‹ Poètes de siècle de Louis XIVChapitre 44 sur 80 · CLITON · texte numérisé non relu

CLITON

.Monsieur, quand une femme a le don de se taire, Elle a des qualités au-dessus du vulgaire; C'est un effort du ciel qu'où a peine à trouver; Sans un petit miracle il ne peut l'acliever; Et la nature souffre extrême violence

Lorsqu'il en fait d'iiunieur ;"i gnrder le silence

Mais naturellement femme qui se peut taire A sur moi tel pouvoir et tel droit de me plaire, Qu'c'ût-elle en vrai magot tout le corps fagoté .Je lui voudrais doriniM- le prix de la beauté (1).

Deux scènes plus loin, voici comment Dorante s'applaudit de s'être fait passer pour militaire :

Oh! le beau compliment à cbarraer une dame De lui dire d'abord : « J'apporte à vos beautés « Un cœur nouveau venu des universités; « Si vous avez besoin de lois et de rubriques, « Je sais le Code entier avec les Authentiques, « Le Digeste nouveau, le vieux, l'Infortiat, « Ce qu'en a dit Jason, Balde, Accurse, Alciat. » Qu'un si riche discours nous rend considérables! Qu'on amollit par là de coeurs inexorables! Qu'un homme à paragraphe est un joli galant! On s'introduit bien mieux à titre de vaillant! Tout le secret ne gît qu'en un peu de grimace, A mentir à propos, jurer de bonne grâce,

;0 Acle I, scène IV.

Étaler force mots qu'elles n'enlerident pas; Faire sonner Lnmboy, Jean de Vert el Galas ; Nommer quelques châteaux de qui les noms barbares, Plus ils blessent l'oreille, et plus leur semblent rares; Avoir toujours en bouche angles, lignes, fossés, Vedelle, contrescarpe, et travaux avancés (1).

Rappelons encore les inventions mêmes de Dorante, le concert sur l'eau, le mariage forcé, oit les détails vont s'entassant avec une inépuisable faconde ; enfin, dans un tout autre genre, la scène fameuse oii le père reproche à son fils le vice où il est engagé :

GÉRONTE

Étes-vous gentilhomme?

DORANTE (à part).

Ah! renconire fâcheuse!

(Haut).

Étant sorti de vous, la chose est peu dou'.euse.

GÉRONTE

Croyez- vous qu'il suiTit d'être sorti de moi?

DORANTE

Avec toute la France aisément je le croi.

GÉRONTE

Et ne savez-vous point avec toute la France,

D'où ce titre d'honneur a tiré sa naissance,

Et que la vertu seule a mis en ce haut rang

Ceux qui l'onl jusqu'à moi fait passer dans leur sang?

DORANTE

J'ignorerais un point que n'ignore personne, Que la vertu l'acquiert, comme le sang le donne?

GÉRONTE

Où le sang a manqué, si la vertu l'acquiert, Où le sang l'a donné, le vice aus>i le perd

(1) Acle I, sctne VI.

LA CUMÉDIE AVAM MOLIERE. 361

El dans la lâcheté du vice où je te voi,

Tu n'es plus genliihonime, étant sorti de moi.

Moi?

GÉBONTE.

Laisse-moi parler, toi, de qui l'imposture Souille honteusement ce don de la nature : yui se dit gentilhomme, et menl comme tu fais, 11 ment quand il le dit, et ne le fut jamais. Est-il vice idiis bas? Est-il t.'iclie plus noire, Plus indigne d'un homme élevé pour la gloire? Est-il quelque faiblesse, est-il quelque action Dont un cœur vraiment noble ait plus d'aversion, Puisqu'un seul démenti lui porte une infamie Qu il ne peut effacer s'il n'expose sa vie, Et si dedans !e sang il ne hsve l'affrunL Qu'un si honteux outrage imprime sur son front?... De quel front cependant faut-il que je confesse Que ton effronterie a surpris ma vieillesse, Qu'un homme de mon ûge a cru légèrement ('e qu'un homme du lien débite impudemment? Tu me fais donc servir de fable et de risée, Passer pour esprit faible et pour cervelle usée! Mais, dis-moi, te porlais-jo à la gorge un poignard ? Voyais-tu violence ou courroux de ma pari?.... Ce grand exct s d'amour que je t'ai témoigné N'a point touché ton cœur ou ne l'a point gagné?

Quels accents encore que ceux de Géronte, quand

Dorante dit à son père :

Si vous ne m'en croyez, Croyez-en pour le moins Cliton que vous voyez; il sait tout mon secret.

Tu ne meurs pas de honte Qu'il faille que de lui je fasse plus de compte, Et que ton père même, en doute de ta foi, Donne plus de croyance à ton valet qu'à toi (4)1

(O Acte V, se» ne 111.

Il y a du Don Diègue dans ce père-là, et je pense, Messieurs, que vous avez tous remarqué le rapport de cette scène avec celle du Cid. C'est presque la même hauteur. Mais à quoi aboutit cette élévation? Certes, nous ne nous opposons pas à ce qu'on l'admire; mais, selon nous, c'est de la hauteur eu pure perte. On dirait que Corneille a simplement voulu satisfaire au besoin de sublime qui le possède; Dorante n'en recommence pas moins à mentir de plus belle dès la scène suivante, et même dans celle-ci il abuse son père sur le degré de son amour pour Clarice, ce qui arrache à son valet cette plaisante exclamation :

Ouoi! même en disant vrai, vous mentiez en effet (l)!

Le dénoûment n'est point sérieux, puiscjne le menteur, pardonné sans être corrigé, finit par obtenir la main de celle qu'en définitive il a préférée. A part donc le hors-d'œuvre admirable du courroux de Géronte, il n'y a de moralité nulle part, et la plaisanterie du valet qui termine l'œuvre :

Par un si rare exemple apprenez à mentir (2),

est comique sans doute, mais parfaitement juste relativement au sens général de la pièce.

Il est triste d'entendre Corneille nous exposer les motifs qu'il a eus pour composer le Menteur. C'est lindifférentisme de l'artiste dans toute sa crudité : « J'ai fait le Menteur pour contenter les souhaits de « beaucoup d'autres, qui, suivant l'humeur des

i) Acte V, scène IV. (2) Acte V, scène Vn.

« Français, aiment le changement, et après tant de « poëmes graves dont nos meilleures plumes ont « enrichi la scène, m'ont demande quelque chose de « plus enjoué qui ne servît qu'a les divertir. Dans « Pompée, j'ai voulu faire un essai de ce que pouce valent la majesté du raisonnement et la force des « vers dénués de l'agrément du sujet. Dans le 3Ien- « leur, j'ai voulu tenter ce que pourrait l'agrément a du sujet dénué de la force des vers. »

En résumé, nous dirons que le Menteur, quoique inférieur aux pièces de second ordre de ^Molière, est cependant la première bonne comédie du théâtre français : Corneille, initiateur partout, a précédé Molière comme il a devancé Racine. Nous avons vu que \e Menteur est de 1642; V Étourdi, la première des pièces de Molière, entre celles qui se sont conservées, ne parut qu'en 1653.

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