‹ Poètes de siècle de Louis XIVChapitre 65 sur 80 · XVI. — Les Femmes savantes · texte numérisé non relu

XVI. — Les Femmes savantes

Les précieuses avaient succombé sous les coups de Molière. Mais le bel esprit évincé était remplacé par les prétentions à la science et par la pédanterie; c'était le travers à la mode, et Molière n'oublia pas de stigmatiser ce nouveau ridicule. Il ne le tua pas cependant; la satire de Boileau sur les Femmes l'atteste vingt ans après :

Qui s'offrira d'abord? Bon, c'est cette savante

Qu'estime Roberva! et que Sauveur fréquente.

D'où vient qu'elle a l'œil trouble et !e teint si terni P

C'est que sur le calcul, dit-on, de Cassini,

Un astrolabe en main, elle a, dans sa gouttière,

A suivre Jupiter passé la nuit entière.

Gardons de la troubler. Sa science, je croi,

Aura pour s'occuper ce jour plus d'un emploi :

D'un nouveau microscope on doit, en sa présence,

Tantôt chez Dalancé faire l'expérience;

Puis d'une femme morte avec son embryon.

Il faut chez Du Vernez voir la dissection.

Rien n'échappe aux regards de notre curieuse (i).

Les Femmes savantes sont un chef-d'œuvre, sans doute, mais on ne peut les mettre au rang du Misanthrope et du Tartufe. L'infériorité du sujet est évidente; il ne s'agit ici que d'un ridicule, et même ceci n'est pas toujours un ridicule, c'est l'exagération seule qui lui donne ce caractère. La vanité n'en fait pas toujours le fond ; le goût des connaissances est parfois chez les femmes un penchant vrai, un goût res-

(i) Boileau. Satire X.

462 MOLIÈUE.

pectable jusqu'à un certain point, préférable à bien d'autres, assurément. En général, les femmes savantes étaient la plupart, on le voit même chez Molière, des personnes estimables, qui pouvaient peut-être négliger quelques détails domestiques, et qui avaient tort en cela, mais qui auraient été dans leur droit si elles n'avaient donné à la science que leurs moments de loisir. A coup sûr, cet emploi de leur temps et de l'activité de leur esprit est plus sage et plus salutaire que beaucoup d'autres, tolérés chez elles par l'usage et les mœurs. Sous ce point de A^ue, on se demande même si la comédie des Femmes savantes n'aurait point fait plus de mal que de bien. Elle confirme, en tout cas, ce que nous avons déjà dit, à propos de sujets plus graves, de l'indifférentisme de l'artiste. Un sujet prête au ridicule : Molière s'en empare et bâtit là-dessus sa comédie, sans trop s'inquiéter de ce qu'il ébranle à droite et à gauche.

Cette pièce a d'autres défauts d'ailleurs; et d'abord l'exagération du rôle de Bélise, qui passe les bornes, surtout dans la scène où elle s'obstine à prendre pour elle la demande que Clitandre fait faire de la main d'Henriette, après l'avoir réduit à s'écrier :

Je veux être pendu si je vous aime (1)

Ensuite, pourquoi Molière a-t-il rendu Trissotin odieux? Je ne parle pas même de la personnalité grossière cachée sous ce nom (Tricotin, Cotin\ ni du choix du sonnet d'Uranie, qui était en effet l'œuvre

(1) Acte I, scène IV.

de l'abbé Cotin. Le personnage ne fût-il qu'imaginaire, pourquoi le flétrir ainsi ? Ne suffisait-il pas de le peindre ridicule ? Est-il nécessaire qu'un pédant soit rempli de bassesse et d'envie, qu'il pousse l'intérêt et la grossièreté de cœur jusqu'à vouloir épouser malgré elle une fille qui lui déclare qu'elle ne saurait l'aimer, parce qu'elle en préfère un autre ? Tout cela dépasse le but de la pièce. Trissotin pouvait être le complice des femmes savantes, sans être pour cela un homme vil. Il est vraiment malséant de flétrir ainsi les littérateurs, d'autant plus qu'alors, purement littéraires, ils faisaient peu de bruit et ne se mêlaient de rien. Nous avons déjà remarqué l'apostrophe de Clitandre à leur adresse, il y a certainement des paroles trop dures :

II semble à trois gredins, dans leur petit cerveau,

Que, pour être imprimés et reliés en veau.

Les voilà dans l'État d'importantes personnes (1).

Et ce qui suit. Mais la cour goûtait ces flatteries.

Ces défauts reconnus, la pièce est charmante au point de vue du comique, et surtout dans le rôle excellent de Chrysale, plus naturel que celui des femmes savantes. Remarquons cependant combien la nuance particulière de chacune des trois, Philaminte, Béliseet Armande, se maintient fidèlement dans le cours de la pièce. Ce mérite a été relevé par La Harpe, ainsi que celui du personnage aimable d'Henriette et de l'aisance distinguée de Clitandre, qui ajoutent beaucoup à l'agrément et à la valeur de l'œuvre. Le style est

(0 Acte IV, scùnc m.

464 MOLIÈUE.

passablement inégal; on y rencontre assez de vers mal écrits, et des passages entiers mal tournés ou trop négligés. Mais ce qui est bien est très bien, entre autres la célèbre scène du sonnet et de l'épigramme, et encore, sous ce rapport, le discours de Ghrysale. Il a beau être connu , je ne résiste pas, Messieurs, au plaisir de vous en lire quelque chose, toutes réserves faites sur l'exagération du fond :

Page 1