Coup d'oeil géinéral
La Fontaine appartient à plusieurs genres; il a fait une tragédie, des comédies, un opéra, un roman en prose et en vers, des odes, des élégies, des épîtres, des poëmes, des contes et des fables enfin, titres immortels de sa gloire. Nous ne l'examinerons pas sous chacun de ces rapports; nous choisirons les plus remarquables; nous essayerons de caractériser l'écrivain, le poëte en général, les analogies qui le rapprochent de certains génies de son époque, les dissemblances plus tranchées qui le séparent de la plupart d'entre eux.
Le nom de La Fontaine et celui de Molière s'associent naturellement dans l'esprit de ceux qui s'occupent de la littérature du siècle de Louis XIV. Est-ce à cause de leur tour badin et plaisant, opposé au talent tragique de Racine, à l'esprit raisonnable du satirique Boileau? Oui, sans doute; mais ce n'est pas tout. Dans cette société de génies, une sympathie
intime devait rapprocher l'un de l'autre La Fontaine et Molière, et leur faire faire bande à part. Ils s'isolent des autres parce qu'au milieu du dix-septième siècle ils continuent le moyen âge. Non qu'ils ne soient de leur temps aussi; ils ont nécessairement, Molière surtout, plusieurs idées de leur époque, et transportés tels quels dans un des siècles antérieurs, ils y eussent paru étrangers. Mais, dans le dix-septième, ils semblent l'être à demi. Ils représentent ce que le dix-septième siècle s'attachait à renier; ils sont la protestation vivante contre le divorce entre les vieux âges et l'ère de civilisation, élégante et splendide, inaugurée par la cour et accueillie par la France.
Qu'est-ce que le moyen âge, Messieurs? Ce mot ici ne correspond qu'à une idée passablement vague ; il désigne en gros ce qui a précédé le dix-septième siècle, l'âge que le dix-septième siècle s'est chargé d'enterrer. L'époque des fabliaux a ses caractères propres. On est frappé de la réunion de deux traits disparates qui s'y sont produits à la fois : la moquerie et le goût, ou si l'on veut, l'enthousiasme du merveilleux. Ces deux dispositions ont beau se repousser, on sent qu'en France elles ont dû être produites, l'une et l'autre, par la pente naturelle du caractère national, jointe à des circonstances à peu près les mêmes partout.
Le merveilleux doit être poursuivi avec avidité aux époques de barbarie et de souffrance, lorsque le poids d'une nature brute écrase la vie humaine,
avant la naissance de ces mille douceurs qui accompagnent nos existences civilisées, lorsque l'art et l'industrie ne réussissent point encore à préserver l'homme des atteintes du climat, que la prévoyance ne lui ménage pas des ressources pour sa subsistance, que sa vie, en un mot, se trouve à la merci des saisons et des éléments. L'homme alors, tout entier à son impuissance, élève sa pensée vers un pouvoir inconnu, mais incontestable, qui lui semble se manifester par des châtiments encore plus que par des bienfaits ; il oublie ceux-ci pour ne se préoccuper que de ceux-là; ou bien les faveurs qu'il espère se présentent à son imagination dans un arbitraire tout plein de mystères et de prodiges. Plus tard, au contraire, lorsque l'homme, par les développements successifs de la science, en vient à se rendre compte, plus ou moins, des grandes lois par lesquelles la nature est régie; lorsque l'explication des phénomènes principaux l'aide à vaincre graduellement les obstacles qui l'arrêtaient de toutes parts, que chaque difficulté lui donne la joie ou le pressentiment d'un nouveau triomphe, il ne remonte plus guère, pour l'explication de certains faits, à la cause première, il se préoccupe surtout des causes prochaines. Il ne croit plus au merveilleux, mais il croit à lui-môme; l'adoration de l'homme remplace alors l'adoration de la nature. On cesse d'aimer le merveilleux, on cesse d'y croire, quand le sentiment de la force humaine l'emporte sur celui des forces naturelles. Mais à une période de transition, quand aux
restes de l'oppression de T homme par la nature se joint l'oppression de l'homme par l'homme, la passion du merveilleux, non encore épuisée, se trouve en face d'un autre élément. C'est bien toujours audessus de l'homme que l'esprit humain cherche un recours ; c'est de là surtout que le peuple attend les manifestations d'un pouvoir qui redresse le cours des actes de dureté et de yiolence auxquels il est exposé. Toutefois, comme les instruments de la force qui l'oppriment sont des hommes,' ils ont toujours un côté faible qui ne saurait échapper à sa pénétration; aussi le moyen âge fut-il partagé entre la moquerie et l'enthousiasme, mais l'enthousiasme inclinant vers la superstition. Et encore l'enthousiasme fut-il plus dans les actions que dans les écrits. La moquerie, au contraire, fit en grande part les frais de la littérature. La moquerie est le rôle naturel, la vengeance possible et presque la dignité des écrivains dans une société opprimée et misérable : l'enthousiasme suppose la liberté et la force. Ce qui manquait aux écrivains de ces temps-là c'était la noblesse vraie, c'était l'idéal. Cette élévation calme et soutenue, cette distinction qui appartient à une période de civilisation, d'équilibre entre l'ordre social et le développement des arts, lui resta toujours inconnue. L'imilation de Jésus-Christ, ce fruit exquis et suave de la piété du moyen âge, n'est pas de la littérature; c'est une inspiration de l'âme chrétienne, c'est l'écho d'une voix céleste. Et d'ailleurs ce n'est pas dans une langue moderne, c'est en latin que ce livre fut
écrit. Dès qu'on voulait écrire noblement, on se servait du latin; le français ne possédait pas ce qui peut donner à une langue un caractère sérieux; l'ironie est le trait dominant des époques antérieures au dixseptième siècle.
De plus, en thèse générale, on peut dire qu'à toutes les époques, ou à peu près, les écrivains ont appartenu à la classe bourgeoise. Le temps des troubadours fait exception; il y eut alors une série de poètes de haute naissance; mais plus tard, et surtout dans le nord de la France, la poésie redescendit l'échelle sociale et devint populaire; car, à ce moment, la bourgeoisie vraie, le tiers état, n'existait pas encore. Une fois la chevalerie abattue par l'accroissement du pouvoir royal, les idées qu'elle représentait n'eurent plus d'organes, et la poésie se pénétra du nouvel élément qui commençait à se développer; elle s'imprégna de l'esprit des classes moyennes. La civilisation n'est pas héroïque; elle est essentiellement bourgeoise, et si la cour a exercé de l'influence sur quelques écrivains, beaucoup, en revanche, ont exercé leur influence sur elle. Quoi de plus bourgeois en tout genre que Rabelais? Et pourtant François I" et sa cour en faisaient leurs délices!
Le même esprit railleur et insouciant se prolonge, à travers plusieurs siècles, comme un filon métallique et brillante. Le dix-septième, malgré ses Malherbe, ses Balzac, son hôtel de Rambouillet, dirai-je son Pascal, n'avait pas interrompu cette veine, que plus tard nous verrons mourir. L'ironie, toutefois, y
est, en général, d'un genre différent; le caractère que nous venons de signaler a disparu chez plusieurs; il suffit de comparer deux œuvres dont l'ironie fait le fond, et qui ne sont pas séparées par un temps fort considérable : la Satire Ménippée et les Provinciales. Tout est bourgeois dans la Satire, rien ne l'est dans les Provinciales. Mais si du dixseptième siècle nous passons au dix-huitième, nous n'y verrons plus, même en Voltaire, aucun exemplaire du moyen âge. C'est bien toujours le même esprit désabusé, la moquerie irrésistible du Gaulois ; mais ce n'est plus cette gaieté insouciante, négligée, un peu enfantine, qui se rit des choses auxquelles elle ne peut rien, et pour qui ce rire est une consolation, une indemnité. C'est, au contraire, une gaieté acérée, qui a un but, qui prend souci de tout, et qui se fait une arme du rire qu'elle provoque. D'ailleurs, outre cette différence, ce ne sont plus des tons aussi francs, la même verdeur, la même rondeur. Tout a passé à travers une civilisation plus raffinée; la haute société y a mis sa marque : on a autant d'esprit, moins d'originalité peut-être.
Mais au milieu du dix-septième siècle, dans la période qui nous occupe, il y a encore des différences entre les écrivains. Non pas relativement à leur condition : la plupart sont bourgeois ; mais le plus grand nombre abjurent, et si ce n'était Molière et La Fontaine, peu d'écrits auraient exprimé alors la bourgeoisie et le moyen âge. On dirait que tous deux accompagnent un moment le cercueil d'un ami dé-
cédé ; sympathie et convenance, tout les pousse à lui rendre les devoirs funèbres. Mais ils marchent les derniers du cortège, rattachés qu'ils sont à leur siècle par plusieurs côtés. Tous deux n'ont plus la foi au merveilleux; le caractère de leurs croyances, ou de ce qui manque à leurs croyances, n'est plus celui des époques antérieures. Tous deux soutiennent avec la cour des rapports qui influent sur leur carrière et sur la tendance de leur talent. Ceci est beaucoup plus prononcé pour Molière que pour La Fontaine. Vous vous souvenez, Messieurs, que nous avons signalé, il y a peu de temps, quelle fut la part du grand comique dans l'œuvre civilisatrice de Louis XIV. Ajoutons qu'il était d'une constitution intellectuelle plus profonde, d'une consistance morale plus solide que son ami. Le moyen âge a été représenté par La Fontaine bien plus entièrement et plus évidemment que par Molière.
IL — La Fontaine homme.
Nous l'avons dit plusieurs fois, un instinct naturel nous pousse irrésistiblement à chercher l'homme dans l'écrivain. Et cependant ces deux moitiés d'un même être sont rarement d'accord : l'écrivain exprime aussi la société dont il fait partie, et reproduit par là des idées et des sentiments étrangers à l'intimité de l'homme. Mais ici, rien de semblable; les écrits de La Fontaine sont le miroir de son caractère; l'homme, avec son laisser-aller, ses distractions, sa
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négligence excessive, se montre à nu et sans réserve, et se peint même dans les grâces faciles de l'écrivain. La Fontaine passa sa vie à se laisser faire. Tout jeune, il entra à l'Oratoire; mais bientôt il en sortit et se laissa embarrasser de deux sinécures, une charge et une femme. Sa qualité de père de famille en fut une troisième ; mais elles ne lui pesèrent pas longtemps : il abandonna tout pour s'en aller à Paris. Heureusement il avait des amis qui se chargèrent pour lui des devoirs et des nécessités de la vie et qui pourvurent aux besoins de son fils. Rien ne peint mieux le caractère de La Fontaine que sou épitaphe, composée par lui-même, commue on sait :
Jean s'en alla comme il était venu, Mangea le fonds avec le revenu, Tint les trésors chose peu nécessaire.
Quant à son temps, bien le sut dispenser : Deux parts en lit, dont il soûlait passer L'une à dormir, et l'autre à ne rien faire (1).
Tous les hommes marquants ont eu leur légende, et La Fontaine a été loin de faire exception à cette règle, surtout en apparence. Sans doute, en étudiant sa vie, on peut rejeter beaucoup de traits que la tradition y a ajoutés; mais il est à remarquer que ce qu'on rapporte à son sujet de plus étrange est précisément ce qu'il y a de plus avéré. Sa physionomie morale est très singulière. Le trait le plus saillant en est une nonchalance extrême, une sorte d'inconsis-
(i) Cette leçon est celle du recueil des œuvres poslliiuiies do La Fontaine, publié en 109G, un an après sa morl. Le second et le troisième vers sont foft (lifTérents dans la plupart des éditions modernes. {Éditeurs.)
tance, une mollesse, une fluidité de volonté ; l'eau n'est pas plus prompte ni plus docile à prendre la forme du vase où elle se répand. Par intervalles seulement, cette volonté parvient à se réveiller. Une nature analogue a pu se rencontrer chez quelques grands talents; l'intelligence est susceptible de se développer malgré la paralysie de la volonté, comme, en revanche, la volonté de se renforcer pendant le sommeil ou le défaut de l'intelligence. Mais ce dédoublement de l'individu ne se manifeste heureusement guère au point où nous le surprenons chez La Fontaine. Un trait particulier fait ressortir cette nature extraordinaire, c'est sa distraction bien connue. Ou, pour parler juste, c'est l'état d'abstraction où une pensée, un sentiment, une impression le plongeait si souvent. Tout alors disparaissait de devant son esprit, et il était capable de commettre les méprises les plus inattendues et les plus étranges.
Un témoignage de cet excès de distraction, comme de la facilité avec laquelle La Fontaine se livrait à l'impression du moment présent, quelle qu'elle fut, nous est fourni par une lettre en prose et en vers, qu'il adressa, à l'âge de soixante-sept ans, à l'abbé Yergier, poëte contemporain son disciple. Il s'y plaint d'une mésaventure qu'il avait eue. Rêvant aux grâces d'une jeune demoiselle qu'il venait d'entrevoir, il s'était trompé de route : « La pluie me fit arrêter près « de deux heures à Auney. J'étais encore à cheval « qu'il était près de dix heures. Un laquais, le seul « homme que je rencontrai, m'apprit de combien
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« j'avais quitté la vraie route, et me remit dans la « voie en dépit de Mademoiselle de Beaulieu, qui « m'occupait tellement que je ne songeais ni à l'heure a ni au chemin. Mais cela- ne servit de rien : il fallut ic giter au village. Vous voyez, Monsieur, que sans « la visite qu'elle nous fit, je n'aurais pas eu un gîte « dont il plaise à Dieu vous préserver.... Elle m'a « fait consumer ti'ois ou quatre jours en distractions « et en rêveries, dont on fait des contes par tout Paris. « Vous conterez, s'il vous plaît, à la compagnie l'I- « liade de mes malheurs. Non que je veuille vous at- « trister : quand je le voudrais, on ne plaint guère a les gens de mon âge qui retombent dans ces « erreurs. »
Voici ce que l'abbé Vergier répond à La Fontaine :
Que vous vous trouviez enchanté
D'une beauté jeune ei charmante,
L'aventure est peu surprenante :
Quel âge est à couvert des traits de la beauté ? Ulysse au beau parler, non moins vieux, non moins sage
Que vous pouvez l'être aujourd'hui,
Ne se vit-il pas, malgré lui, Arrêté par l'amour sur maint et maint rivage? Qu'en quittant cet objet dont vous êtes épris, Sur le choix des chemins vous vous soyez mépris,
L'accident est encor moins rare.
Hé! qui pourrait être surpris
Lorsque La Fontaine s'égare?
Tout le cours de ses ans n'est qu'un tissu d'erreurs,
Mais d'erreurs pleines de sagesse.
Les plaisirs l'y guident sans cesse
Par des chemins semés de fleurs.
Les soins de sa famille, ou ceux de sa fortune,
Ne causent jamais son réveil :
Il laisse à son gré le soleil
Quitter l'empire de Neptune,
Et dort tant qu'il plaît au sommeil.
Il se lève au matin, sans savoir pour quoi faire; Il se promène, 11 va, sans dessein, sans sujet; Et se couche le soir, sans savoir d'ordinaire
Ce que dans le jour il a fait.
Le portrait est aussi fidèle que charmant ; mais La Fontaine lui-même avait-il conscience du degré où allait cet état d'absorption dont cent autres anecdotes font foi? Cela est douteux. La Fontaine est sincère dans ses aveux et incapable d'affecter ce qu'il ne sent pas. Sa nonchalance, d'ailleurs, s'étend à peu près à tout; il a été insoucieux de sa fortune, de son indépendance, de ses devoirs en tout genre, mais non de sa gloire, ni de la perfection de son art. Il travaillait chacune de ses œuvres avec grand soin, ses manuscrits en témoignent, et les moins bonnes de ses fables sont aussi travaillées que les meilleures.
La Fontaine aima par-dessus tout le plaisir et la liberté; il n'eut point de passions, mais des goûts tyranniques, plus funestes à l'âme que des passions. On ne peut se le dissimuler, sa vie fut déshonorée par des liaisons où le cœur eut peu de part. La seule passion, ou plutôt le goût le plus profond qui fut en lui, c'était le goût de la paresse, tranchons le mot, du sommeil. Personne n'a parlé du sommeil comme lui. Voyez, entre autres, dans le Songe d'un habitant du Mogol :
Je ne dormirai point sous de riches lamhris: Mais voit-on que le somme en perde de son prix? En est-il moins profond et moins plein de délices (l)i'
(0 Livre XI, fable IV.
Ailleurs il dit encore :
Et par saint Jean, si Dieu me prête vie, Je le verrai ce pays où l'on dort.
Puis il ajoute :
On y fait plus, on n'y fait nulle chose : C'est un emploi que je recherche encor.
Ce sommeil-là est plus que du sommeil. Dans ses lettres, l'éloge du sommeil revient à chaque instant. Il termine ainsi l'une de celles où il raconte à sa femme son voyage en Limousin : « Voyez l'obliga- « tion que vous m'avez; il ne s'en faut pas un quart « d'heure qu'il ne soit minuit, et nous devons nous « lever demain avant le soleil, bien qu'il ait promis « en se couchant qu'il se lèverait de fort grand matin. « J'emploie cependant les heures qui me sont les plus « précieuses à vous faire des relations, moi qui suis « enfant du sommeil et de la paresse. Qu'on me « parle après cela des maris qui se sont sacrifiés pour « leurs femmes ! Je prétends les surpasser tous, et « que vous ne sauriez vous acquitter envers moi, si ce vous ne me souhaitez d'aussi bonnes nuits que j'en « aurai de mauvaises avant que notre voyage soit « achevé (i). »
La Fontaine, donc, ne fit rien que des vers; il s'abandonna pleinement au courant des impressions et des circonstances. Il eut de vrais amis; il fut aimé pour sa bonhomie, sa bienveillance, quelque chose de doux, d'inofFensif dans le caractère, une facilité,
(1) A Madame de La Fontaine. Richelieu, le 3 septembre i663.
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une simplicité de mœurs allant jusqu'à la crédulité. Il s'est ainsi dépeint lui-même :
Un enfant des neuf Sœurs, enfant à barbe grise,
Qui ne devait en nulle guise Être dupe : il le fut, et le sera toujours. Je me sens né pour être en bulte aux méehants tours. Vienne encore un trompeur, je ne tarderai guère (1).
On se rit parfois de cette disposition à tout croire, mais on aime volontiers ceux de qui elle est le partage. Une fois seulement, La Fontaine se laissa aller au ressentiment; il écrivit contre LuUi la pièce dont ces vers sont tirés, la satire du Florentin. Lulli lui avait demandé un opéra à mettre en musique. La Fontaine écrivit Dapkné ; l'œuvre achevée, Lulli la rejeta et préféra la Proserpine de Quinault. Mais dans cette satire, imprimée sans la permission de l'auteur, La Fontaine n'est pas même sorti de son caractère; on y voit un homme en colère, non point un homme méchant. Il ne tarda pas d'ailleurs à se calmer et même à se raccommoder avec le grand musicien.
Chez La Fontaine, la bonté du cœur n'excluait pas la malice de l'esprit; mais ce n'était pas contre les individus que s'exerçait cette malice; il s'attaquait à l'inépuisable fonds de la nature humaine, et c'est elle qui fournit ample matière aux types immortels qu'il a rais en scène. Nous reviendrons là-dessus. Ajoutons, pour l'heure, que La Fontaine était non-seulement bon, mais sensible aussi, quoique sa sensibilité ne s'épanchât pas dans ses canaux les plus naturels.
(1) Le Florentin, saUre.
Ami excellent, nous avons vu qu'il fut mauvais mari et mauvais père. Il a donné mille preuves de sa solidité, de sa fidélité, on peut dire de son dévouement en amitié ; V Élégie aux Nymphes de Vaux en restera l'immortel témoignage. Il devait sans doute beaucoup à Fouquet, qui, lorsque La Fontaine, à l'âge de trente-sept ans, abandonnant famille, emploi, maison, vint s'établir à Paris, l'avait accueilli, pensionné, admis dans son intimité. Mais, à cette époque, défendre un accusé contre le courroux du monarque, n'était pas le signe d'une âme commune. Il fallait du courage pour dire en parlant de Louis XIV :
Du tilre de clément rendez-le ambitieux:
C'est par là que les rois sont semblables aux dieux.
Du magnanime Henri qu'il contemple la vie;
Dès qu'il put se venger, il en perdit l'envie.
Inspirez à Louis celle même douceur :
La plus belle victoire est de vaincre son cœur.
Oronte esta présent un objet de clémence.
S'il a cru les conseils d'une aveugle puissance,
Il est assez puni par son sort rigoureux;
Et c'est être innocent que d'être malheureux (^}.
Et comme il aima ses autres amis, Tyladame de la Sablière, Madame d'Hervart, Maucroix ! Comme l'amitié l'a inspiré ! Qui ne sait par cœur ces vers inimitables :
Qu'un ami véritable est une douce chose! Il cherche vos besoins au fond de votre cœur;
Il vous épargne la pudeur
De les lui découvrir vous-même :
Un songe, un rien, tout lui fait peur,
Quand il s'agit de ce qu'il aime (2).
(0 Élégie \I. Pour M. Fouquet. (2) Livre VUI, fabie XI.
La vie de La Fontaine atteste que ces paroles étaient sorties de son cœur autant que de son génie.
Après la disgrâce de Fouquet, ce furent d'abord la duchesse de Bouillon, nièce de Mazarin, et 3îarguerite de Lorraine, duchesse douairière d'Orléans, qui protégèrent La Fontaine. Plus tard, la mort de l'une et l'absence de l'autre, auraient laissé le poète sans asile, s'il n'avait été recueilli par Madame de la Sablière. Ce commerce affectueux et pur avec une femme distinguée par son esprit, son goût, la fin édifiante de sa vie, semble avoir encore perfectionné le talent de La Fontaine. Jamais il n'est plus heureux qu'en s'adressant à elle. Quelque chose de plus élevé, de plus élégant, de plus profondément senti ajoute alors à ses paroles un charme supérieur. Mais cette excellente amie mourut, et La Fontaine se fût de nouveau trouvé sans protection et sans abri, si M. d'Hervart, conseiller au parlement de Paris, qui entretenait depuis plusieurs années avec lui un commerce d'amitié, ne s'était empressé de lui offrir sa maison. Il allait l'engager à venir chez lui, lorsqu'il le rencontra dans la rue. On sait la réponse du fabuliste à sa proposition : « J'y allais. » Cette confiance entière au cœur de ses amis entre pour une part dans le privilège accordé au seul La Fontaine, celui de n'être point avili par la dépendance dans laquelle il a vécu. Sans doute aussi, sa dignité se conservait par l'éclat de son talent, par l'inaltérable bonté de son caractère, par la noblesse de sa reconnaissance,
par le ton délicat des éloges qu'il donnait à ses protecteurs :
Iris, je vous loùrais; il n'est que trop aisé,
dit-il à Madame de la Sablière;
Mais vous avez cent fois notre encens refusé;
En cela peu semblable au reste des mortelles,
Qui veulent tous les jours des louanges nouvelles.
Pas une ne s'endort à ce bruit si flatteur.
Je ne les blâme point; je souffre cette humeur :
Elle est commune aux dieux, aux monarques, aux belles.
Ce breuvage vanté par le peuple rimeur,
Le nectar, que l'on sert au maître du tonnerre,
Et dont nous enivrons tous les dieux de la terre,
C'est la louange, Iris. Vous ne la goûtez point :
D'autres propos chez vous récompensent ce point (1).
Il dit ailleurs :
On ne peut trop louer trois sortes de personnes : Les dieux, sa maîtresse et son roi (2).
Mais ce fut peut-être ce dernier qu'il loua le moins. Il louait avec foi, avec abandon ceux qu'il aimait, ceux dont il se sentait aimé, dont il était sûr, non ceux qu'il aurait pu vouloir gagner : Louis XIY s'en aperçut et l'abandonna.
Quant aux mœurs de La Fontaine, on ne le sait que trop, elles furent mauvaises. Les palliatifs sont hors de saison; le temps n'est plus, d'ailleurs, où cette triste vérité était difficile à dire. La licence qui flétrit une si grande partie des œuvres de ce grand poëte s'est retrouvée dans sa vie; toutes les circonstances atténuantes manquent ici. Reconnaissons
(1) Livre X, fable I. (2) Livre 1, fable XIV.
toutefois qu'aussi simple dans le mal que dans le bien, si La Fontaine n'a point raisonné contre ses vices, s'il a répété d'après nature :
Chacun a son défaut, où toujours il revient : Honte ni peur n'y remédie (1 ),
il n*a point non plus raisonné en leur faveur. Il ne remonte pas contre le fil de l'eau, sans doute; mais il n'aide pas non plus le torrent à l'emporter; il se laisse tout bonnement aller au courant. Lui-même est convenu plus d'une fois de ses torts; il termine ainsi le conte des Aveux indiscrets :
Le nœud d'hymen veut être respecté,
Veut de la foi, veut de l'honnêteté
Je donne ici de beaux conseils, sans doute : Les ai-je pris pour moi-même? hélas! non.
Et dans son chef-d'œuvre de Philémon el Baucis :
Pour peu que des époux séjournent sous leur ombre, Ils s'aiment jusqu'au bout, malgré l'effort des ans. Ah! si Mais autre part j'ai porté mes présents.
Écoutons-le enfin dans cette charmante épîlre à Madame de la Sablière, lue à l'Académie :
Si le ciel me réserve encor quelque étincelle Du feu dont je brillais en ma saison nouvelle, Je la dois employer, suffisamment instruit Que le plus beau couchant est voisin de la nuit. Le temps marche toujours; ni force, ni prière, Sacrifices ni vœux n'allongent la carrière; Il faudrait ménager ce qu'on va nous ravir. Mais qui vois-je que vous sagement s'en servir? Si quel(iues-uns l'ont fait, je ne suis pas du nombre; Des solides plaisirs je n'ai suivi que l'ombre;
(0 Livre UI, fable VU.
J'ai toujours abusé du plus cher de nos biens. Les pensers amusants, les vagues entretiens, Vains enfants du loisir, délices chimériques; Les romans et le jeu, peste des républiques, Par qui sont dévoyés les esprits les [)li:s droits. Ridicule fureur qui se moque des lois; Cent autres passions des sages condamnées. Ont pris comme à l'envi la fleur de mes années. L'usage des vrais biens réparerait ces maux; Je le sais, et je cours encore à des biens faux. Je vois chacun me suivre : on se fait une idole De trésors, ou de gloire, ou d'un plaisir frivole. Tantales obstinés, nous ne portons les yeux Que sur ce qui nous est interdit par les cieux
J'entends que l'on me dit : Quand donc veux-tu cesser?
Douze lustres et plus ont roulé sur la vie :
De soixante soleils la course entresuivie
Ne t'a pas vu goûter un moment de repos.
Quelque part que tu sois, on voit à tout propos
L'inconstance d'une âme en ses plaisirs légère,
Inquiète, et partout hôtesse passagère;
Ta conduite et tes vers, chez toi tout s'en ressent
Je m'avoue, il est vrai, s'il faut parler ainsi, Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles, A qui le bon Platon compare nos merveilles; Je suis chose légère, et vole à tout sujet; Je vais de fleur en fleur, et d'objet en objet; A beaucoup de plaisir je mêle un peu de gloire. J'irais plus haut peut-être au temple de Mémoire, Si dans un genre seul j'avais usé mes jours; Mais, quoi! je suis volage en vers comme en amours. En faisant mon portrait, moi-même je m'accuse, El ne veux point donner mes défauts pour excuse; Je ne prétends ici que dire ingéntiment
L'effet bon ou mauvais de mon tempérament
Tel que fut mon printemps, je crains que l'on ne voie Les plus chers de mes jours aux vains désirs en proie.
Que me servent ces vers avec soin composés? N'en attends-je autre fruit que de les voir prisés?
C'est peu que leurs conseils, si je ne sais les suivre, Et qu'au moins vers ma fin je ne commence à vivre; Car je n'ai pas vécu; j'ai servi deux tyrans: Un vain bruit et l'amour ont partagé mes ans. Qu'est-ce que vivre, Iris? vous pouvez nous l'apprendre. Votre réponse est prête; il me semble l'entendre : C'est jouir des vrais biens avec tranquillité; Faire usage du temps et de l'oisiveté; S'acquitter des honneurs dus à l'Être suprême; Renoncer aux Phyllis en faveur de soi-même; Bannir le fol amour et les vœux impuissants, Comme hydres dans nos cœurs sans cesse renaissants (1).
Au fait, La Fontaine n'eut d'autre guide que les instincts bons ou mauvais de Tliomme naturel. Vers la fin cependant, et à la suite d'une grave maladie, il songea sérieusement à la mort. Les exhortations de ses amis, Maucroix, Racine, arrivés alors eux-mêmes à une piété véritable, aidèrent sans doute à une conversion dont le reste de sa vie montra la sincérité. Parmi les preuves qu'il en donna, il est quelques détails. Messieurs, qui, d'après le tour habituel de nos idées, pourraient nous causer quelque surprise :
Et l'auteur de Joconde est armé d'un cilice.
Cela étonne ; mais ces manifestations, autorisées par un culte différent du nôtre, ne doivent point nous offusquer, ni rien altérer à la conviction de la profondeur et de la solidité de la révolution morale que La Fontaine avait subie. Aussi simple dans le bien que dans le mal, il accepta tout à la fois, et persista dans la bonne voie jusiju'à sa mort, arrivée en 1695. Il était âgé de soixante et quatorze ans. On sait qu'il
( 1 ) Discours à Madame de la Sablière.
avait renoncé à tout travail profane, et qu'il s'occupait à traduire et à paraphraser les hymnes de l'Eglise. Entre autres beaux vers du Dtes irœ, on doit remarquer ceux-ci ; le poëte s'adresse au divin Rédempteur et lui dit :
Tu ne t'es reposé que las de me chercher.
Et plus loin :
Le larron te priant fut écouté de loi.
La prière et l'amour ont un charme suprême.
Et à la fin :
Je te laisse le soin de mon heure dernière.
Il y a bien de l'âme dans la parfaite simplicité de ce dernier élan.
Voici la dernière lettre de La Fontaine. Elle est adressée kM. de Maucroix :
« Tu te [rompes assurément, mon cher ami, s'il « est bien vrai, comme M. de Soissons me l'a dit, ce que. tu me croies plus malade d'esprit que de corps. « Il me l'a dit pour tâcher de m'inspirer du courage, « mais ce n'est pas de quoi je manque. Je t'assure « que le meilleur de tes amis n'a plus à compter « sur quinze jours de vie. Voilà deux mois que je « ne sors point, si ce n'est pour aller un peu à l'A- « cadémie, afin que cela m'amuse. Hier, comme j'en « revenais, il me prit au milieu de la rue du Chantre, « une si grande faiblesse, que je crus véritablement « mourir, 0 mon cher! mourir n'est rien : mais « songes-tu que je vais comparaître devant Dieu?
« ïu sais comme j'ai vécu. Avant que tu reçoives « ce billet, les portes de l'éternité seront peut-être a ouvertes pour moi. »
Voici maintenant la réponse éminemment chrétienne de M. de Maucroix :
« Mon cher ami, la douleur que ta dernière lettre « me cause est telle que tu te la dois imaginer. Mais « en même temps, je te dirai que j'ai bien de la con- « solation des dispositions chrétiennes où je te vois. « Mon très cher, les plus justes ont besoin de la mice séricorde de Dieu. Prends-y donc une entière con- « fiance, et souviens-toi qu'il s'appelle le Père des « miséricordes et le Dieu de toute consolation. In- « voque-le de tout ton cœur. ... Si tu n'as pas la force « de m'écrire, prie M. Racine de me rendre cet office « de charité, le plus grand qu'il me puisse jamais « rendre. Adieu, mon bon, mon ancien et mon véri- « table ami. Que Dieu, par sa très grande bonté, « prenne soin de la santé de ton corps et de celle de « ton âme. »