XI. — Tartufe
Tartufe est, à proprement parler, le chef-d'œuvre de Molière. Est-ce à dire ciue la portée philosophique de celte pièce soit supérieure à celle du Misanthrope? Nous en apprend -elle plus sur le fond de l'homme et même sur la société? Évidemment non. Mais tonte la question n'est pas là. L'examen de cette œuN re nous le montrera.
L'apparition du Tartufe eut lieu justement à l'ép0(jue brillante et glorieuse du règne de Louis XIV. Succès militaires, grandes constructions, divertissements magnifiques, galanteries royales, tout concourait à léclat de cette période, où la cour était mon daine essentiellement, et la religion pas précisément à la mode. Mais la religion, ou, si l'on veut, l'Église était puissante, honorée, accréditée; tout ce qui lui appartenait se voyait l'objet d'une grande considération; s'attacher à elle était un moyen de fortune, et l'on en usait sans scrupule.
D'autre part, on rencontrait des hommes vraiment religieux dont la vie faisait respecter la foi, et augmentait le lustre de la religion. Quant au roi, il n'était pas alors dévot comme il le devint plus tard; mais il avait des scrupules, et même de la superstition. L'homme vraiment pieux, disons-le en passant, n'est pas ce qu'on appelle dévot; il a d'autant moins de penchant à la superstition que sa piété est de meilleur aloi. On ne saurait dire que Louis XIV fut
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vraiment pieux; mais lui et sa cour se partageaient entre le scrupule et la mondanité. Cela explique les difïîcultés que le Tarlufe rencontra d'abord , et cela fait en même temps honneur au bon sens du monarque, dont la royale approbation s'étendit sur lui. L'auteur avait d'avance compté sur les gens de cour; il en eut pour lui sans doute un certain nombre; mais il eut contre lui un parti puissant, des dignitaires haut placés, le clergé même, dont un des membres avait, dit -on, servi de modèle au principal personnage. Averti des obstacles qu'il allait rencontrer, Molière eut besoin de courage pour mettre en œuvre sa conception. Il eut celui de l'honnête homme, et il eut aussi celui du poëte. Artiste avant tout, il ne put se refuser à ce que, pour un talent ordinaire, on appellerait la démangeaison de rendre sa pensée, mais à ce qu'ici nous devons nommer les sollicitations de son génie. Il mit au jour son chef-d'œuvre et celui de la scène comique.
Vous vous le rappelez, Messieurs, nous disions, il y a peu de jours, que la comédie admet la ressource de l'intérèl, mais qu'en général l'habitude de Molière était de n'en pas user. Ici, tout au contraire, il fait abonder un intérêt de sympathie qui va jusqu'au pathétique, au tragique même. De tous les amants représentés par Molière, il n'en est point de plus aimables que Valère et Mariane. Écoutez les supplications de Mariane aux geftoux de son père; elles vous rappelleront quelque chose d'iphigénie devant
UOLIÈRE. k&3
Mon père, au nom du ciel, qui connaît ma douleur, El par lout ce qui peut émouvoir voire cœur, Relâchez-vous un peu des droits de la naissance, El dispensez mes vœux de cette obéissance. Ne me réduisez point, par cette dure loi, Jusqu'à me plaindre au ciel de ce que je vous doi; El celte vie, hélas! que vous m'avez donnée. Ne me la rendez pas, mon père, infortunée. Si, contre un doux espoir que j'avais pu former, Vous me détendez d'être à ce que j'ose aimer, Au moins, par vos bontés qu'à vos genoux j'implore. Sauvez-moi du tourment d'être à ce (jue j'abhorre; Et ne me portez point à quelque désespoir, Kn vous servant sur moi de tout votre pouvoir.
ORGON, se sentant attendrir.
Allons, ferme, mon cœur! point de faiblesse humaine!
MARIAN'E
Vos tendresses pour lui ne me font point de peine ;
Failes-les éclater, donnez-lui votre bien,
Et, si ce n'est assez, joignez-y tout le mien;
J'y consens de bon cœur, et je vous l'abandonne :
Mais, au moins, n'allez pas jusques à ma personne;
El souffrez qu'un louvent, dans les austérités,
Use les tristes jours que le ciel m'a comptés.
On rentre dans le comique à la réponse d'Orgon :
Morlitiez vos sens avec ce mariage.
Et ne me rompez pas la tête davantage (t).
A ce propos, Messieurs, remarquons la parenté du génie de Molière avec celui de l'auteur de Gil Blas. A la fin de son œuvre, lorsque Le Sage nous a montré son héros tranquille, amélioré, heureux, et que nous nous laissons doucement attendrir au tableau qu'il vient de nous tracer, il tourne court, et comme Molière, nous repousse vers le comique.
(i) Acte IV, scène lU.
Est-ce d'avance et de parti pris que Molière a introduit ce vif intérêt dans le Tartufe? Nous ne le pensons pas; nous croyons que, comme chez tous les grands maîtres, ceci n'est pas le fruit d'un raisonnement, mais plutôt le résultat de la donnée générale de l'œuvre. Un sujet pareil réclamait par lui-même l'intervention de l'intérêt. Tartufe est ridicule sans doute, mais il est beaucoup plus que cela, il est redoutable, et jamais Molière n'eût traité ce caractère s'il n'en eût été lui-môme effrayé. L'excès de dépravation recouvert par l'hypocrisie religieuse en fait un personnage horrible; il faut que sa présence menace l'existence d'une ou de plusieurs personnes, qui devront, par là même, être représentées de manière à inspirer de la sympathie; car, si elles n'étaient pas aimables, que nous importerait leur perte? Aussi, outre les deux amants, toute la famille attire et mérite l'intérêt : une femme aimable et sage, un fils impétueux, mais honnête et franc, un frère sensé et respectable, une position honorable. Ils étaient heureux et unis, le malheur fond chez eux dès que l'imposteur y a mis le pied ; ce sont deux ou trois générations, c'est tout un monde en proie à la perturbation ; affections, fortune, honneur, ils sont atteints de tous les côtés. Ici nous ne saurions trop admirer l'art merveilleux avec lequel est rendu propre à la scène comique un sujet qui paraissait trop hideux pour elle. Comme, dans la tragédie, l'horreur s'adoucit et se purifie par la pitié, de môme, dans la comédie, l'horreur est tempérée par le ridicule. Mais ce ridi-
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cule ne doit point être le plaisant ou le facétieux qui peut se rencontrer dans les autres personnages; il doit être produit par le développement même du caractère vicieux. Ridiculisez donc le personnage qui fait horreur, et vous aurez résolu le problème. Mais que de génie pour en venir à bout ! C'est ce mérite que fait ressortir Ducis, dans son épître à Legouvé :
Que ne peut le génie! Il sait, par son prestige,
Changer i'iiorreur en ctiarme, et l'obstacle en prodige.
L'obstacle est l'ennemi qu'il se pl;iîl à dompter;
.Mais il est des (fforis qu'il ne faut pas tenter.
Qui 1 eût cru cependant, qu'nn fourbe^ un misérable,
Lascif, dévot, impie, humblement exécrable,
Le pauvre homme en un mol, qui. frais, jjieux et doux,
Vous mène par le nez le plus crédule époux,
Veut corrompre sa fentme en é|)0usant sa fille.
S'empare, en priant Dieu, des biens d'une famille,
Scélér;it (;ue l'enfer prit plaisir à former.
Tel enfin qu'il n'est pas de mot pour le nommer,
Pût exciter le rire, et parvînt à nous plaire?
Ce secret dans Tartufe est écrit par Molière (1).
Admirons, Messieurs, l'unité profonde de l'œuvre. Tout est plein du sujet; tout est puissamment compact; rien d'épisodique; point d'accessoire, même intéressant, puisqu'on ne peut donner ce nom à la <iharmante scène de Valère et de Mariane, qui se rattache directement à l'action. Et quelle vérité hardie dans la peinture des caractères! Celui de Tartufe surpasse tout par la profondeur de l'observation et la vérité de l'expression. Quel art de nous le montrer dès l'exposition, par les sentiments qu'il excite chez tous les membres de la famille, tout en
(>} Œuvr's ih- J.-F Ducis. Paris, i8-'6. Tomtî III, pageec.
attendant le troisième acte pour le faire paraître! Comme le sentiment de cette occulte et formidable influence en est rehaussé ! comme, dès qu'il entre en scène, il précipite la marche de l'action ! On sent qu'à se montrer plus tôt il se serait usé. Dans tout le cours de la pièce, pas un monologue : Tartufe est profondément discret; il agit, et ne parle pas sans nécessité. Mais quand il parle, comment cette profonde scélératesse parvient-elle à nous faire rire? C'est que ce jargon mystique, dont il s'est fait un vêtement, est devenu pour lui une seconde nature; c'est que sa profonde défiance trouve un piège dans l'ardeur de ses vices; c'est qu'il est plaisant de voir ce trompeur de tout le monde trompé par une femme qui n'emploie l'artifice qu'à regret et à l'extrémité. Comme il se trahit par ses premières paroles et par l'indécente pudeur qu'il manifeste à l'aspect de l'ajustement deDorine! Et Orgon, la contre-partie de Tartufe, il est aussi parfait que Tartufe lui-même ! C'est la dupe idéalisée, et Molière aurait pu aussi justement intituler sa pièce : La Dupe. Et tous les personnages, jusqu'à la vieille Madame Pernelle, aussi infatuée que son fils, et Dorine, la suivante à la langue bien afiilée, sont des chefs-d'œuvre en leur genre.
Quelle vivacité dans l'action, quelle verve continue, comme tout marche sans arrêt de l'exposition au dénoûment, quelle suite de scènes animées et dramatiques, à partir do cette exposition, l'une des plus parfaites du théâtre! On a critiqué la scène capitale, celle où Orgon se cache sous la table. Au
point de vue de la décence, nous n'entreprendrons pas de la justifier; mais, théâtralement parlant, elle est admirable. Plus on considère la suite de Faction, plus on sent qu'elle est rendue inévitable par l'infalualion d'Orgon; il ne se désabusera qu'en voyant de ses propres yeux, et encore ne sort-il de sa cachette que lorsqu'il a entendu Tartufe se vanter
De ravoir mis au point de voir tout sans rioii croire (1),
A mon sens cependant, la plus forte, la plus belle des situations de la pièce, ce n'est pas cette scène, mais bien celle de la dénonciation et la suivante. Ici Molière me semble parvenu au point culminant de son génie, au vrai sublime de l'art :