‹ Poètes de siècle de Louis XIVChapitre 48 sur 80 · III. — Premières pièces de Molière · texte numérisé non relu

III. — Premières pièces de Molière

V Etourdi, représenté en 1653 et en province d'abord, est une comédie en cinq actes et en vers. L'idée en est agréable; c'est un valet adroit qui imagine mille tours pour servir l'amour de son maître, mais dont les inventions se trouvent sans cesse déjouées par l'étourderie de celui-ci. Malheureusement cette étourderie va jusqu'à l'extravagance, et quand Lélie, après d'innombrables maladresses, dit à l'habile Mascarille :

Ah! c'est me faire honte Que de me tant prêcher! Suis-je un sot, à ton compte?

et que le valet lui répond :

Non, pas du tout; mais bien quelque chose approchant (1) !

le lecteur se joint de bon cœur à la repartie. Il est vrai que, parfois, les étourderies de Lélie ne manquent pas d'une certaine grâce qui sent son gentilhomme; ainsi quand il défend, sans le connaître, un rival attaqué; quand il rend une bourse qu'allait dérober son valet pour lui fournir l'argent dont il a besoin. Mais il est dommage que, dès qu'il sait le fond des choses, il se repente de sa bonne action. L'optique de la scène, le jeu des acteurs, peuvent rendre tout spécieux, mais ne justifient pas tout, autrement il n'y aurait plus de règles. Il en est de même pour le romanesque outré des dénoûments; aussi c'est la lecture qui est la vraie pierre de touche des pièces de théâtre.

Ceci peut encore s'appliquer au Dépit amoureux (i654j. Le mérite de cette pièce consiste en quelques scènes d'un comique agréable, celle, par exemple, de la brouillerie et du raccommodement des deux amants, plaisamment répétée par le valet et la suivante. Nous vous avons lu un fragment de cette jolie scène. Mais, dans tout cela, la grossièreté paraît trop; le fond est d'un romanesque extravagant, et encore plus indécent. On peut remarquer cependant, comme

(\) Acte IV, scùncl.

indice de la verve qui allait se développer chez l'auleur, la caricature d'un pédant :

ALBERT

Maître, j'ai voulu...

MÉTAPHRASTË.

Maître est dit a magls ter :

C'est comme qui dirait trois fois plus grand.

Je meure.

Si je savais cela. Mais, soit, à la bonne heure. Maître, donc...

MÉTAPHRASTË.

Poursuivez.

ALBERT

Je veux poursuivre aussi Mais ne poursuivez point, vous, d'interrompre ainsi. Donc, encore une fois, mrutre, c'est la troisième, Mon fds me rend oliagrin : vous savez que je l'aime, Et que soigneusement je l'ai toujours nourri,

MÉTAPHRASTË.

Il est vrai : Filio non potest pneferri JSislfilius.

.Maître, en discourant ensemble, Ce jargon n'est pas fort nécessaire, me semble... Mon père, quoiqu'il eût la tèle des meilleures. Ne m"a jamais rien fait apprendre que mes Heures, Qui, depuis cinquante ans, dites journellement, Ne sont encor pour moi que du haut allemand. Laissez donc en repos votre science auguste, Et (jue votre langage à mon faible s'ajuste.

MÉTAPHRASTË.

Soit.

A mon lils, l'hymen me paraît faire peur ; Et sur quelque parti que je sonde son cœur, Pour un pareil lien il est froid, et recule.

MlîTAPllRASTE.

Peut-être a-t-il l'humeur du frère de 3Iarc-Tulle ,

Dont avec Atlicus le même fait sermon.

Et comme aussi les Grecs disent, .llhanaton...

Mon Dieu! maître éternel, laissez là, je vous prie. Les Grecs, les Albanais, avec l'Eselavonie, Et tous ces autres gens dont vous voulez parler : Eux et mon tils n'ont rien ensemble à démêler.

MÉTAPIIRASTE.

Eh bien donc, votre tils.'

ALBIUiT.

Je ne sais si dans l'âme I! ne sentirait point une secrète flamme; Quelque chose le trouble, ou je suis fort déçu ; Et je l'aperçus hier, sans en être aperçu, Dans un recoin du bois où nul ne se retire.

MÉTAPHilASTE.

Dans un lieu reculé du bois, voulez-vous dire, Un endroit écarté, latine^ secessus; Virffile l'a dit : Est in secessu locus...

Comment aurait-il pu l'avoir dit, ce Virgile, Puis(}ue je suis certain que, dans ce lieu tranquille, Ame du monde enfin n'était lors que nous deux P

MÉTAPHRASTE

Virgile est nommé là comme un auteur fameux D'un terme plus choisi que le mot que vous dites, Et noi! comine léaioin de ce qu'hier vous vîtes.

MOLIÈRE. 39î>

ALBERT

Et moi. je vous dis, moi, que je n'ai pas besoin De tcnn ■ jiiiis choisi, (rauteur ni de téiiioin, Et qu'il suffit ici de mon seul ténioiuMiage.

MÉTAPHRASTE

Il faut clioisir pourtant les mots mis en usage Pnr les meilleurs auteurs : Tu rivendo bonos. Comme on dit, scribendo sequare peritos.

ALBERT

Homme ou démon, veux-tu m'entendre sans conteste?

MÉTAPHRASTE

Quintilien en fait le précepte {])...

Les Précieuses ridicules (lGo9) furent pour Molière ce qn' Andromaque allait être pour Racine. Parvenu à la véritable comédie, c'est ici qu'il attaque pour la première fois les travers de son siècle. Aujourd'hui l'épithète de ridicules ne nous est plus nécessaire ; le mot de précieuses dit tout; alors il n'en était pas de même, et ce nom honorable se prenait dans la vraie acception du terme. Boileau dit encore :

C'est une précieuse, Reste de ces esprits jadis si renommés Que d'un coup de son art 3Iolière a diffamés (2).

Sous le poids du ridicule on oublia, en effet, les services rendus aux mœurs par ces femmes distinguées et ces sociétés choisies que résume le nom de l'iiôtel Rambouillet. Les belles conversations et les romans à la Scudéri tombèrent du même coup. Leur temps

(I) Aclc 11, sctno VII. (2) Salire X.

était passé; on ne pouvait plus \oir que l'abus et l'excès des recherches et des délicatesses qui avaient coin])attu l'ancienne grossièreté. Ceci est un fait dont l'appréciation n'est pas sans importance. On sait l'exclamation du vieillard (pii s'écria du parterre : « Couce rage, Molière, voici la bonne comédie, » et le mot de Ménage qui, voyant jouer des ridicules ciont il avait été complice, disait en sortant du théâtre : « Il « nous faudra Ijrùler ce que nous avons adoré. )i

Au fait, les Précieuses ridicules sont une farce pleine de verve et de gaieté, mais d'une jovialité un peu grossière. L'absurdité des précieuses éclate par le contraste du gros bon sens et de la rude franchise de Gorgibus, en C{ui la bourgeoisie de cette époque est représentée. Il faut en convenir, la donnée de la pièce est violente ; ces amants rebutés qui envoient leurs valets habillés en seigneurs pour jouer des filles honnêtes malgré leur ridicule outré, est une de ces invraisemblances que Molière jette souvent dans les premières scènes qui font la base de l'action, et qu'il faut lui passer, grâce aux effets comiques qu'il en fait jaillir.

Sganarelle (1660) est une farce invraisemblable et grossière, écrite en vers, mais peu digne de cet honneur. L'intrigue en est mauvaise; ce sont quatre personnages, dont chacun se croit trompé par un autre, au profit d'un tiers. Ici MoUère attaque pour la première fois une classe qu'on devrait plaindre, et dont il est reçu de rire : Sganarelle est une peinture des

MOLIÈRE. Il-Ol

tourments que fait subir à l' amour-propre des maris l'infidélité réelle ou prétendue de leurs femmes. Sous l'apparence d'une intrigue bouffonne, se développe ainsi un trait du cœur humain, et c'est par là que cette farce touche à la vraie comédie. Elle est d'ailleurs semée de plaisanteries ignobles sur l'infidélité conjugale; mais elle renferme quelques vers plaisants et bien tournés, notamment dans le monologue de Sganarelle :

Je hais de tout mon cœur les esprits colériques,

El porte grand amour aux liommes pacifiques.

Je ne suis point battant de peur d'être battu,

Et l'humeur débonnaire est ma grande vertu.

Mais mon honneur me dit que d'une telle offense

Il faut absolument que je prenne vengeance;

Ma foi! laissons le dire autant qu'il lui plaira !,..

Quand j'aurai fait le brave, et qu'un fer, pour ma peine,

M'aura d'un vilain coup transpercé la bedaine,

Que par la ville ira le bruit de mon trépas,

Dites-moi, mon honneur, en serez-vous plus gras?

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