé la première comédie de caractère du théâtre français. Le rôle du Menteur n'est pas plus un caractère que ne l'est la peinture du Distrait dans La Bruyère. Dorante est atteint d'un travers qui va jusqu'à l'infirmité morale; il ment pour le plaisir de mentir; le mensonge l'amuse; il n'en sent pas la honte; il fait gloire de ses inventions; on dirait que mentir est le véritable emploi de sa vie. Cela peut se voir en effet; l'habitude peut, à la longue, transformer un travers en élément
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indélébile; mais cela est trop peu commun; le théâtre ne doit pas nous représenter des faits exceptionnels. La comédie de Corneille est plutôt une pièce d'intrigue ; elle tient même de l'imbroglio. Dorante se jette sans cesse d'embarras en embarras; il y pousse les autres avec lui, et produit ainsi des situations fort amusantes; l'intrépidité avec laquelle il débite ses contes, et la stupéfaction du valet, qui ne peut se faire à voir son maître mentir si effrontément, forment un contraste plaisant dont l'imagination de Corneille a tiré bon parti.
Si le comique de caractère n'est pas précisément celui du Menteur, il faut convenir que le style de la pièce est éminemment comique. Cette fois, voici le vrai langage de la comédie. Quoique le côté faible de Corneille y soit le ton alambiqué, adopté par la galanterie de l'époque, nulle part il n'a été plus heureux en fait de versification. Ce ne sont pas seulement des vers isolés, si bien frappés qu'ils ont passé en proverbe, qu'il y faut relever :
Mais ce serait pour vous un bonheur sans égal Que ces femmes de bien qui se gouvernent mal (1) ;
Les gens que vous tuez se portent assez bien (2) ;
ce sont des morceaux entiers, écrits avec une verve, une aisance, une facilité sans exemple jusqu'alors. Ainsi ce dialogue entre le maître et le valet :
DORANTE
Celle qui ma parlé, celle qui m'a su prendre,
en Acte 1, «cé-ne I. (2) Acte IV, sctnc II.
C'est Lucrèce, ce l'est sans aucun contredit. Sa beauté m'en assure, et mon cœur me le dit!