TARTUFE
Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable. Un malheureux pécheur, tout plein d'initiuilé, Le plus grand scélérat qui jamais ait été (2);
et ce qui suit.
On a blâmé le dénoûment du Tartufe comme fondé sur des moyens étrangers à l'action. En cela, on a oublié que cette scélératesse, cachée sous le voile de l'hypocrisie, est si criminelle qu'elle exige un châtiment plus sévère que la simple expulsion de la famille qui a failli en devenir victime, et qu'elle est, de plus, si dangereuse que, pour briser cet inextricable réseau, il faut l'action d'une force supérieure.
(i) Acte IV, scùne V. (■>) Acte III, scène VI.
kh^ MOLIÈRE.
En un mot, dans un sujet dont !e fond est si sérieux, il faut au dénoûment un élément sérieux. Le comique se retrouve encore; l'incrédulité de Madame Pernelle, les façons doucereuses de M. Loyal, l'apostrophe même d'Orgon à Tartufe confondu , caractérisent le genre; mais, comme dans la tragédie, il fallait qu'on sentît l'action de la Providence, représentée ici par l'intervention inopinée du monarque.
On l'a dit plusieurs fois, ce dernier acte est un peu négligé pour la forme; il fut composé trop précipitamment. Mais quelle richesse de style dans les autres actes! Comme à chaque instant le dialogue étincelle de ces traits vifs qui dessinent d'un coup tout un caractère, et qui se gravent dans la mémoire pour n'en plus sortir! Ils sont trop connus pour vous les citer, Messieurs, à partir du pauvre homme! Mais combien ce langage précis, énergique, naïf, chez Orgon, Dorine, Damis, délicat et agréable chez Elmire, devient éloquent et noble dans les belles tirades où Cléante fait parler la raison et la vertu. Qui ne sait par cœur l'admirable discours du premier acte, sur la vraie et la fausse dévotion ? Relisons du moins quelques-uns de ces beaux vers. C'est Cléante qui parle :
Je ne suis point, mon frère, un docleur révéré; Et le savoir cliez moi n'est point tout retiré. Mais, en un mot, je sais, pour tonte ma science, Du faux avec le vrai faire la différence. Et comme je ne vois nul genre de héros Qui soient \)lus à jiriscr que les parfaits dévols. Aucune cliose au monde et plus noble, et plus belle Que la sainte ferveur d'un véritable zèle;
Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux
Que le dehors plû;ré d'un zèle spécieux,
Que ces francs cliarlalans, que ces dévols de place,
De qui la sacrilège et trompeuse grimace
Abuse impunément, et se joue, à leur gré,
De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré (1), etc.
J'avoue que c'est dans les paroles de Tartufe luimême que le style me paraît d'une perfection inimitable. Langage pur et doux, formes insinuantes, heureux emploi des termes favoris de la mysticité, tout cela mêlé à une certaine ardeur voluptueuse, colore admirablement les discours qu'il tient à Elmire.
La Bruyère a fait du Tartufe une critique étendue (2;. Il a décrit à sa manière un hypocrite; il a dit un peu de ce qu'il fait et beaucoup de ce qu'il ne fait pas; son Onuphre est presque en tout l'opposé de Tartufe. Onuphre est plus réel sans doute; on le rencontre plus souvent dans la vie ; mais, au fond, qu'est-ce que cela prouve? La Bruyère n'a ni peint ni jugé en poëte, tandis que Molière, élevé aux hauteurs de l'art, n'a jamais prétendu nous offrir le fac simile de ce que nous pouvons côtoyer tous les jours. Il devait faire ce qu'il a fait, prolonger jusqu'à l'idéal les lignes partant du vrai, et nous donner la poésie de l'imposture.
Au point de vue moral, le Tartufe excita de vives controverses entre les mondains et les gens sérieux. Bourdaloue s'arma contre lui de sa dialectique; Bossuet, de son impétueuse éloquence. On fut injuste
(0 Acte 1, scène VI.
(2J La BiiiYÊRE. Les Curactrret. Chapitre XUI. fie la mode.
kkk MOLIÈRE.
envers Molière ; il n'avait pas l'intention d'attaquer la vraie religion, et les hommes religieux l'auraient dû sentir. Le portrait qu'il trace est vrai; l'hypocrisie reçoit une flétrissure méritée, et le temps comportait une pièce de ce genre. Mais le scabreux de la scène principale pouvait alarmer; et c'est, de plus, une question de savoir jusqu'où peut aller le langage de la piété sur le théâtre et dans une telle bouche. Chez les âmes religieuses il y aura toujours un mouvement douloureux en entendant profaner l'expression de ce qu'elles respectent. Tartufe, sans doute, est le coup le plus dangereux porté, non à la religion, mais aux attitudes religieuses; cependant, il faut en convenir, le nombre des apologistes du Tartufe serait moins grand s'il se bornait à celui des ennemis de rhypocrisie. Bon nombre de ceux qui l'ont applaudi, haïssaient quelque autre chose encore que l'hypocrisie.