‹ Poètes de siècle de Louis XIVChapitre 45 sur 80 · I. — Moeurs de l'époque. — But principal DE Molière · texte numérisé non relu

I. — Moeurs de l'époque. — But principal DE Molière

La vie de Molière est trop connue pour que nous la racontions ici. A^oltaire l'a écrite, et on la trouve à la tête des œuvres du grand comique. Il suffira donc, Messieurs, d'en relever quelques traits.

On sait que, né dans la bourgeoisie aisée, dans cette vraie bourgeoisie de Paris qui n'était pas sans rapports avec la cour, Jean-Baptiste Poquelin, c'était le vrai nom de la famille, avait eu, dès son enfance, occasion de s'en rapprocher, son père étant valet de chambre tapissier du roi. Le jeune Poquelin put, grâce aux bontés d'un aïeul, satisfaire dans un collège son goût pour l'étude, et au théâtre sa passion pour la comédie. Son éducation littéraire fut même très complète ; il fit des études générales et spéciales; il étudia en particulier le droit. La liaison qu'il forma au collège avec le prince de Conti lui assura un appui pour sa carrière future; celle qu'il eut avec Chapelle le mit en rapport avec son précep-

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leur, le célèbre Gassendi. Molière étudia sous lui la philosophie, ou du moins ce que son maître appelait de ce nom; car rien n'est moins sérieux que cet épicurisme sensualiste, qui a du rapport avec la philosophie de Montaigne, et qui devint à peu près celle de Molière. On s'aperçoit que tout en suivant le culte dominant, il n'avait ni foi ni attache au fond de la religion. Il n'avait pas non plus de haine contre elle; il était indifférent. Il s'en est expliqué, fort discrètement, il est vrai, dans le Festin de Pierre. Là, don Juan fait l'aumône au pauvre Francisque, non pour l'amour de Dieu, mais pour l'amour do l'humanité. Ce morceau fut supprimé à la seconde représentation; mais il avait manifesté la secrète pensée de Molière; car le mot sort tout à fait du rôle de don Juan, franc scélérat, monstre qui finit par ajouter l'hypocrisie à tous ses crimes, et qui n'est pas plus capable d'aimer l'humanité que d'aimer Dieu. Molière semble ici avoir voulu parler en son propre nom; sa vie, en effet, correspond à cette donnée. Homme à penchants aimables, à vertus d'instinct, sensible, généreux, loyal, orné de tout ce qui peut plaire dans l'homme naturel, il n'eut que des qualités natives, mais il les garda malgré sa profession de comédien et les orages de sa vie privée. Il dut à ses qualités autant qu'à ses talents la bienveillance qui s'attacha à lui de toutes parts. Honoré, recherché des gens de lettres et des grands, approuvé, goûté par Louis XIV lui-même, critiqué cependant pour ses meilleures pièces, tandis que son nom était rayé de l'arbre généalogique des

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Poqiielin, que l'entrée à l'Académie lui restait interdite, et que, sans l'insistance du roi, la sépulture commune lui eût été refusée; élevé, peu après sa mort, au faîte de la réputation et d'une gloire toujours croissante, que de contrastes dans la carrière de ce grand génie, et comme elle fait ressortir l'inconséquence des mœurs humaines !

Boileau a consigné ces derniers traits dans son Épître VÏI :

Avant qu'un pou de terre, obtenu par prière, Pour jamais sous la tombe eût enfermé Molière, Mille de ses beaux traits, aujourd'hui si vantés, Furent des sots esprits à nos yeux rebutés. L'ignorance et l'erreur, à ses naissantes pièces, En habits de marquis, en robes de comtesses, Venaient pour diffamer son chef-d'œuvre nouveau, Et secouaient la tête à l'endroit le plus beau. Le commandeur voulait la scène plus exacte; Le vicomte indigné sortait au second acte : L'un, défenseur zélé des bigots mis en jeu, Pour prix de ses bons mots le condamnait au feu; L'autre, fougueux marquis, lui déclarant la guerre, Voulait venger la cour immolée au parterre. Mais, sitôt que d'un trait de ses fatales mains La Parque l'eut rayé du nombre des humains. On reconnut le prix de ^a muse éclipsée,

Molière me paraît pouvoir être caractérisé surtout par un bon sens poussé jusqu'au sublime. Le bon sens est la passion, la religion de cet esprit indépendant; il plaide sans doute la cause de l'honnêteté, de la justice, de Féquité; mais par-dessus tout il est préoccupé de la raison^ dans le sens pratique de ce mot. Mettre en saillie ce (|ui est raisonnable, voilà le but constant de Molière, but poursuivi avec toutes les

ressources, mais aussi avec tout l'indifférentisme d'un art consommé. L'influence de Molière fut grande, et elle s'exerça dans deux directions différentes, on pourrait même dire opposées.

Ici, Messieurs, nous avons besoin de jeter un coup d'oeil sur les mœurs générales et l'esprit de son époque. Le côté le plus intéressant de l'histoire littéraire sera toujours celui par lequel elle se rattache à la vie sociale, à l'histoire delà nation. A l'apparition de tous les écrivains éminents, on doit chercher à se rendre compte des rapports qui relient ces deux bras d'un même fleuve, et c'est ce que nous voulons essayer de faire relativement à la société française lors de l'avénement de Molière.

L'heure où parut ce génie extraordinaire fut un moment de crise et de transition. Sous l'ascendant de Richelieu, et par suite de circonstances diverses, l'autorité en était venue à dominer partout; religion, politique, sciences, médecine même, tout relevait de formules surannées, épuisées. L'abus des autorités était certainement l'un des maux de l'époque. Mais bientôt Louis XIV arrive et substitue son pouvoir à ce conflit d'autorités diverses. La sienne, bien entendu, s'élève à perte de vue en tout ce qui louche aux affaires de l'État; mais dans les autres sphères, et la liberté politique bien et dûment annihilée, le roi permet et encourage même le mouvement de l'esprit. On en profite : à droite et à gauche on s'applique à rogner quelque chose aux entraves qui compriment de toutes parts le travail de l'activité hu-

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maine. Descartes avait déjà fait son œuvre en philosophie; Pascal réclame la liberté dans le domaine tliéologique ; Molière combat pour la liberté des mœurs. C'est en l'honneur du bon sens, cette spécialité de son génie, qu'il se place dans les rangs de ceux qui luttaient alors contre les abus de l'autorité. Ne vous étonnez pas, Messieurs, du rapprochement de ces deux noms : Pascal et Molière. Pascal, bien plus véritablement comique dans les Provinciales que Corneille dans le Menteur, revendiqua la première des libertés, celle de la conscience et de la pensée ; Molière, dans son domaine, plaida noblement aussi la cause de la nature humaine, et contribua à conquérir des libertés, utiles sans doute, quoique d'un étage inférieur.

Où la liberté politique manque, de même que celle de la pensée, la nature se dédommage en se rabattant sur quelques libertés de moindre aloi, qui, au vrai, ne sont pas môme la monnaie de celles qui lui sont refusées, mais qui ne lui en sont pas moins devenues indispensables. Quand les lois accordent peu au libre développement de l'individu, les mœurs, par compensation, exigent pour lui plus d'espace. Le contraire a lieu également : plus il y a de liberté dans les lois, moins il doit y en avoir dans les mœurs, et par le fait, moins il y en a. L'échange de la liberté politique contre certaines libertés privées s'est répété assez fréquemment pour qu'on ait pu se demander s'il n'y aurait point là une loi générale ?

Quoi qu'il en soit, la cour favorisait ralTranchisse-

ment des moeurs, attardé parmi la bourgeoisie, où s'était maintenu quelque chose d "austère, de pédant, de rude. Il s'agissait d'assouplir un siècle, qui, bien que traversé d'un souffle nouveau, conservait encore dans ses formes l'immobilité du passé. La cour et la ville représentaient deux mondes séparés; la cour était le résumé, la fleur de la civilisation; on aurait dit que le savoir-vivre, l'élégance, le bon goût, la raison même n'avaient domicile qu'à la cour. La Bruyère a exprimé cette situation :

« Qui a vu la cour a vu du monde ce qui est le plus « beau, le plus spécieux et le plus orné : qui méprise « la cour, après l'avoir vue, méprise le monde. »

« La ville dégoûte de la province : la cour dé- « trompe de la ville, et guérit de la cour (1). »

Une société pareille, où les éléments opposés se heurtent à chaque contact, est éminemment favorable au développement de la comédie ; aussi voyons-nous Molière en profiter abondamment. Son idée la plus profonde, l'idée mère de la comédie peut-être, le conflit de l'individualité et de la société, et le ridicule retombant nécessairement sur celui qui enfreint les lois de la majorité, trouvait là ample matière à application. Ici Molière se montre d'abord le complice de la cour. Saisissant la direction nouvelle des idées et des mœurs, et travaillant de concert avec ces sommités brillantes, il s'efibrce d'adoucir

Celle grande roideur des vertus des vieux âges (2).

(i) La Bp.iyêki-. Les Caractères. Chapitre VUI. De la Cour. (2) Le Misanthrope, acte 1, scène I.

La lutte que dous rencontrons si souvent chez lui, et qui, sous un aspect, choque notre sens moral, celte lutte des jeunes gens contre les vieillards, ces pères joués par leurs fils, personnifie l'inflexibilité de l'ancien temps, joué et déconvenu par le nouveau Le nouvel esprit s'estime le plus raisonnable, et sous quelques rapports, on ne peut le lui contester; mais le grand tort du vieux temps, c'est d'être vieux.

Rendre les mœurs plus libres et de meilleur goût, voilà le but sensible du Misanthrope, des Femmes savantes, de V École des femmes, de V École des maris. La pédanterie de la vertu, de la science, du bel esprit, de l'éducation, la pédanterie sous toutes ses formes, tel est l'adversaire auquel Molière s'est constamment attaqué. Il rappelait son siècle au naturel en toutes choses, aux convenances sociales surtout, et à cette première des convenances, la raison, dont l'influence se fait sentir dans les plus petits détails du commerce de l'homme avec l'homme.

Molière, non-seulement secondait la cour par son influence, il se portait même son champion. Nous l'en voyons faire l'apologie formelle dans les Femmes savantes, où Glitandre, répondant au mot de Trissotin :

La cour, comme l'on sait, ne tient pas pour l'esprit, s'exprime ainsi :

Vous en voulez beaucoup à cette pauvre cour; Et son malheur est grand de voir que chaque jour, Vous autres beaux esprits vous déclamiez contre elle... Permettez-moi, monsieur Trissotin, de vous dire,

Avec tout Je respect que votre nom m'inspire, Que vous feriez fort bien, vos confrères et vous, De parler de la cour d'un ton un peu plus doux ; Qu'à le bien prendre, au fond, elle n'est pas si béte Que, vous autres messieurs, vous vous mettez en tête; Qu'elle a du sens commun pour se connaître à tout- Que chez elle on se peut former quelque bon goût ; ' El que l'esprit du monde y vaut, sans flatterie" Tout le savoir obscur de la pédanterie (1).

La cour avait donc pris les devants, elle affranchissait la nation dune foule d'entraves, bonnes ou mauvaises. Mais, en agissant ainsi, elle poussait à plus d'un genre de relâchement; outre ce qu'elle ébranlait d'habitudes vertueuses au fond, elle ouvrait la porte aux libertés de tout ordre qui devaient la ruiner plus tard. Ici commence le rôle opposé de Molière. Il représente, d'autre part, l'élément bourgeois ; il aide à la réaction de la classe moyenne, et il le fait de deux manières. Quoique soutien de la cour relativement à des intérêts d'une moindre gravité, son appréciation des délicatesses de ce monde choisi, et la faveur même dont il y jouissait, ne l'empêchèrent point de faire ressortir l'honnêteté solide de la bourgeoisie, et d'attaquer les prétentions exagérées, les ridicules, les vices même des courtisans, témoin les marquis du Misanthrope et le vicomte du Bourgeois gentilhomme, relevé par le contraste de la famille de M. Jourdain. Du reste, quand il prenait ainsi l'aristocratie à partie, il agissait du plein gré du monarque absolu, qui, en laissant abattre, en abattant lui-même le prestige des grands, mmait à son

(i) Acte IV, scène Ul.

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insu les appuis de son trône, sans prévoir l'heure où, nu et déchaussé, le vieil édifice se trouverait seul vis-à-vis de la tempête.

D'ailleurs, par le seul fait de leur talent et de leur origine, tous les grands écrivains et les grands artistes ont concouru au relèvement de la classe moyenne. Comment l'aristocratie de naissance n'eùtelle pas cédé devant cette aristocratie de l'intelligence, née de la bourgeoisie, propageant, sans le vouloir même, le courant d'idées d'où elle était sortie, et préparant ainsi la chute de l'ancienne monarchie? En ce sens, Molière fut l'un de ceux qui contribuèrent le plus efficacement à l'émancipation du tiers état.

n. — Théâtre de Molière. Remarques générales.

Le théâtre de Molière renferme des pièces de plusieurs genres. Mais, dans cette élude, nous pouvons nous acquitter pleinement envers quelques-uns de ses ouvrages en nous contentant de les nommer. Mélicerte, la Princesse cVElide, les Amants magnifiques, Don Garde de Navarre, Psyché même, pour toute la part que Molière y peut réclamer, sont des divertissements dramatiques qui ne méritent pas de notre part beaucoup plus d'attention que ne leur en accordait leur auteur. Comment diviserons-nous tout le reste? Non pas sans doute en comédies versifiées et comédies en prose : division superficielle et vaine. Celle qui distinguerait chez Molière la comédie de la

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farce serait plus fondée, pourvu quil fût bien entendu qu'il y a dans les farces de ce grand poëte autant d'excellent comique que dans ses comédies proprement dites. Je conviens très volontiers avec Boileau que,

Djns le sac ridiculp où Scapin s'enveloppe,

On ne reconnaît plus l'auteur du Misanthrope (i).

Mais combien de choses dans Scapin, dans George Dandin, dans le Bourgeois genlilhomme, sont d'un comique profond! M. Schlegel est allé jusqu'à ne trouver Molière hors de ligne que dans la farce; nous croyons, nous, que ses comédies, indépendamment de la valeur respective des genres, valent mieux que ses farces ; mais ses farces mêmes sont d'un grand prix. Au reste, tel de ses ouvrages en prose se balance entre la farce et la comédie.

Il ne faut pas essayer de diviser les pièces de Molière en comédies de mœurs, de caractère et d'intrigue. L'un de ces éléments peut dominer dans chacune d'elles; mais il ne domine presque dans aucune au point de la ranger décidément dans l'une ou l'autre des catégories. Ce sont des éléments qui se combinent dans des proportions différentes , mais dont aucun ne devient genre. Pourtant on peut dire que Molière a cultivé surtout la comédie de mœurs. Je ne vois que J' Avare et le Misanthrope qui appartiennent évidemment au genre qu'on appelle la comédie de caractère. Le Tartufe lui-même est plutôt une comédie de mœurs. Pourceaugnac et Scapin sont

(i; L'Art poétique. Ctiant 111.

des pièces d'intrigue. Mais ces distinctions importent peu. Ce qu'il y a de sûr, c'est que Molière a voulu peindre l'homme, et l'a fait avec autant de profondeur que d'énergie. Cette préoccupation, la plus digne d'un grand comique, lui a fait négliger l'intrigue. On a pu dire la même chose de quelques-uns de ses plus heureux imitateurs, de Picard, par exemple : qu'on se rappelle la Petite Ville, le Collatéraly et bien d'autres comédies du même auteur. On a pu faire un reproche tout semblable à Walter Scott, et c'est à peine si l'on y a songé; car à quoi bon? Nous passerons donc sur la faiblesse de l'intrigue dans plusieurs pièces de Molière, le romanesque ou l'invraisemblance du dénoûment dans presque toutes. Voyez V Avare, Y Amour médecin, les Femmes savantes, V École des maris. En général, il commence bien et il finit mal. Là où Molière est plus scrupuleux sur la vraisemblance, il ne cherche pas à ajouter à ce mérite celui des combinaisons ingénieuses ou de l'imbroglio savant, dont Corneille faisait tant de cas et oii quelquefois il a excellé. Il est peut-être convenable d'observer, quant au romanesque des dénoûments, qu'il était alors assez à la mode, et que l'état encore imparfait des institutions sociales faisait paraître moins étranges les inventions de ce genre; pour s'en convaincre, il n'y a qu'à jeter un coup d'oeil sur les causes célèbres de cette époque. Quant aux invraisemblances de l'action, la comédie française n'en a jamais été avare; la règle du vraisemblable n'existe, dans toute sa rigueur,

que pour la haute comédie et pour la tragédie. A mesure que l'objet est plus sérieux, l'action devient plus raisonnable. Pour tout le reste, il semble qu'on ait cru pouvoir étendre au théâtre ce que Boileau n'a dit que du roman :

Dans un roman frivole aisément tout s'excuse; C'est assez qu"en courant la fiction amuse (1).

Le principal mérite des comédies de Molière, c'est le comique, c'est-à-dire l'explosion de la vérité sous la forme du ridicule. Nous mettons volontiers de côté les boullbnneries , soit en paroles, et celles-là sont rares, « (Je n'avais qu'une femme, qui est morte) (2), » soit en action, comme les coups de bâton de Scapin, ceux d'Angélique dans George Dandin, le sommeil de Colin dans la même pièce, la cérémonie du Mamamouchi, et une certaine scène dans Monsieur de Pourceaugnac. Ce sont des concessions faites au mauvais goût du temps. Mais le vrai comique, qui consiste en révélations naïves et risibles des faiblesses du cœur humain, le comique du caractère rehaussé par le comique de la situation ou donnant lieu à ce dernier, voilà ce qui abonde dans Molière, et ce qui, à tout moment, éclate avec une énergie, une plénitude, qui nous font penser, malgré les différences des genres, aux traits sublimes dont Corneille est rempli. C'est la même franchise, le même élan, la même naïveté , dans un ordre de pensées et de sentiments diamétralement opposé. On cite

(i; L'.Jrt poétique, cliant 111. (2) L'Amour médecin, acte 1, scène I.

une quantité de vers sublimes ou d'apophthegmes héroïques de Corneille, mais pas plus que de traits célèbres de Molière. — Ainsi le : « Nous avons changé M tout cela. » — « Voilà justement pourquoi votre « fille est muette. » — « Le pauvre homme! » — « Sans dot! » — « Mais que diable allait-il faire dans « cette galère ! » — « Vous êtes orfèvre , Monsieur « Josse? » et tant d'autres, qu'il serait trop long d'énumérer, et qu'on rencontre dans ses farces comme dans ses comédies.

Ce comique est un comique à grands traits et haut en couleur. Molière a laissé les détails et les nuances à d'autres comme par pitié. Par là il peut sembler quelquefois invraisemblable; et c'est sous ce point de vue que Fénelon l'a taxé d'avoir parfois outré ses caractères. Mais le jeu de la scène fait accepter tout cela, et de plus il faut se dire que Molière a voulu peindre des caractères entiers, créer des types, idéaliser une passion ou un travers. Il s'en faut que Molière ait exagéré nos ridicules; il n'est pas un de nous qui n'ait rencontré des choses plus fortes; seulement il nous a présenté toute chose en face, homogène et compacte. Je ne parle pas ici de certaines caricatures, comme celles des médecins dans V Amour médecin et dans le 3Ialade imaginaire; mais ni Harpagon, ni M. et Madame de Soten ville, ni Tartufe, ni Alceste ne sont des caricatures.

Ce qui frappe encore, c'est combien Molière est rempli du moyen âge. Il a beaucoup emprunté à Rabelais, cela est certain ; mais il a en lui-mcme des

affinités avec le quinzième et le seizième siècle; il a de la veine et de la verve des anciens fabliaux. Loin d'être, sous ce rapport, du siècle de Louis XIV, que, dès son entrée, nous avons vu rompre avec le moyen âge, Molière y retourne comme à la source du vrai comique.

Il y a dans le comique deux choses : la profondeur et la gaieté. Quant à la gaieté, il n'y en a certes pas de plus vive. Molière ne rit pas du bout des lèvres, il ne raille pas à demi-mot; il est hardi, rude parfois, insolent même dans son comique; il boit à longs traits et largement à cette coupe d'ivresse qui rappelle en effet Rabelais. Voyez, par exemple, le dialogue de Lisette et de Sganarelle dans V Amour médecin :

SGANARELLE

Non, je suis contre elle dans une colère épouvantable.

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