I. — Caractère et vocation de Boileau
Passer de La Fontaine à Boileau, c'est franchir d'un coup un des plus vastes intervalles que nous présente T histoire des individualités littéraires. Du plus naïf des poètes nous allons au plus réfléchi, au plus raisonnable de tous ; de l'écrivain qui ne connut d'autre règle que l'inspiration de son génie, nous arrivons à l'esprit dogmatique par excellence, à celui qui, parlant sans cesse à l'intelligence et au bon sens, s'est le plus sobrement adressé au cœur.
La gloire de Boileau a été sujette à des vicissitudes ; son talent et son rôle ont été appréciés très diversement. Ne nous rendons pas injustes envers lui ; imitons notre époque qui a généralement replacé cet illustre écrivain au rang qu'il occupait au dix-septième siècle, et que le dix-huitième avait tenté de lui ravir. Voltaire, qui a dit quelque part :
Bûileau, correct auteur de quelques bons écrils, Zoïle de Quinault ei flalteur de Louis (1),
(\) Voltaire. Épitre à Boileau.
DCILEAU DESI'IU'.VUX. OOO
a été plus juste dans ses Discours sur l'Homme; il y dit:
On peut à Despréaiix pardonner la satire : Il joignit l'art de plaire au malheur de médire. Le miel que cette abeille avait tiré des fleurs Pouvait de sa pi(}iire adoucir les douleurs (1),
Marmontel, dans ses Éléments de Liitérature, d.\ydY\é de Boileau sur un ton assez sévère. Il lui reconnaît sans doute « un esprit fin et juste ; mais, » ajoufe-t-il, « son âme était froide et lente. » Il lui reproche le mélange, dans ses ÉpUres, du Ion noble et des plaisanteries vulgaires. Il appelle grotesque une image à laquelle notre siècle donnerait le nom de pittoresque, celle du dieu du Rhin, essuyant sa barbe limoneuse{^). 11 conclut en disant que, « en général, les défauts do- « minants des Épîtres de Boileau sont la sécheresse « et la stérilité, des plaisanteries parasites, des idées « superficielles, des vues courtes et de petits desfc seins (3), «
Marmontel, toutefois, dans son Epltre aux Poëtes, a mieux reconnu, non pas tous les mérites, mais une partie des mérites de Boileau :
Mais ce Boileau, juge passionné, N'en est pas moins législateur habile.
Au\ lents cllorts d'un travail obstiné Il fait céder la nature indocile; Dans un terrain sauvage, abandonné, A pas tardifs creuse un sillon fertile, Et son vers froid, bien poli, bien tourné.
(1) VoLTAiKE. BiscoursUl sur l'Homme,
(2) Épiire IV. Ju Mol.
(3) Makmoxiel. Éléments de littérature. ArUdc ÉpUre.
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A foi'ce d'art rendu simple et facile, Ressemble au trait d'un or souple et ductile Par la filière en glissant façonné.
Que ne peut point une élude constante!
Sans feu, sans verve et sans fécondité, Boileau copie; on dirait qu'il invente; Comme un miroir il a tout répété.
Mais l'art jamais n'a su peindre la flamme; Le sentiment est le seul don de l'àme Que le travail n'a jamais imité.
J'entends Boileau monter sa voix flexible A tous les tons, ingénieux flatteur, Peintre correct, bon plaisant, lin moqueur, Même léger dans sa gaîté pénible; Mais je ne vois jamais Boileau sensible : Jamais un vers n'est parti de son cœur.
Cinquante ans avant l'époque de Marmontel et de Voltaire, l'autorité de Boileau régnait sans contrôle. Il était l'oracle, l'Aristote du goût; personne n'osait en appeler de ses décisions. A quelque jugement qu'on s'arrête, et sans anticiper sur ceux que nous tenterons de motiver, reconnaissons que l'apparition de Boileau dans le monde littéraire est un fait historique d'une grande importance. Sous ce rapport déjà, il mérite de notre part une attention particulière; mais il la mérite aussi à d'autres égards.
Il est impossible de bien juger Boileau, si l'on ne cherche d'abord à se rendre compte de l'état dès lettres françaises au moment de son entrée dans l'arène.
En 1660, on possédait déjà de grands modèles, le Dhcours sur la Méthode et les Provinciales. Mais Descartes et Pascal, qui n'avaient dominé que la prose, n'avaient point, même dans la prose, terrassé le faux goût. Leur triomphe ne fut qu'un tiiomphe pos-
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tluime; la belle et pure forme de langage qails avaient introduite ne profita, comme exemple, qu'à une génération plus tardive. L'éloquence resta généralement emphatique, précieuse, frivole; Bossuet lui-même s'égara longtemps. En poésie, le bon goût avait encore moins de défenseurs et de garants : Malherbe n'avait cultivé qu'un genre, un genre solennel, calqué sur l'ode antique, tournant même parfois au pastiche, où l'emphase est trop facilement excusée, où la convention exerce des droits que, pendant longtemps, on ne lui a pas contestés. Corneille, il est superflu de le dire, avait plus de génie; nous l'avons suivi dans le développement de ses grandes beautés et ses énormes défauts ; mais les beautés s'imitent moins facilement que les défauts ne se copient. Racine lui-même, dans ses premières productions, imite les défauts de Corneille. Le siècle, en général, tendait en poésie au grand et au poli, au noble et à l'élégant, et à côté de celle' tendance, le goût du burlesque faisait fortune. C'est vers ces deux extrêmes que se portait tour à tour l'esprit du dixseptième siècle avant son glorieux midi. La mesure, le bon sens, la vérité faisaient défaut, et la lecture des auteurs italiens et espagnols encourageait les écrivains dans cette fausse voie. Au milieu de tout cela, perçaient bien, il faut l'avouer, quelques esprits plus indépendants. Les uns tendaient à ce qui, de nos jours, s'appelle le romantisme; d'autres, lassés de Timitation des anciens, s'inspiraient des souvenirs nationaux. iMais, entrepris par des mains inhabiles, ces
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essais intempestifs furent promptement réprimés, et sans le châtiment que la plume de Boileau leur fit subir, les noms de ceux qui les tentèrent seraient morts comme leurs œuvres.
A part ce (ju'il y avait de naturel et de fondé dans leurs poursuites, il était à désirer que le génie du faux en littérature rencontrât un adversaire qui n'eût pas seulement beaucoup de raison, beaucoup d'esprit, mais aussi du talent; qui ne fiit pas critique et négatif seulement, mais qui fût poëte lui-même, et qui sût joindre l'autorité de l'exemple a celle du raisonnement. La première de ces autorités est la plus importante sans doute, et à choisir entre les deux, on peut se passer de la seconde. Racine fut. aussi bien réformateur que Boileau et dans le même temps; il a exprimé dans son œuvre la juste pondération du bon sens, de l'imagination et du goût. Mais Boileau, qui lui est inférieur comme poète, a réuni les deux moyens d'intluence. Il a combattu, jugé, condamné. Il a dominé son siècle par une autorité incontestable, irrésistible, preuve du droit qu'il avait à l'exercer. Personne, au surplus, ne lui conteste entièrement cette gloire. On lui accorde aussi plus ou moins celle du poète, au point de vue de la forme surtout, et l'on ne saurait faire autrement. 11 faut le lire et le relire, le soumettre à la réflexion, l'envisager dans son temps pour légitimer ce qu'il vaut. Si, d'emblée, nous comparons la forme poétique de Boileau avec celle d'un moderne, de Casimir Delavigne, par exemple, celle dernière, en elle-même,
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nous semblera valoir celle de notre grand critique. Mais l'impression reçue n'est pas la vraie mesure de la valeur littéraire d'un poëte. Pour tonl ce qui concerne le mérite de la forme, il s'opère un invisible et lent travail de dépréciation successive. La forme se transporte, se perfectionne ; les derniers imitateurs peuvent, quant au résultat, paraître supérieurs aux modèles et aux inventeurs. Toutefois le prix de l'invention, même de celle de la forme, est considérable, et en poésie comme en finance, il faut se rappeler que dix mille livres du temps de Louis XIV en valent vingt mille du nôtre. N'oublions pas qu'avant Boileau, la forme poétique qu'il a créée n'existait point, qu'elle n'était pas même soupçonnée, qu'il l'a extraite le premier du sein des éléments confus qui s'agitaient autour de lui. Quand on a dit que Boileau avait enseigné à Racine le secret de la phrase poétique, on a été un peu trop loin, (quoique, en 16(30, avant l'apparition de la première satire de Boileau, Racine n'eut encore rien écrit de ses chefs-d'œuvre. Tous deux coopérèrent simultanément à ce grand travail, et n'eussent-ils à revendi({uer que ce mérite-là, la seule invention de la forme doit élever très haut dans notre estime l'auteur d'Ami romaque et celui du Lutrin, hardis et sages novateurs.
Mais ce n'est pas seulement de forme qu'il sagil. Si le fond de la poésie de Racine, fidèle et merveilleuse peinture du cœur humain, est d'un prix inestimable, le fond des œuvres de Boiicau est loin d'être sans valeur, fiuoiquc ce fond ne soit pas son
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premier mérite. On ne saurait dire (jue Boileau fiit précisément un homme de génie; l'idée de le placer dans la catégorie des grands épiques, des grands tragiques, des grands lyri(|ues, ne saurait venir à personne. Boileau était un homme d'une sûreté de jugement et d'un sens rares, d'une raison éminemment droite, et qui accompagnait ces qualités d'un courage littéraire (pie peu d'écrivains ont possédé au même degré. Boileau, tenant tète lui seul à tout un siècle, est un grand personnage. Introduire, vérifier, en dépit de la malveillance, les titres de chefsd'œuvre dont la destinée est dès lors de ravir la multitude, promulguer des lois qui régissent juscpi'au génie, on ne mesure pas le courage d'esprit que cela suppose. Ce n'est pas l'entêtement orgueilleux d'un artiste amoureux de ses défauts ; il a fallu, pour remplir ce rôle, une trempe d'âme particulière et distinguée. Et (}uant à l'effet produit par cette sorte d'absolutisme, ajoutons que tout sévère qu'ait été Boileau, les écrivains du premier ordre etlVayent et découragent beaucoup moins que ceux du second, parce qu'ils sont plus près de la nature. Ce qui est dans le vrai de notre être s'ajuste comme de soimême à notre fond intime, et nous donne le plus souvent la satisfaction de croire que nous aurions pu le trouver de nous-mêmes.
Il y a donc deux hommes chez Boileau, le législateur qui donne les règles, l'artiste qui les applique et qui fournit des modèles. Malgré l'importance du réformateur littéiaire, je ne me propose pourtant
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pas de l'envisager à part du poêle. En Iraiianl du second, nous rencontrerons le premier.
Boileau naquit au vrai cœur du chêne de la bourgeoisie, dans une de ces familles non parlementaires, mais affiliées au parlement, où son père remplissait les fonctions de greffier, comme lui-même a soin de nous l'apprendre :
Fils, frère, oncle, cousin, heau-lVère de greffier, Pouvant charger mon bras d'une utile liasse, J'allai loin du palais errer sur le i*arnasse. La famille en pàlil, et vit en frémissant Dans la poudre du greffe un poêle naissant (I).
Sans doute un large intervalle séparait le greffier du président; mais le même esprit hiérarchique animait les deux fonctionnaires de cette vaste organisation. Là subsistait l'empire des principes et des traditions , les hommes nés dans ces régions contractaient et conservaient une certaine rigidité de mœurs, un préjugé opiniâtre contre toute innovation, un esprit parfois étroit, mais toujours sain. Boileau est bien, en un sens, un type de cette bonne et verte bourgeoisie, qui, de proche en proche, arrivait à la noblesse, et qui, au milieu des agitations nationales, formait le lest du navire. Ses mœurs et sa probité n'ont reçu nulle atteinte; il eut des sentiments généreux et dévoués, un fond d'idées sérieuses qui alla croissant jusqu'à la lin de sa vie. Ni la malignité qu'on a reprochée à ses satires, ni les hommages qu'il rendit au dieu mortel de l'époque ne doivent
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infirmer ce jugement. Qaant à ce dernier blâme, le monde littéraire d'alors y serait tout entier impliqué. Nous ne réfléchissons pas assez combien la plupart de ces hommages étaient sincères et souvent désintéressés. Le vent poussait de ce côté, et mille causes s'unissaient pour y incliner les esprits.
Boileau est un des types de l'homme de lettres. Il n'a pas été, il n'a pas voulu être autre chose. Il n'a pas même cherché à appliquer son talent à d'autres intérêts et à d'autres buts. Sa fonction officielle d'historiographe lui en eût fourni les éléments, si sa véritable atfaire n'avait été ailleurs. Il s'est occupé de littérature avec plus de soin que d'entraînement ; il a peu écrit, quoiqu'il ait écrit souvent et longtemps. Il avait pris pour devise : non multa, sed muUum. En cela il n'a pas ressemblé aux grands artistes qui sont généralement féconds. Il travaillait avec beaucoup d'application et de lenteur, et même avec une sorte de difficulté, et telle de ses pages les plus brillantes lui a coûté le temps que, de nos jours, on donnerait à un ouvrage entier. Mais cette lenteur même était peut-être une condition de son rôle; Boileau devait pratiquer pour lui-môme ce qu'il a tant recommandé : Sœpe slilum ver las.
Ajoutez quelquefois et souvent effacez (1).
(0 L'Art poétique. Chant I.