‹ Poètes de siècle de Louis XIVChapitre 47 sur 80 · MAÎTRE JACQUES · texte numérisé non relu

MAÎTRE JACQUES

Pardonnez -moi ; je sais fort bien que je vous mettrais en colère.

HARPAGON

Point du tout; au contraire, c'est me faire plaisir, et je suis bien aise d'apprendre comme on parie de moi.

MAÎTRK JACQUES.

Monsieur, puisque vous le voulez, je vous dirai franchement qu'on se moque partout de vous, qu'on nous jette de tous côtés cent brocards à votre sujet, et que l'on n'est point plus ravi que de vous tenir au cul et aux chausses, et de faire sans cesse des contes de votre lésine. L'un dit que vous faites imprimer des almanachs particuliers, où vous faites doubler les quatre-temps et les vigiles, alin de profiter des jeiines où vous obligez votre monde ; l'autre, que vous avez toujours une querelle toute prête à faire à vos valets dans le temps des étrennes, ou de leur sortie d'avec vous, pour vous trouver une raison de ne leur donner rien. Celui-là conte qu'une fois vous fîtes assigner le chat d'un de vos voisins, pour vous avoir mangé un reste de gigot de mouton; celui-ci, que l'on vous surprit une nuit en venant dérober vous-même l'avoine de vos chevaux, et que votre cocher, qui était celui d'avant moi, vous donna dans l'obscurité je ne sais combien de coups de bâton, dont vous ne voulûtes rien dire. Enfin, voulez-vous que je vous dise.!' on ne saurait aller nulle part où l'on ne vous eiitende accommoder de toutes pièces. Vous êtes la fable et la risée de tout le monde; et jamais on ne parle de vous que sous les noms d'avare, de ladre, de vilain et de fesse-Matthieu.

HARPAGON, en battant maître Jacques.

Vous êtes un sot, un maraud, un coquin et un impudent (1).

Voilà bien la verve âpre et rude, mais ingénue du moyen âge. Ce bon et vrai comique, si simple, si pri-

(0 Acte m, scène V.

mitif, les farces de Molière en sont toutes pleines; elles n'en sont pour ainsi dire que le cadre. Nous vous avons rappelé M. Josse; voyez encore dans le Mariage forcé Géronimo, et dans le Médecin malgré lui M. Robert. Tout cela est éminemment populaire; le rire vient aux lèvres et s'y perpétue sans que le spectateur ait besoin d'y entendre finesse. Les plus grands génies ont été populaires, et se sont fait goûter de tout le monde; leur cachet porte à la fois la double empreinte de la profondeur et de la popularité. Du reste, l'intrigue des farces de Molière n'est rien en elle-même; on sent que l'auteur a mis de côté la vraisemblance de plein gré, ne se souciant que de trouver matière à la peinture de nos travers. Son franc comique ne consiste nulle part en quelques étincelles jaillissant du dialogue; il est continu, développé; les caractères sont approfondis, les situations aussi, et de plus, elles sont traitées avec une variété de formes toujours nouvelle. La veine de Molière est abondante et large comme celle de tous les grands maîtres. On sent qu'il entre en plein dans les situations, qu'il en jouit, qu'il en est ravi tout le premier; cela est écrit avec joie, avec une sorte d'amour. Ecoutons l'entretien entre Dorine et Mariane, qui se défend de déclarer à son père qu'elle se refuse, malgré ses exigences, à épouser Tartufe, qu'elle hait :

DORINE

Non, non, je ne veux rien. Je vois que vous voulez Être à Monsieur Tartufe; et j'aurais, quand j'y pense, Tort de vous détourner d'une telle alliance.

HOLIÈRK. 381

Quelle raison aurais-je à combaitre vos vœux?

Le parli de soi-même est fort avantageux.

Monsieur Tartufe! ho! ho! n'est ce rien qu'on propose?

Certes, Monsieur Tartufe, à bien prendre la chose,

N'est pas un homme, non, qui se mouche du pied ;

Et ce n'est pas peu d'heur que d'être sa moitié.

Tout le monde déjà de gloire le couronne ;

Il est noble chez lui, bien fait de sa personne;

Il a l'oreille rouge et le teint bien fleuri :

Vous vivrez trop contente avec un tel mari.

Mon Dieu!.

Quelle allégresse aurez-vous dans votre âme, Quand d'un époux si beau vous vous verrez la femme!

Ah! cesse, je te prie, un semblable discours;

Et contre cet hymen ouvre-moi du secours.

C'en est fait, je me rends, et suis prête à tout faire.

Non, il faut qu'une fille obéisse à son père,

Voulût-il lui donner un singe pour époux.

Votre sort est fort beau : de quoi vous plaignez-vous?

Vous ir(z par le coche en sa | élite ville,

Qu'en oncles et cousins vous trouverez fertile.

Et vous vous plairez fort à les entretenir.

D'abord chez le beau monde on vous fera venir.

Vous irez visiter, pour votre bienvenue,

Madame la baillive et madame l'élue,

Qui d'un siège pliant vous feront honorer.

Là. dans le carnaval, vous pourrez espérer

Le bal et la grand' bande, à savoir, deux musettes.

Et parfois Fagoiin et les marionntttcs;

Si pourtant votre époux

MARIANE

Ah! tu me fais mourir.

De tes conseils plutôt songe à me secourir.

DORINE

Je suis votre servante.

MARIANE

Hé! Dorine, de grâce..,

DORINE

Il faut, pour vous punir, que cette affaire passe.

MARIANE

Ma pauvre fille !

Non.

DORINE

MARIANE

Si mes vœux déclarés...

DORINE

Point. Tartufe est votre homme, et vous en tâterez.

MARIANE

Tu sais qu'à toi toujours je me suis confiée : Fais-moi...

DORINE

Non, vous serez, ma foi, tartufiée(l),

La scène si connue du sonnet d'Uranie, dans les Femmes savantes (2), n'est pas conduite avec moins d'entrain.

Et quelle incomparable vigueur dans la peinture et le conflit des caractères et des contrastes ! Chaque pièce nous fournit le type d'un personnage qu'on n'oublie plus : Harpagon, Arnolphe, Chrysale, Tartufe, Alceste, les Jourdain. Puis, la hardiesse des conceptions dramatiques, la force des situations : Arnolphe instruit à chaque nouvelle péripétie des tentatives d'Horace, et recevant enfin Agnès de sa main;

(i) Acte n, scène ni. (2) Acle III, scène II.

Orgon caché sous la table pendant la scène entre Tartufe et Elmire; Harpagon et son fils Gléante se reconnaissant mutuellement dans la scène du prêt à usure.

Ajoutons, de plus, le nombre et la variété des sujets traités. Caractères ou mœurs, tout l'homme, tout le siècle s'y retrouvent. Molière moissonne en plein champ; il s'empare des plus riches, des plus beaux sujets, et les interdit en quelque sorte à ses successeurs; après lui, on ne fera guère que glaner. Vanité des distinctions, fausse dévotion, amour de l'argent et amour de la vie, prétention du bel esprit, amour-propre d'auteur, abus de l'autorité en matière de science, de médecine spécialement, préjugés surannés en éducation, ridicules et corruption de la cour, de la ville, de la province, rigorisme enfin d'une vertu chagrine, qu'a-t-il manqué de tout cela à son labeur ? Et, en passant, quelle multitude d'autres choses !

Nous n'avons rien dit encore du style et de la langue de Molière, en un mot de la forme, chez lui non moins inimitable que le fond. En général, ce n'est pas précisément l'éloquence qu'on réclame d'un poëte comique, quoique le goût et le besoin de l'éloquence soient surtout le propre du génie français. Mais Molière est éloquent au plus haut degré, soit qu'on appelle éloquence la vivacité du discours, soit qu'on entende par là la vérité passionnée du sentiment. Nul poëte ne l'a surpassé sous ce rapport, et Racine lui-même n'est pas plus excellent. En fait d'éloquence sérieuse, les personnages raisonnables

38i MOLIÈRE.

des pièces de Molière nous présentent d'admirables modèles, et à ce propos, Messieurs, je dois vous indiquer ce que j'entends par ce mot de sérieux. C'est à l'infini que se rattache tout sérieux véritable; ce sont les idées infinies situées hors de nous et planant sur la vie humaine qui le caractérisent. Les Cléante, les Ariste de Molière représentent les lois générales de la raison gourmandant les travers de l'homme et de la société; leur éloquence est sérieuse dans le sens vrai du mot. Mais il est une autre sorte de sérieux, moins réel sans doute, et pourtant vrai par rapport à l'individu : c'est le sérieux de la passion dont il est transporté. Si rien n'est sérieux que ce qui est infini, nos passions en elles-mêmes ont un élément sérieux; elles sont, au fond, des désirs, et le désir en l'homme est chose infinie. Et qui, plus que Molière, a exprimé la passion dans sa vie et sa vérité ? Le Misanthrope, par exemple, n'a pas seulement des fragments de cette éloquence, il en est tout rempli; le rôle d'Alceste est éloquent d'un bout à l'autre. Relisez, en particulier, toute la belle scène III de l'acte IV, entre lui et Célimène.

Molière, outre l'éloquence, a parfois la grâce. Quelques scènes d'amour sont écrites avec une sensibilité aimable et une grâce charmante. Nous avons déjà vu un morceau du Dépit amoureux ; il faut encore remarquer en ce genre quelques passages du Sicilien; il ne faut surtout pas oublier la scène IV de l'acte II, dans le Tartufe, où Valère et Mariane se querellent et sont raccommodés par Dorine.

MOLiÈRii:. 385

Quant au style proprement dit, Molière a été traité avec quelque sévérité par de bons juges, entre autres par Fénelon, dans sa Lettre à V Académie française. Il commence par le louer : « Il faut avouer que Mo- « Hère est un grand poète comique. Je ne crains pas a de dire qu'il a enfoncé plus avant que Térence « dans certains caractères; il a embrassé une plus (c grande variété de sujets; il a peint par des traits « forts presque tout ce que nous voyons de déréglé « et de ridicule. » Puis il continue ainsi : « En pence sant bien, il parle souvent mal; il se sert des « phrases les plus forcées et les moins naturelles. « Térence dit en quatre mots, avec la plus élégante « simplicité, ce que celui-ci ne dit ({u'avec une mul- « titude de métaphores qui approchent du galima- « tias. J'aime bien mieux sa prose que ses vers. Par « exemple, Y Avare est moins mal écrit que les pièces a qui sont en vers. Il est vrai que la versification « française Ta gêné ; il est vrai même qu'il a mieux (c réussi pour les vers dans ï Amphitryon, où il a pris « la liberté de faire des vers irréguliers. Mais en gé- « néral, il me paraît, jusque dans sa prose, ne parce 1er point assez simplement pour exprimer toutes « les passions: J ). »

Nous en convenons, quant à la limpidité du style, Térence l'emporte sur Molière; il est, d'ailleurs, toujours sobre d'expression; Fénelon est juste en cela. Mais, en somme, ne serait-on pas tenté d'em-

Ci) Lettre à M. Dacier, secrétaire jierpctucl xle V .Iradctnie fran^aiae. Vil. Projet d'un traité sur la comédie,

386 MOUÈRE.

prunter le langage d'Arsinoé pour dire à l'illustre archevêque, si digne d'être loué pour le charme el la délicatesse de son style :

Ce que de moins que vous on en pourrait avoir N'est pas un si grand cas pour s'en tant prévaloir (1J.

Sans doute les pièces de Molière renferment, outre plusieurs locutions vieillies, des phrases alambiquées, quelques tournures pénibles, surtout dans le langage de la galanterie. Cependant, on peut dire qu'en général sa prose est bonne; seulement, dans les tirades un peu longues, elle ressemble un peu à la prose d'un livre; c'est de la prose écrite plutôt que parlée. Mais les vers de Molière valent mieux que sa prose, et sous ce rapport encore, nous reprocherons à Fénelon d'avoir trop généralisé un jugement qu'il aurait dû préciser et restreindre. Racine a écrit les Plaideurs avec une correction que Molière n'a pas atteinte; mais la hâte avec laquelle ce dernier était souvent obligé de travailler explique pourquoi il a parfois négligé une pureté dont ailleurs il a donné des preuves. Son extrême facilité le servait bien dans les occasions où il fallait satisfaire, à heure fixe, ou les intérêts d'une troupe que les nouveautés faisaient vivre, ou les désirs d'un monarque pour l'amusement duquel l'impossible était sans cesse tenté; mais cette facilité de travail n'est pas toujours le gage de la facilité du style. Ainsi l'on convient généralement de la faiblesse comparative de

(0 £e Misanthrope, acte 111, sci^nc V.

la versification dans les deux derniers actes du Tartufe, tandis qu'on s'accorde à reconnaître que les trois premiers sont un chef-d'œuvre de style, où tout se trouve réuni, l'abondance, le nerf, la facilité. Il est étrange que Fénelon ne les ait pas exceptés de son blâme, comme il l'a fait pour V Amphitryon. Cette dernière pièce est, en effet, une merveille sous le rapport de la versification ; la diction y prend même, dans quelques scènes, un tour gracieux et délicat. D'autres se distinguent par une souplesse, une vivacité, une verve, que rien ne surpasse :

SOSIE

.le vous dis que, orûvant n'être qu'un seul Sosie,

Je me suis trouvé deux chez nous; Et que de ces deux moi, piqués de jalousie, L'un est à la maison, et l'autre est avec vous; Que le moi que voici, chargé de lassitude, A trouvé l'autre moi frais, gaillard et dispos,

Et n'ayant d'autre inquiétude

Que de battre et casser des os.

AMPHITRYON

Il faut être, je le confesse.

D'un esprit bien posé, bien tranquille, bien doux. Pour souffrir qu'un valet de chansons me repaisse!

Si vous vous mettez en courroux.

Plus de conférence entre nous....

AMPHITRYON

Le moyen d'en rien croiie,à moins qu'être insensé?

SOSIE

Je ne l'ai pas cru, mol, sans une peine extrême. Je me suis d'être deux senti l'esprit blessé,

388 MOLiÈnE.

Et longtemps d'imposteur j'ai traité ce moi-même. >Iais à me reconnaître enfin il m'a forcé; J'ai vu que c'était moi, sans aucun stratagème; Des pieds jusqu'à la tête il est comme moi fait, Beau, l'air noble, bien pris, les manières charmantes;

Enfin, deux gouttes de lait Ne sont pas plus ressemblantes; Et, n'était que ses mains sont un peu trop pesantes,

J'en serais fort satisfait.

AMPHITRYON

Achevons. As-tu vu ma femme?

SOSIE

Non.

AMPHITRYON

Pourquoi?

SOSIE

Par une raison assez forte.

AMPHITRYON

Qui t'a fait y manquer, maraud? Explique-toi.

SOSIE

Faut-il le répéter vingt fois de même sorte? Moi, vous dis-jc ; ce moi plus robuste que moi: Ce moi qui s'est de force emparé de la porte ;

Ce moi qui m'a fait filer doux;

Ce moi qui le seul moi veut être;

Ce moi de moi-même jaloux;

Ce moi vaillant, dont le courroux

Au moi poltron s'est fait connaître;

Enfin ce moi qui suis chez nous;

Ce moi qui s'est montré mon maître ;

Ce moi (jui m'a roué de coups (1).

Amphitryon est de 1668; le Misanthrope, de 1666. Mais déjà en 166i, Boileau, le grand connaisseur,

^'0 Acte 11, scène 1.

adressait à Molière la satire II, sur l'accord de la rime et de la raison :

Rare et fameux esprit, dont la fertile veine

Ignore en écrivant le travail et la pdne;

Pour (jui tient Apollon tous ses trésors ouverts,

Et qui sais à quel coin se marquent les bons vers;

Dans les combats d'esprit savant maître d'escrime,

Enseigne-moi, 3Iolière, où tu trouves la rime.

On dirait, quand tu veux, qu'elle te vient chercher :

Jamais au bout du vers on ne te voit broncher;

Et, sans qu'un long détour t'arrête ou t'embarrasse,

A peine as-tu parlé, qu'elle-même s'y place.

A pari les deux premières pièces de son théâtre, V Étourdi et le Dépit amoureux, Molière n'avait encore donné en vers que VEcole des maris, les Fâcheux et V École des femmes. Mais, sous le rapport de l'aisance, de l'admirable facilité de la versification, V École des femmes est sans reproclie. Voyez, par exemple, la scène YI de l'acte II :

ARiNOLPHE.

La promenade est belle.

AGNÈS

Fort belle.

ARNOLPHE

Le beau jour'

AGNÈS

Fort beau.

AP.NOLPHE.

Quelle nouvelle?

AGNÈS

Le petit chat est mort.

ARNOLPHE

C'est dommage; mais quoi!

Nous sommes tous mortels, et chacun est pour soi. Lorsque j'étais aux champs, n'a-t-ii point fait de pluie?

AGNÈS

Non.

ARNOLPHE

Vous ennuyait-il?

AG.NÈS.

Jamais je ne m'ennuie.

ARNOLPHE

Qu'avez-vous fait encor ces neuf ou dix jours-ci?

AGNÈS

Six chemises, je pense, et six coiffes aussi.

AnNOLPHE, après avoir un peu récé.

Le monde, chère Agnès, est une étrange chose! Voyez la médisance, et comme < hacun cause ! Quelques voisins m'ont dit qu'un jeune homme inconnu Etait, en mon absence, à la maison venu; Que vous aviez souffert sa vue et ses harangues. Mais je n'ai point pris foi sur ces méchantes langues, Et j'ai voulu gager que c'était faussement...

AGNÈS

Mon Dieu! ne gagez pas, vous [)ei'driez vraiment.

ARNOLPHE

Quoi! c'est la vérité qu'un hoamie...

AGNÈS

Chose sûre.

Il n'a presque bougé de chez nous, je vous jure.

ARNOLPHE, bas, à part.

Cet aveu qu'elle fait avec sincérité

Me marque pour le moins j'On ingénuité.

(Haut.) Mais il me semble, Agnès, si ma mémoire est bonne, Que j'avais défendu que vous vissiez personne.

m:olièue. 2l9t

AGNÈS

Oui; mais quand je l'ai vu, vous ignoriez pourquoi, El vous en auriez fait sans doute auiant quo moi.

AR.NOLPHE.

Peut-être. Mais enfin contez-moi cette histoire.

AGNÈS

Elle est fort étonnante, et difficile à croire.

J'étais sur le balcon à travailler au frais,

Lorsque je vis passer sous les arbres d'auprès

Un j'une homme bien fait, qui, rencontrant ma vue.

D'une humble révérence aussitôt me salue :

Moi, pour ne point manquer à la civilité,

Je lis la révérence aussi de mon côté.

Soudain il me refr.it une autre révérence;

Moi, j'en refais de même une autre en diligence;

Et lui d'une troisième aussitôt repartant,

D'une troisième aussi j'y repars à l'instant.

Il passe, vient, repasse, et, toujours de plus belle,

Me fait à chaque fois révérence nouvelle:

Et moi, qui tous ces tours fixement regardais,

Nouvelle révérence aussi je lui rendais :

Tant que, si sur ce point la nuit ne fût venue,

Toujours comme cela je me serais tenue,

Ne voulant point céder, ni recevoir l'ennui

Qu'il me pût estimer moins civile que lui (1).

Nous avons dit un mot de la moralité de la comédie en général : quant à celle du théâtre de Molière, c'est un sujet qui mérite quelque développement. Nous retrouvons ici Fénelon :

« Un autre défaut de ^loliôre, que beaucoup de > gens d'esprit lui pardonnent, et que je n ai garde « de lui pardonner, c'est cju'il a donné un tour « gracieux au vice, avec une austérité ridicule et « odieuse à la vertu. Je comprends que ses dé-

(i) Acle 11, sci'ne VI.

« fenseiirs ne manqueront pas de dire qu'il a traité « avec lionneur la vraie probité, qu'il n'a attaqué « qu'une vertu chagrine et qu'une hypocrisie dé- « testable : mais, sans entrer dans cette longue dis- « cussion, je soutiens que Platon et les autres légis- « iateurs de l'antiquité païenne n'auraient jamais « admis dans leurs républiques un tel jeu sur les « mœurs (J). »

Ce jugement est sévère; mais sous quelques rapports on peut y souscrire. Nous y reviendrons plus tard en ce qui concerne le Misanthrope et le Tartufe. Mais en attendant, et en général, il faut convenir que Molière est rempli de crudités, disons mieux, d'indécences et de grossièretés. L'instinct qui le ramenait vers le moyen âge l'a conduit trop loin; il n'y a pas seulement puisé l'ingénuité, mais la licence; l'esprit de Molière est, comme je l'ai dit, l'esprit des vieux fabliaux. Sans doute, au point de vue purement comique, la tradition était aussi excellente que fidèle : Maître Pierre Pathelin est écrit avec une autre langue que George Dandin, et il signale d'autres travers; mais il est animé du même esprit. En France, le rire est toujours semblable à soi-même; le plaisir pris aux plaisanteries narquoises, aux allusions peu chastes, c'est la veine gauloise, coulant à travers loules les transformations de la nation, et que nous retrouvons presque partout. Montesquieu lui a donné un gage dans les Lettres persanes; de nos jours, Béranger est encore un auteur de cette vieille famille,

(l) Lettre à M. Dacicr, VII. Projet d'un traité sur la comédie.

et il n'est ni plus châtié ni plus honnête que Molière. Mais il est à remarquer que dans le style de la comédie, du moins, ce courant de ridicule grossier s'était presque perdu avant Molière. Le sérieux noble date du dix-septième siècle, et dès le commencement de cette époque, après l'immoralité ouverte de Jodelle, nous trouvons la comédie épurée, insipide peut-être, mais honnête. Ce fut Molière qui renoua le fil interrompu. Son temps blâma en lui les grossièretés de la forme : la Critique de l'Ecole des femmes en rend témoignage; mais ce blâme n'atteignait pas le fond des choses, là même où elles l'eussent mérité; et George Dandin, sifllé il y a quelques années par un parterre scandalisé, n'excitait alors rien de pareil (1 ).

Comme Rabelais, comme ilontaigne, comme La Fontaine, comme quelques modernes, Molière a exprimé, dans l'ensemble, une certaine morale moyenne, commune, réduite, admise par le gros de la société française ; morale qui n'est ni celle de l'Évangile, ni celle des païens, morale qu'on peut appeler celle de l'homme naturel bien né, morale que, dans sa vie, Molière réalise bien mieux que La Fontaine dans la sienne. Cette morale honore la probité, l'équité, la bienveillance; mais elle se maintient dans une modération de bon goût; elle fait bon marché de l'héroïque, du tragique, du sublime, en un mot de Tinflexibilité du devoir. Elle a, d'ailleurs, un article réservé. Elle laisse en dehors de son système cer-

(j) 11 ne faut pas oublier que ceci a élé écrit en 1845. (Éditeurs.)

«Î94 MOIJÈIIE.

lains devoirs que l'Évani^ile classe parmi les premiers : les devoirs qui règlent les rapports des sexes. Telle qu'elle est, cette morale généralement pratiquée, ne peut être professée expressément; mais un fabuliste, un auteur dramatique surtout, peuvent la mettte en scène, et à cet égard, le tableau de la moralité courante an dix-septième siècle ajoute un intérêt de plus au théâtre de Molière. Quelques beautés morales s'y trouvent sans doute, quoique, sous ce rapport, la raison y tienne plus de place tjue la vertu. Du reste, vous vous en souvenez, Messieurs, €'est ainsi que, pour sa part, Molière procédait à l'œuvre sociale. On échappait aux époques de barbarie, on voulait inaugurer une société nouvelle et polie; à la place de la liberté politique, on demandait en France la liberté des mœurs. C'est ainsi que commence une civilisation.

En Angleterre, l'œuvre civilisatrice commençait aussi; mais il y avait combat entre deux tendances : l'impulsion sérieuse, chrétienne, puritaine encore, luttait contre la corruption polie, introduite à la suite de Charles II; et le besoin des libertés politiques résistait de plus en plus aux empiétements du despotisme.

Somme toute, iMolière a nui sans doute à la rectitude des idées morales, mais pas plus que bien d'au- (res : Boileau estimait Quinault plus dangereux; en Angleterre, Wicherley et Congrève sont d'une immoralité bien plus choquante; et de nos jours, en France, Alexandre Dumas, par exemple, a dépassé

Molière de bien loin. Molière, comme Racine, comme Corneille lui-même, se trouva vis-à-vis de son siècle, tantôt en lutte, et tantôt en accord. C'est la condition commune des grands esprits; les pcëtes eux-mêmes l'ont signalé. Un grand poëte suit généralement son siècle en morale, tandis qu'il le devance ou le contredit en pensée, en goût, en style. 11 y a erreur à envisager les génies supérieurs comme expression de leur siècle seulement. Voltaire ne fut que cela, et c'est ce qui Tempêcha d'atteindre à la véritable grandeur. La grandeur ne consiste ni à rompre en visière à son temps, ni à l'exprimer uniquement, mais à le résumer dans ses meilleures tendances, à le devancer, à le combattre dans ses mauvaises pentes. Ne pourrait-on pas trouver ici une des applications de ce mot divin : « ^lalheur à vous quand tous les hommes « diront du bien de vous! »

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