‹ Poètes de siècle de Louis XIVChapitre 67 sur 80 · XVII. — Le Malade imaginaire · texte numérisé non relu

XVII. — Le Malade imaginaire

Le Malade imaginaire est la dernière œuvre dramatique de Molière. On sait qu'une représentation de cette pièce lui coûta la vie, en amenant la catastrophe qui termina un mal déjà avancé. Molière n'était donc pas malade imaginaire, mais fort malade lui-même,

(0 Acte II, scène VII.

lorsqu'il composait sa comédie et se moquait ainsi et des médecins, et des terreurs de la maladie. Des deux ridicules que nous y voyons aux prises, il est possible qu'aux yeux de l'auteur, celui des médecins d'alors, pédants, ignorants, un pied dans la barbarie, parût le plus excessif. Ce qui est certain c'est qu'il brave ici la médecine plus ouvertement que jamais.

BERALDE.

J'aurais souhaité de pouvoir un peu vous tirer de l'erreur où vous êtes, et, pour vous divertir, vous mener voir, sur ce chapitre, quelqu'une des comédies de Molière.

ARGAN

C'est un bon impertinent que votre Molière, avec ses comédies! et je le trouve bien plaisant d'aller jouer d'honnêtes gens comme les médecins!

BÉRALDE.

Ce ne sont point les médecins qu'il joue, mais le ridicule de la médecine.

ARGAN

C'est bien à lui à faire de se mêler de contrôler la médecine ! Voilà un bon nigaud, un bon impertinent, de se moquer des consultations et des ordonnances, de s'attaquer au corps des médecins, et d'aller mettre sur son théâtre des personnes vénérables comme ces messieurs-là!

BÉRALDE.

Que voulez-vous qu'il y mette, que les diverses professions des hommes? On y met bien tous les jours les princes et les rois, qui sont d'aussi bonne maison que les médecins.

ARGAN

Par la mort non de diable! Si j'étais que des médecins, je me vengerais de son impertinence ; et, quand il sera malade, je le laisserais mourir sans secours. Il aurait beau faire et beau dire, je ne lui ordonnerais pas la moindre petite saignée, le moindre petit

lavement; et je lui dirais : Crève, crève; cela l'apprendra une autre fois à te jouer à la Faculté.

BÉRALDE.

Vous voilà bien en colère contre lui.

ARGAN

Oui. C'est un malavisé; et si les médecins sont sages, ils feront ce que je dis.

BÉBALDE.

Il sera encore plus sage que vos médecins, car il ne leur demandera point de secours.

ARGAN

Tant pis pour lui, s'il n'a point recours aux remèdes.

BÉRALDE.

11 a ses raisons pour n'en point vouloir, et il soutient que cela n'est permis qu'aux gens vigoureux et robustes, et qui ont des forces de reste pour porter les remèdes avec la maladie ; mais que pour lui, il n'a justement de la force que pour porter son mal (I ).

Quoi qu'il en soit de l'intenlion de Molière, ce n'est pas sur ce ridicule-là que l'accent est mis pour nous, et celui des deux qui nous paraît le plus en relief est de beaucoup celui d'Argan.

Selon les uns, le Malade imaginaire est la plus folle des pièces de l'auteur, et il est sûr que le comique y est d'une largeur et d'une franchise non pareilles ; voyez, par exemple, la scène IX du premier acte. Selon d'autres, elle en est la plus profonde et la plus triste. Molière s'était moqué de beaucoup de ridicules et même de ^dces : l'amour de l'argent, l'amour de la vaine gloire , la jalousie , bien d'autres passions encore, prêtent naturellement à la risée. Ici il pénètre

(0 Acle 111, scène IIL

plus avant encore; le ridicule qu'il met en scène est celui de la plus intime, de la plus enracinée de toutes nos passions : l'amour de la vie. N'est-il pas étrange de voir un mourant s'attaquer là ? Et comme il fait ressortir ce qu'a de profondément avilissant cet amour de la vie et de la santé ! Argan est ridicule sans doute, mais l'excès de sa passion le rend en outre odieux ; il est bas, insensible, dégoûtant; son égoïsme va jusqu'à l'injustice, et presque à la cruauté, lorsqu'il menace sa fille du couvent si elle ne veut accepter le gendre qu'il lui destine (1 ).

L'arrière-goût de la lecture de Molière est toujours amer. PIhs on le lit, plus on est saisi de cette sûreté de connaissance de notre pauvre humanité, que personne, pas même Racine, n'a égalée. C'est ajuste titre que Boileau nommait Molière le contemplateur. Dire qu'il est philosophe, c'est trop peu dire : qui donc serait philosophe si ce n'étaient les grands poètes ? Mais la profondeur de ce coup d'œil, l'intimité de ce commerce avec les plus secrètes vérités du cœur, a peut-être droit de nous surprendre chez un observateur qui en était resté à la lumière naturelle. On a dit que Molière était mélancolique. Comment un cœur naturellement sensible, affligé du spectacle à la fois multiple et monotone de nos misères, et placé en dehors du rayon consolateur qui permet d'en espérer la guérison, aurait-il pu ne pas l'être?

Nous nous en tenons pour l'heure à Molière, Mes-

(1) Acte m, sc^nc 111.

sieurs. Après lui nous ne rencontrons plus de poëte comique dans le midi du siècle de Louis XIV. Boursault a bien donné la comédie d'Esope à la cour ; mais c'est une pièce sans nulle portée. La Mère coquette de Quinaull est une comédie d'intrigue dont le style manque de force, et qui ne mérite pas un examen. C'est dans un autre genre que nous aimerons à rencontrer Quinault.

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