II. — Satires
Nous ne donnons guère qu'un seul âge aux écrivains. Boiieau nous parait toujours vieux; Lamartine nous semblera toujours jeune. Mais Boiieau, en dépit de son portrait, fut jeune. Il a, comme on sait, mis au jour des satires, des épîtres, un poëme didactique, une épopée badine et quelques épigrammes; mais c'est par la satire qu'il a commencé, et il a persévéré dans ce genre jusqu'à la fin. En 1660, lorsque parut sa première satire, il avait vingt-quatre ans, et son dernier écrit, daté de 1705, est encore une satire. Voici l'ordre chronologique de ces douze pièces, dont les neuf premières, c'est-à-dire presque tout, furent composées de 1660 à 1668 : 1,yi, VII, II, IV, V, III, IX, VIII, X, XI, XII. En tête des neuf premières se trouve une sorte d'apologie en forme de préface, destinée à excuser l'auteur d'avoir dit du mal de son prochain. L'épidémie était violente; des nuées de libelles s'échappèrent des mains des individus attaqués par Boiieau. Une chose très gênante, c'est d'être à la fois Français et chrétien; la qualité de Français pousse à la satire, la vocation de chrétien en détourne : Boiieau se trouvait pressé entre ces deux tendances, dont l'une était fortifiée par la pente naturelle de son esprit. Mais si nous mettons à part ses satires littéraires et sa guerre aux mauvais auteurs, nous trouverons qu'il s'est exagéré sou crime et le mal qu'il y a à médire du genre humain. A ce point
•JG'I' BOILEAU LtESl'UÉAUX.
de vuo-là, il y a peu de carnage autour du poëte, e la satire une fois admise, c'est, il faut le dire, autre chose que nous demauderious. Los satires morales de Despréaux s'en prennent aux mauvaises mœurs, comme ses satires littéraires aux mauvais écrits ; mais elles ne sont pas mordantes; le sujet, d'ordinaire, en est trop général ; l'auteur y querelle l'humanité prise en masse, bien plus que l'individu d'une certaine classe et d'une certaine nature. Mais l'homme en soi, l'homme de tous les temps et de tous les lieux n'est pas la vraie matière de la satire; il fournirait plutôt celle du discours philosophique. La satire est proprement une attaque hardie et directe contre certains hommes ou certaines classes d'hommes contemporains du poëte, qui atlligent ses regards et remuent sa bile par les travers de leur conduite; elle est donc plus ou moins une œuvre de circonstance, une lutte du poëte avec des personnages réels; c'est bien, sans doute, l'humanité qui est en cause, mais l'humanité sous sa forme actuelle, les vices de l'homme tels qu'ils se produisent à l'époque de l'écrivain. La satire ne saurait être efficace en attaquant l'humanité dans son ensemble. Monarque débonnaire, ou si l'on veut, animal très endurant, l'humanité a la peau trop dure pour sentir les aiguillons ; elle n'a point d'esprit de corps; elle a une facilité à tout permettre qui déconcerte le poëte; bien loin de détourner les coups de la satire, elle se laisse envisager en face, comme pour mieux servir de plastron.
C'est ce qui arrive à la lecture de plusieurs des
ROILEAU PESPRÉAUX. 565
satires de Boileau; ainsi, par exemple, de la quatrième, dont l'objet est de prouver que tous les hommes étant fous, chacun, néanmoins, s'estime être sage. Cela est incontestable ; mais quand on n'a pas en vue quelque individu, ou quelque classe particulière d'individus, on ne saurait trouver la matière à raillerie, et les traits qu'on décoche sont lancés en l'air. On en peut dire aulant de la huitième satire , adressée à M. Morel , docteur de Sorbonne , et qui est aussi la satire de l'homme. Toutefois dans ces deux pièces, on rencontre des morceaux d'une actualité très vive.
Le sujet de la première satire est assez vague et déclamatoire ; ce sont les ennuis de la vie, les désagréments de la société humaine; c'était l'essai de Boileau et le fond en est mince. Mais la forme est déjà supérieure. D'autres satires, telles que la troisième sur un repas ridicule, la sixième sur les embarras de Paris, roulent sur des sujets frivoles. La satire enjouée a bien son genre d'intérêt; elle plaît à la jeunesse, et parfois à l'âge mûr. Mais, malgré la rare perfection de la forme, lutte victorieuse contre mille difficultés, nous ne pouvons nous empêcher de dire avec Voltaire :
Qu'il peigne de Pnris les trisfes embarras,
Ou {Jécrive en bons vers un fort miiuviiis repas.
Il faut d'antres objets à mon intelligence (i).
L'idée même de critiquer les embarras de Paris a-t-elle beaucoup de justesse? Toute grande ville ne
(0 VniTAiRF,. Parme stir la loi vatiire, Exordc,
présente-t-elle pas les mêmes inconvénients, et ces difficultés ne sont- elles pas rachetées par un très grand avantage, puisque les grandes villes sont maintenant les centres de la civilisation ?
Deux autres satires, la cinquième et la dixième, attaquent un des ordres de la société et l'un des sexes, avec une intention qui les lie à l'époque où vivait le poêle. Dans la cinquième, Boileau prend la noblesse à partie, et en signale justement les travers. Il avait du courage, cela est incontestable ; mais ici il n'eut pas à le déployer ; Louis XTV permettait ces attaques et les voyait même d'un œil favorable. Quant à la satire contre les femmes, elle est partiale, injuste, et par -dessus tout, elle s'allonge trop. On en a souvent cité des passages, et au point de vue de l'expression, beaucoup le méritent ; mais cela ne rachète pas le vice du fond.
Dans les autres satires de Boileau se rencontrent des morceaux vraiment satiriques. Ainsi, dans la satire onzième sur VHonneur, nous remarquerons le portrait du faux dévot :
Un dévot aux yeux creux et d'abstinence blême, S'il n'a point le cœur juste, est affreux devant Dieu. L'évangile au chrétien ne dit en aucun lieu : Sois dévot. Elle dit : Sois doux, simple, équitable. Car d'un dévot souvent au chrétien véritable La distance est deux fois plus longue, à mon avis, Que du pôle antarctique au détroit de Davis. Encor par ce dévot ne crois pas que j'entende Tartufe, ou Molinos et sa mystique bande : J'entends un faux chrétien, mal instruit, mal guidé, Et qui de l'évangile en vain persuadé,
N'en a jamais conçu l'esprit ni la justice;
Un chrétien qui s'en sert pour disculper le vice;
Qui toujours près des grands, qu'il prend soin d'abuser,
Sur leurs faibles honteux sait les autoriser,
Et croit pouvoir au ciel, par ses folles maximes,
Avec le sacrement faire entrer tous les crimes (1).
Ceci était passablement hardi pour une époque oii la dévotion était de mode. Il en est de même des vers de la satire douzième, où Boileau, suivant les traces de Pascal , flétrit la morale des jésuites dans un moment où ceux-ci étaient tout-puissants :
Bientôt, se parjurer cessa d'être un parjure; L'argent à tout denier se prêta sans usure; Sans simonie, on put. contre un bien temporel, Hardiment échanger un bien spirituel ; Du soin d'aider le pauvre on dispensa l'avare; Et même chez les rois le superflu fut rare. C'est alors qu'on trouva, pour sortir d'embarras, L'art de mentir tout haut en disant vrai tout bas; C'est alors qu'on apprit qu'avec un peu d'adresse Sans crime un prêtre peut vendre trois fois sa messe; Pourvu que, laissant là son salut à l'écart, Lui-même en la disant n'y prenne aucune part (2).
Les satires littéraires sont la deuxième, la septième et la neuvième. Elles sont fort supérieures aux autres ; elles s'attaquent à des sujets parfaitement ac-^ tuels. Mais ici se représente cette question morale que tout à l'heure nous avons justement éliminée. Est-il bien de transpercer des aiguillons de la satire des hommes dont tout le tort est de s'être cru plus de talent qu'ils n'en possédaient réellement, et desquels les noms eussent été naturellement voués à l'oubli ?
(I) Satire XI. (2) Satire XU.
La réponse est douteuse. Autre chose est d'un cas pareil, et de celui oii les écrivains qu'on attaque ont eux-mêmes attaqué le bon goût par des défauts brillants et contagieux, et lorsque le crédit dont ils jouissent menace en littérature les idées saines. Boileau, sans doute, a souvent exercé cette juste répression, essence de son rôle et de sa vocation; mais cependant ce légitime usage de la satire littéraire n'est pas toujours celui qu'il en a fait. Il a maintes fois infligé l'immortalité à des auteurs qui, sans lui, seraient paisiblement morts de leur belle mort. Aussi l'on ne saurait lui appliquer justement ces vers placés au bas de son portrait :
Au joug de la raison asservissaiU la rime. Et, même en imitant, toujours origiiiai, J'ai su dans mes écrits, docte, enjoué, sublime, Rassembler en moi Perse, Horace et Juvénal.
Boileau, qui, dit-on, les avait bel et bien composés lui-même , crut devoir les désavouer dans les vers suivants :
Oui, Le Verrier, c'est là mon fidèle portrait,
Et le graveur, en chaque irait, A su très finement tracer sur mon visage De tout faux bel-esprit l'ennemi redouté. Mais, dans les vers pompeux qu'au bas de cet ouvrage Tu me fais prononcer avec tant de fierté,
D'un ami de la vérilé
Qui peut reconnaître l'image.''
Tout cela est petit, on est contraint de l'avouer, et de plus Boileau ne ressemble ni à Perse ni à Jn~ vénal, ces deux héros de la satire. La satire, en effet, peut bien être un acte héroïque, une véritable
BOILEAL' nESPRÉALX. 569
1 ragédie, l'action d'im homme de cœur, qui met son talent au service de l'humanité outragée. Quiconque embrasse la fonction de poète satirique doit vouer sa personne à la vengeance de ceux dont il a dévasté la vie; il doit aller au-devant de leurs traits; il blesse, il faut qu'à son tour il soit blessé. C'est ainsi que Perse et Juvénal comprenaient la satire morale. Généralement parlant, la conception des satires de Boileau, leur cadre, en un mot, est assez commun. A vrai dire, ce cadre, sauf dans ses satires littéraires , pèche par manque d'invention ; il n'a pas ces heureuses dispositions des parties, cette marche à la fois aisée et imprévue qui surprend agréablement chez d'autres satiriques; il y a peu d'intérêt, peu de piquant; les allures manquent de vivacité, les tours de variété; les transitions sont embarrassées. Voyez, par exemple, dans la satire onzième :
Mais loin de mon projet je sens (jue je m'ongai;e; Revenons de ce pas à mon texte égaré.
Et dans la même satire :
Mais, pour borner enfin tout ce vague propos, Concluons qu'ici-bas le seul honneur solide. C'est de prendre toujours la véiité pour guide.
Est-ce qu'un poëte doit jamais conclure?
Ce malheur dans les transitions tient à un défaut plus profond. La faculté de passer heureusement d'un sujet à l'autre n'est pas un art qui s'exerce à un moment donné; elle découle d'une disposition beaucoup plus générale : de la nature même de
l'inspiration poétique. An fond, les transitions sont la mise en dehors des divers mouvements de l'âme; elles reproduisent à peu près l'ordre dans lequel ceux-ci se succèdent; elles devraient toujours avoir quelque chose de naturel, de flexible, de spontané; les articulations sont faciles quand le sujet est bien conçu. Voyez la satire neuvième, fort supérieure à la plupart des autres; les jointures ne s'y font sentir nulle part; tout y coule comme un flot large et continu. Mais cette belle satire et la deuxième à part, on peut dire que Boileau ne possédait pas naturellement le secret des transitions. Nous le verrons plus tard faire de grands progrès dans cet art. Le labeur même qu'elles lui imposaient était probablement ce qui en rehaussait tellement le prix à ses yeux, qu'il disait de La Bruyère , qu'en supprimant les transitions, il avait supprimé la partie de l'art la plus difficile. Quand les transitions de Boileau ne font pas secousse, elles sont en général, dans ses premiers ouvrages surtout , celles que chacun pourrait trouver; elles ne disent rien de particuher à l'esprit. Une transition devrait avoir de la valeur par ellemême; elle est heureuse lorsqu'elle présente au lecteur une idée de plus.
Quant aux pensées, celles de Boileau, dans ses satires, manquent trop souvent d'originalité, de profondeur, parfois même de justesse. Elles ne sont pas toujours exemptes de déclamation, selon la très juste définition de ce mot, d'après M. de Lamennais : « Nous appelons déclamation un discours véhément
BOILEAl' DESPRK.UX. 571
« qui ne résout pas les difliciiltés réelles. » Boileau pèche aussi par l'exagération froide. L'exagération, il est vrai, n'est pas toujours un défaut; elle peut être inspirée par la vivacité de la passion, et si, philosophiquement parlant, elle n'est pas dans le vrai, elle est du moins dans la vérité esthétique et psychologique. C'est à nous à rectifier la pensée du poëte; mais, relativement à lui, il n'en a pas dit plus qu'il n'en pensait, ou qu'à sa place il n'en devait penser. Mais l'exagération froide, par artifice de rhétorique, ne saurait produire aucun effet agréable, parce qu'elle est fausse de part en part. C'est en ce sens que Boileau manque parfois de justesse, mais ce n'est qu'en ce sens seul.
La satire douzième, sur VÉquivoque, est pleine de ces exagérations de parti pris; elles découlaient assez naturellement du rôle exorbitant que l'auteur fait jouer au sujet qu'il a choisi ; mais il est curieux de voir les protestants enfantés, selon l'auteur, par l'équivoque, et comparés à des insectes et à des affiches :
De cette erreur dans peu naquirent plus de sectes Qu'en automne on ne voit de bourdonnants insectes Fondre sur les raisins nouvellement mûris, Ou qu'en toutes saisons, sur les murs, à Paris, On ne voit afficliés de recueils d'amourettes, De vers, de contes bleus, de frivoles sornettes, Souvent peu recherchés du public nonchalant. Mais vantés à coup sûr du Mercure galant (I).
La plaisanterie de Boileau est froide, trop sem-
(0 Satire xn.
572 BOILEAII nKSPRÉArX.
blable à elle-même; les mêmes tours se reproduisent volontiers; elle n'est bonne parfois que lorsqu'il s'attaque personnellement aux mauvais écrivains. Ici encore il se complaît trop au même genre de plaisanterie ; il ramène le nom de ses victimes à propos de circonstances tout à fait hors de saison, où la seule place qu'il leur assigne est une injure :
J'appelle un chat un chat, et Rolet un fripon (1).
Et dans la satire du Repas :
Jugez en cet état si je pouvais me plaire, Moi qui ne compte rien, ni le vin ni la chère, Si l'on n'est plus au large assis en un festin Qu'aux sermons de Cassagne, on de l'abbé Colin (2).
Une esthétic{ue , une rhétorique de la plaisanterie pourrait être un livre utile et curieux. L'espace semble vaste entre l'ironie et le badinage, et la variété, en fait de plaisanterie, paraît presque illimitée; mais en y regardant de près, on verrait qu'on peut toujours ramener celle-ci à deux ou trois moules principaux, qui en sont comme les types.
En somme , lorsque Boileau adresse à sa muse l'épilhète d'enjouée, il s'attribue précisément la qualité qui lui manque le plus. Et comme il ne possède pas non plus la verdeur, la virulence du grand satirique latin, il se trouve dépourvu des principaux éléments entre lesquels la plaisanterie peut choisir. Parfois même, la verve lui manque, la verve, cotte abondance facile qui survient à l'écri-
fi) Satire I. r2') S.Mirr 111.
BUILEAU UEsrilÉALX.. 573
vain cOiiiiuô oii deiiors de sa volonté, et qu'il est obligé de contenir .
Mais ce reproche ne doit nullement s'adresser à ses satires littéraires, à la deuxième et à la neuvième surtout. Ici l'auteur est sur son terrain ; la verve coule de source ; on sent la vraie émotion de son être et quelquefois alors il atteint à l'éloquence. Ceci tient à l'une des particularités de notre organisation; il est dans la nature de la plupart d"entre nous des goûts spéciaux qui nous émeuvent plus vivement que les grands principes, quelque fermement que nous tenions à ceux-ci. Écoutez, Messieurs, ce morceau :
Bienheureux Soudé ri, dont la tVrlile plume
Peut tous les mois sans peine enfanter un volume!
Tes écrits, il est vrai, sans art et languissants,
Semblent être formés en dépit du bon sens ;
Mais ils trouvent pourtant, quoi qu'on en puisse dire.
Un marchand pour les vendre, et des sots pour les lire.
Et quand la rime enfin se trouve au bout des vers,
Qu'importe que le reste y soit mis de travers ?
Malheureux mille fois celui dont la manie
Veut aux règles de l'art asservir son génie!
Un Sût, en écrivant, fait tout avec plaisir :
11 n'a point en ses vers l'endjarras de choisir;
Et, toujours amoureux de ce qu'il vient d'écrire,
Ravi d'étonnemenl, en soi-même il s'admire.
Mais un esprit sublime en vain veut s'élever
A ce degré parfait ([u'il tâche de trouver;
Et, toujours mécontent de ce (ju'il vient de faire.
Il plaît à tout le monde et ne saurait se plaiie(I).
Et cet autre morceau :
Gardez -vous, dira l'un, de cet esprit critique : On ne sait bien souvent quelle mouche le pique.
(0 Salire U.
Mais c'esL un jeune fou qui se croit tout permis,
Et qui pour un bon mot va perdre vingt amis.
Il ne pardonne pas aux vers de la Pucelle,
Et croit régler le monde au gré de sa cervelle.
Jamais dans le barreau trouva-t-il rien de bon?
Peut-on si bien prêcher qu'il ne dorme au sermon?
Mais lui, qui fait ici le régent du Parnasse,
N'est qu'un gueux revêtu des dépouilles d'Horace.
Avant lui Juvénal avait dit en latin
Qu'on est assis à l'aise aux sermons de Cotin (1).
La neuvième satire, à laquelle ces vers appartiennent, est excellente de tout point; le cadre en est supérieurement tracé ; le mouvement général ne se ralentit nulle part; on y sent la verve du premier jet; elle est pleine de traits heureux, décochés d'une main sûre :
Un poëme insipide et sottement flatteur Déshonore à la fois le héros et l'auteur.
— En vain contre le Cid un ministre se ligue : Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue.
— Un livre vous déplaît : qui vous force à le lire ? Laissez mourir un fat dans son obscurité :
Un auteur ne peut-il pourrir en sûreté? Le Jonas inconnu sèche dans la poussière; Le David imprimé n'a point vu la lumière ; Le Moïse commence à moisir par les bords.
Il faut donc mettre à part cette satire et la deuxième ; mais il y a à louer dans toutes les autres, à commencer par l'honnêteté du langage. Elle était rare alors, et Boileau aurait pu étendre à d'autres poètes de ce temps ce qu'il dit de Régnier, qu'il se-
(0 Satire IX.
rait plus facile à louer s'il avait davantage respecté ses lecteurs,
El si du son hardi de ses rimes cyniques Il n'alarmait souvent les oreilles pudiques (1).
Boileau ne mérite pas ce reproche ; pourtant un trait grossier dépare la satire IV.
Au mérite presque irréprochable de cette honnêteté de langage, Boileau joint celui d'une moralité saine, droite, imperturbable. Plusieurs de ses vers ont acquis en ce sens, aussi bien qu'au point de vue littéraire, une autorité proverbiale ; ils sont restés au profit de l'humanité comme des sentences bienfaisantes. Après tout, la poésie, si elle a fait du mal, a plus contribué encore à maintenir les principes de morale et de justice éternelle. La tradition d'un Dieu parfait et rémunérateur devait naturellement fournir des inspirations aux poètes de tous les temps. Les Muses, ces chastes filles de Jupiter, étaient sœurs de la Némésis vengeresse chargée d'atteindre les violateurs des lois de l'humanité. Il a été dans la part de Boileau d'exprimer bon nombre de ces vérités qui consolent et raffermissent l'âme humaine.
Relativement à la nature du style, Boileau peut sembler pâle à côté de la poésie luxuriante et scintillante d'aujourd'hui. Mais à ce point de vue encore, il faut le juger dans son époque, et se souvenir que bon nombre des beautés, des agréments dont nous
(0 L'ArH:ioétiqUe, chml II.
Ô7G BOiLKAU UKSl'HÉAUX.
jouissons sans y prendre yarde, ont été introduits par lui dans la poésie. Il a naturalisé des tours et des expressions qui maintenant nous paraissent modestes, mais qui, pour lors, étaient de véritables hardiesses. Nous avons de la richesse tant et plus ; nous sommes aux noces de Gamache de la littérature; mais la richesse n'est pas la beauté. Le premier élément de la beauté, la première condition du style, c'est la vérité de l'expression. La propriété, la mesure exquise, n'est pas en général une perfection (|ui saute aux yeux; mais elle est toutefois une qualité positive qui reluit à la réflexion. Aussi faut-il se garder de confondre, en fait de littérature, les impressions seusitives avec les appréciations des œuvres de l'art et de leur valeur coinj)arative. Si le dix-septième siècle fut si éminemment littéraire, c'est qu'au milieu des éléments divers (|ui s'y entre-choquaient, il sut discerner, sinon tous, au moins une grande partie de ceux qui étaient destinés à vivre et à servir d'exemple. A présent, nous demandons à la littérature quelque chose de plus, cola est évident. iMais notre premier devoir en fait de jugement, c'est de faire taire les préventions de notre époque, et de signaler cette vérité, cette justesse admirable, cette propriété d'expression poussée à un si haut point par Boileau. « Chez les auteurs médiocres, « l'expression est, pour ainsi dire, toujours à côté de « l'idée, » dit M. Flourens à propos de Buflbn, et il ajoute : « La propriété des termes est le caractère « distinctif des grands écrivains. » Buffon, en effet, avait le génie de l'expression, et si, chez Boileau, ce
BOILEAf despréalx. 577
mérite ne va peut-être pas tout à fait aussi loin, il va cependant très loin. Il a, comme il le dit, un style ami de la lumière 1),
Et son esprit, tremblant sur le choix de ses mots, N'en dira jamais un, s'il ne tombe à propos(2).
L'éloge qu'il a donné à Malherbe, qui
D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir (3),
caractérise parfaitement sa propre manière d'écrire.
La langue de Boileau fut-elle vraiment poétique? Je ne veux pas parler ici de sa versification, mais de la langue qu'il a employée. Malherbe, organe de son temps, avait réduit la langue des vers aux éléments de la prose. Boileau le loue d'avoir réparé la langue (4 . Mais, de la part de Malherbe, cette réparation consista seulement à enterrer le gaulois et à ramener le français au dialecte de la bonne compagnie, nécessairement peu favorable à la poésie. La civilisation est essentiellement bourgeoise, et il y a des classes où le langage ne s'épure qu'à la condition d'en voir disparaître de plus en plus les éléments poétiques. Ainsi, pure et chaste, mais pauvre, la langue aristocratique n'est pas propre à la poésie. S'il arrive un temps où la langue poétique et la langue générale de la société soient identiques, malheur à cette époque au point de vue littéraire.
D'autres littératures jouissent du privilège de posséder deux langues, l'une pour la prose, l'autre pour
(0 Satire XU. (2) Satire II.
(3) L'Art poétique. Chant I. (4) Ibkl.
578 BOILEAU DESl'UÉAUX.
la poésie; il n'en est pas de même de la nôtre. On comprendrait qu'une langue des vers pût être à la fois exceptionnelle et populaire : populaire, en ce que ses termes seraient de nature à frapper directement l'imagination ; exceptionnelle , en ce que ces vives expressions ne se seraient ni usées au contact de la vie polie, ni souillées à la poussière des atîaires. Quel appauvrissement du français! que de termes disparus, aussi populaires que charmants! Au travers de cet abattis, Malherbe avait laissé subsister quelque chose de l'ancien dialecte poétique. Mais il nous en est resté bien peu ; il était dans Tordre logique que Boileau continuât l'œuvre de Malherbe. Nous n'avons guère plus maintenant que les inversions, et c'est encore une question de savoir si les inversions permises dans es vers sont réellement plus poétiques que les inversions admises en prose. Les premières nous frappent parce que nous ne les rencontrons pas ailleurs ; mais, en elles-mêmes, contiennent-elles vraiment quelque chose de plus que les autres ? Ce fut donc aux poëtes à s'acquitter envers la poésie sans le secours et, pour ainsi dire, en dépit de la langue. En désespoir de cause les Français furent chercher des éléments poétiques où jamais poëte étranger n'en aurait demandé. La combinaison des mots compensa la pauvreté des mots, comme, au reste, cela avait lieu dans la prose. Racine et Boileau acceptèrent le fardeau et s'en tirèrent glorieusement. Sait-on jamais assez combien le premier a créé d'alliances heureuses et d'admirables associations ? Qui, avant lui , avait pensé à dire : Me-
BpILEAU DESPRÉAtX. 579
naçait mes refus, atleiulrir sa victoire? Et que cVautres ])eaiUés pareilles! Boileaii, chez qui ces hardiesses sont peut-être moins remarquées, en est tout rempli. Quelquefois ce sont seulement des épithètes qui étonnent ; Poignard catholique ^ lâche contrat, soleil irrité; d'autres fois ce sont des vers entiers, tels que ceux-ci :
Lamentant tristement une chanson bachique (I).
— Feuilletez à loisir tous les siècles passés (2).
L'usage a émoussé plusieurs de ces vives expressions; mais il serait ingrat d'oublier que Boileau a dit le premier : Corriger la fortune, mourir par métaphore, sottises champêtres, savantes ténèbres, morale /whrique, courir toute Vhistoire, et combien d'autres mots sur lesquels nous n'avons pas le temps de nous arrêter. Le secret de certains procédés une fois découvert, il est aussi facile aux imitateurs d'égaler les modèles qu'il fut difficile aux inventeurs de créer sans modèle. Une partie des mérites de Boileau a disparu sous celte loi fatale, et le gros des lecteurs, loin d'admirer les hardiesses du maître, se récrie sur sa timidité.
Signalons encore la correction soutenue du style de Boileau. On se persuade trop aisément que c'est là une perfection d'un ordre inférieur : cela est nécessaire, cUt-on, cela doit donc être commun. Mais ce raisonnement est faux ; ce qui est nécessaire en fait d'art commence toujours par être rare, et si les hardiesses de Boileau méritent notre admiration, sa correction, sa pureté constantes ne la méritent pas
(i) Satire m. (2)SalireV.
580 !?0!LE.\r nESPRlLvUX.
moins. Il faut beaucoup de force pour ne s'en jamais départir; et si nous nous reportons au temps oùBoileau écrivait, au mauvais goût régnant, à la tourbe des écrivains médiocres, nous admirerons d'autant plus la pureté de ses vers. A certaines époqnes, il faut être éclatant pour être distingué; à d'autres, il suQit de toucher juste, et c'est ici le cas de Boileau. Ajoutons que la versification de ses satires est nonseulement irréprochable, mais harmonieuse. Les vers que l'harmonie de l'expression, jointe à la justesse de la pensée, gravent aisément dans l'esprit, sont très nombreux chez Boileau. Toutefois, le style des Satires, à l'exception d'une ou deux, est en général inférieur à celui des EpUres, du Lutrin, de V Art poétique. L'auteur n'y possède pas cette flexibilité, ces allures aisées dont il fera preuve ailleurs; le travail, une certaine gêne s'y font sentir.
Maintenant, Messieurs , permettez-moi d'examiner avec vous en détail la satire II sur la Rime. Tel est, du moins, le sujet formel de cette pièce; mais ce titre n'en indique ni le but ni l'esprit. Le but réel est bien moins de signaler les difficultés de l'art que d'attaquer les poètes incapables d'assujettir la rime à la raison. L'auteur, combinant les deux genres, fait de cette satire une épître. Ses observations sur la rime et sur les poètes s'adressent à un personnage qui, dès l'abord, a un intérêt dans la question :
Rare et fameux esprit, dont la fertile veine Ignore en écrivant le travail et la peine;
BOlLEAr DESPKKAUX. ■ 581
Pour qui lient Apollon tous ses trésors ouverts, Et qui sais ù quel coin se mnrquent les bons vers : Dans les combats d'esprit savant maître d'escrime, Enseigne-moi, Molière, où tu trouves la rime.
Le nom de Molière, placé à la tête de cette composition, n'est pas un simple hommage rendu au grand comique ; il y a ici plus que cela : jMolière est un rimeur habile, admirable, un savant jouteur dans la lutte de la rime et de la raison, un maître, en effet, à qui l'on peut demander information et conseil. Tout ceci, vous le voyez, rentre dans le genre de l'épître.
La marche des idées est facile à suivre. L'auteur commence par se plaindre à Molière, si heureux à rimer, de la difficulté que lui-même éprouve à assortir les mots sans blesser la pensée, et en même temps il confesse l'invincible attrait qui le lie à ce labeur ingrat. Un certain nombre de vers sont destinés à peindre les perplexités où sa tâche le jette, et à déclarer que cette lutte perpétuelle fait le malheur de sa vie :
Maudit soit le premier dont la verve insensée
Dans les bornes d'un vers renferma sa pensée,
Et, donnant à ses mots une étroite prison,
Voulut avec la rime enchaîner la raison !
Sans ce métier fatal au repos de ma vie,
]\Ies jours pleins de loisir couleraient sans envie :
Je n'aurais qu'à chanter, rire, boire d'autant,
El, comme un gras chanoine, à mon aise et content,
Passer tranquillement, sans souci, sans afifaire,
La nuit à bien dormir, et le jour à rien faire.
Mon cœur, exempt de soins, libre de passion.
Sait donner une borne à son ambition;
Et, fuyant des grandeurs la présence importune,
Je ne vais point au Louvre adorer la fortune :
Et je serais heureux, si, pour me consumer,
Un destin envieux ne m'avait fait rimer. -
582 BOILEAl' DESl'UÉAUX.
Mais depuis le moment que celte frénésie De ses noires vapeurs troubla ma fantaisie, Et qu'un démon jaloux de mon contentement M'inspira le désir d'écrire poliment, Tous les jours, malgré moi, cloué sur un ouvrage, Relouchant un endroit, effaçant une page, Enfin passant ma vie en ce triste métier, J'envie, en écrivant, le sort de Pelletier.
De là il passe à la peinture du bonheur des poëtes qui ne s'inquiètent pas du rapport de la rime avec la raison :
Bienheureux Scudéri, dont la fertile plume
Peut tous les mois sans peine enfanter un volume!
Tes écrits, il est vrai, sans art et languissants,
Semblent être formés en dépit du bon sens :
Mais ils trouvent pourtant, quoi qu'on en puisse dire,
Un marchand pour les vendre et des sots pour les lire.
Et quand la rime entin se trouve au bout des vers,
Qu'imporle que le resle y soit mis de travers?
Malheureux mille fois celui dont la manie
Veut aux règles de l'art asservir son génie!
Un sot, en écrivant, fait tout avec plaisir :
Il n'a point en ses vers l'embarras de choisir ;
Et, toujours amoureux de ce qu'il vient d'écrire,
Ravi d'étonnement, en soi-même il s'admire»
Telle n'est pas la condition des bons auteurs :
Mais un esprit sublime en vain veut s'élever A ce degré parfait qu'il lâche de trouver; Et, toujours mécontent de ce qu'il vient de faire, Il plaît à tout le monde et ne saurait se plaire : Et tel, dont en tous lieux chacun vante l'esprit, Voudrait pour son repos n'avoir jamais écrit.
Idée à laquelle Boileau est revenu plus d'une fois, et notamment dans son épître à son jardinier Antoine, quand il lui dit :
C'est en vain qu'aux poètes Les neuf trompeuses sœurs dans leurs douces retraites Promettent du repos sous leurs ombrages frais : Dans ces tranquilles bois pour eux plantés exprès, La cadence aussilôf, la rime, la césure, La riche expression, la nombreuse nu-sure, Sorcières dont l'amour sait d'abord les charmer, De fatigues sans fin viennent le consumer. Sans cesse poursuivant ces fugitives fées, On voit sous les lauriers haleter les Orphées (1).
Enfin, pour conclusion, Boileaii revient à Molière :
Toi donc, qui vois les maux où ma muse s'abime, De grâce, enseigne-moi l'art de trouver la rime, Ou, puisqu'enfin tes soins y seraient superflus, Molière, enseigne-moi l'art de ne rimer plus.
Voilà le plan de la pièce; l'ordre est naturel, simple, aisé à démêler; l'unité est parfaite; les détails sortent du sujet même, comme le feuillage d'un tronc iinic|ue, et chaque développement est d'une juste et heureuse proportion. Le fond du morceau est léger sans être frivole, ni indigne de la poésie; la satire est d'autant plus vive qu'elle a moins l'air d'une satire; Montaigne dirait qu'elle marche « d'autant plus pic- « quamment que plus obliquement. » Pour la satire, comme pour la louange, les traits obliques sont à la fois les plus agréables et les plus pénétrants. Boileau lui-même nous en fournit d'autres exemples, entre autres l'épisode de la Mollesse, dans le Lutrin. Il est, d'ailleurs, peu d'œuvres où l'auteur ait eu plus de verve et d'abandon; il met de la cociuetterie à appuyer sur les prétendues difficultés qu'il trouve à
(0 Épttre XI
584 BOILEAU PESPRÉAUX.
rimer, car jamais ses vers ne coulèrent avec plus d'aisance ; on dirait que son esprit laisse seulement échapper ce qui lui pèse. Et toutefois ce style si facile est d'une précision remarquable.
Boileau adresse sa pièce à Molière avec un parfait à propos; il ne pouvait l'adressera Racine, puisque lui-même se flattait d'avoir appris à l'auteur d'Andromaqiie à rimer difiîcilement. La Fontaine aurait peutêtre mérité l'hommage; mais lors même t[ue Boileau aurait été disposé à le lui rendre, le grand fabuliste n'y tenait pas. Il ne restait donc que Molière, à qui la rime arrive, en effet, vive, juste, heureusement appropriée et presque sans travail, témoin la rapidité avec laquelle bon nombre de ses pièces furent composées. Rappelons-nous c[ue quinze jours suffirent pour écrire et faire apprendre la comédie des Fâcheux, où Molière joute corps à corps contre des difficultés qui désarçonneraient presque tous les autres, le récit de la chasse, celui de la partie de piquet. N'oublions pas non plus V Amphitryon, ce modèle achevé de versification. Comme auteur comique, Molière possède de tels mérites qu'on ne pense guère à relever celui de sa versification, qui, certes, en vaudrait bien la peine.
Je vais passer maintenant aux détails de la satire II, sans craindre de revenir sur des vers que j'ai déjà cités. Arrêtons-nous d'abord au vers cinquième :
Dans les combats d'esprit savant maître d'escrime.
Peut-être cette dernière expression n'est-elle pas
BOILEAU DESPRÉAIX. 585
très heureuse, ni même très juste, en ce que le mot de combats d'esprit présente plutôt l'idée de la lutte entre deux personnages que celle de l'esprit contre une difficulté. Il est probable que le mot escrime a été amené par celui de rime.
Boileau se plaint fort de la rime dans quelques-uns des vers qui suivent (13 à 22) :
D;ins ce rude métier où mon esprit se lue, En vain, pour la trouver, je travaille et je sue. Souvent j'ai beau rêver du matin jusqu'au soir; Quand je veux dire blanc, la quinteuse dit noir... Enfin, quoi que je fasse ou que je veuille faire, La bizarre toujours vient nfoffrir le contraire.
Il semble ici en opposition avec ce qu'il dira plus tard dans VArt poéticjue :
Quekiue sujet qu'on traite, ou plaisant, ou sublime, Que toujours le bon sens s'accorde avec la rime : L'un l'autre vainement ils semblent se haïr; La rime est une esclave, et ne doit qu'obéir. Lorsqu'à la bien chercher d'abord on s'évertue, L'esprit à la trouver aisément s'habitue {]).
Mais, sérieux dans un poëme didactitpie, l'auteur pouvait bien être badin dans la satire.
J'ai omis, tout à l'heure, les vers 17 à 20; j'y retourne :
Si je veux d'un galant dépeindre la figure, Ma plume pour rimer trouve l'abbé de Pure.
Au dix-septième siècle, le mot 'galant signifiait />e<i7 maître, homme recherché dans sa personne et ses manières. C'est dans ce sens que l'auteur l'entend ici.
(0 L'Art poétique. Cliaut 1.
L'ablié de Pure était à la fois, à ce qu'il paraît, un mauvais écrivain et un homme d'apparence inculte et grossière. Mais à ce dernier égard il n'est pas bien à Boileau de s'être raillé de sa personne : ceci reste en dehors de la satire littéraire, et même des procédés d'un bon esprit. — Il continue ainsi :
Si je pense exprimer un auteur sans défaut, La raison dit Virgile, et lu rime Ouinaut.
Le nom de Quinault est ici une injustice. Chacun en convient ; toutefois notons que Quinault n'avait point encore donné ses beaux opéras, et n'était guère connu que par quelques mauvaises tragédies.
Dans le vers 22,
La bizarre toujours vient m'offrir le contraire,
l'épithète de la bizarre, adressée à la rime, est un peu familière sans doute, mais elle ne sort pas du ton du genre. Malherbe avait bien dit dans ses stances à Du Perrier ; La cruelle qu'elle est.
Le vers 28, où, toujours à propos de la rime, l'auteur dit :
Je la vois qui paraît quand je n'y pense plus,
est joli ; mais la même pensée est exprimée dans l'épitre VI en vers bien plus jolis encore :
Tantôt, cliercliant la lin d'un vers que je conslrui, Je trouve au coin d'un bois le mot qui m'avait fuL
Au vers 34, Boileau dit :
Encor si pour rimer, dans sa verve indiscrète, Ma muse au moins souffrait une froide épithète.
liOILEAU DESPRÉAIX. 587
Le mot froide signifiait alors dure, insipide, sans esprit, sans sel; il a le même sens dans VArt poétique :
Qui dit froid écrivain, dit détestable auteur (1).
Les plaisanteries qui remplissent les vers suivants :
Si je louais Philis en miracles féconde,
Je trouverais bientôt, à mille autre seconde;
Si je voulais vanter un objet nonparell.
Je mettrais à l'instant, pins beau que le soleil; etc.
nous paraissent aujourd'hui un peu usées; mais nous ne pouvons en imputer la faute à l'auteur. Leur sel s'est évaporé depuis l'époque où il battit en brèche un genre aussi éloigné du bon sens que de la bonne poésie. Ici Boileaii n'invente pas ; il cite un auteur contemporain, Ménage, qui suivait le goût de son époque , preuve en soit la célèbre pensée de Pascal sur le hel astre et le fatal laurier, constituant selon lui la poésie de son temps.
Remarquons, Messieurs, la période poétique qui commence au vers 41 :
Enfin, parlant toujours (['astres et de merveilles^
De chefs-d'œuvre des deux, de beautés sans pareilles,
Avec tous ces beaux mots souvent mis au hasard,
Je pourrais aisément, sans génie et sans art,
Ml transposant cent fois et le nom et le verbe,
Dans mes vers recousus mettre en pièces Malherbe.
Cette période ample, claire, pleine, n'était pas commune alors, et ne l'est pas même aujourd hui. Le vers alexandrin est le plus long de nos vers ; ses articulations ne se brisent pas aisément, et à moins d'être
1) L'Art poétique. Chant IV,
ÎJ8S BOILEAU DESPRKAUX.
manié par des mains habiles, il conduit pins natnrellement au distique qu'à la période.
Le vers 45 :
El transposant cent fois et le nom et le verbe,
désigne une inversion usitée jusqu'au grand siècle, mais interdite dès lors, et qui consiste à mettre le régime direct devant le verbe. Voyez, par exemple, ce vers de JMalherbe dans les Larmes de saint Pierre, l'une de ses premières œuvres :
Ses soupirs sont des vents qui les cliènes abattent.
Celle inversion est dure en elle-même, et d'ailleurs la langue française n'ayant pas, pour caractériser les cas, de désinences comme le latin et quelques langues modernes en possèdent, elle n'a d'autre moyen que la place des mots pour distinguer l'objet du snjet. Boileau avait donc un motif suffisant pour y tenir.
Le vers i6 :
Dans mes vers recousus mettre en pièces Malherbe,
fait allusion à quelques écrivains trop oubliés anjourd'hui pour que cette allusion même puisse être appréciée. Malherbe était non-seulement le type d'après lequel on cherchait à se former, mais souvent même, à ce qu'il paraît, la source où puisaient des esprits sans fécondité. A l'exception de Corneille, on ne rencontre, en effet, nul autre auteur contemporain capal)le de faire autorité ; il eût donc été difïîcile qu'entre les mains de gens avides de produire et dépourvus de force productrice, Malherbe ne finît par se trouver pillé et déchiqueté. ,,
nOILK.vr DESPRÉAUX. 589
Les vers suivants sont singulièrement bien faits :
Mais mon esprit, tremblant sur le choix de ses mots, N'en dira jamais un, s'il ne tombe à propos, Et ne saurait souffrir qu'une phrase insipide Vienne à la lin d'un vers remplir la place vide : Ainsi, recommençant un ouvrage vingt foii, Si j'écris quatre mots, j'en effacerai trois. Maudit soit le premier dont la verve insensée Dans les bornes d'un vers renferma sa pensée, Et, donnant à ses mots une étroite prison, Voulut avec la rime enchaîner la raison.
Comme en elTet la rime est bien enchaînée dans ce dernier vers !
Sans ce métier fatal au repos de ma vie,
3Ies jours pleins de loisir couleraient sans envie.
Le mot loisir, que nous rencontrons ici, ne signifiait pas originairement une vie passée à ne rien faire, mais un temps où l'on est libre de ne faire que ce que l'on veut. Couleraient, sans envie, signifie à l'ahri de l'envie.
Je n'aurais qu'à chanter, rire, boire d'autant.
En prose et rigoureusement il faudrait : .1 rire, à boire. Mais Boileau [jouvait bien faire un tout de ces trois choses, presque inséparables.
Un peu plus loin, à propos du vers 62 :
La nuit h bien dormir et le jour à rien faire,
nous remarquerons que le jour à rien faire, est une expression incorrecte, malgré l'Académie, qui a absous Boileau. Malherbe avait déjà usé de la même licence. Voltaire lui-même a dit :
Et formé pour agir, se plaisait à rien faire.
590 BOILEAU liESl'llÉAUX.
La Fontaine a mieux réussi clans son épitaphc, lorsqu'il dit, au sujet de l'emploi de son temps :
Deux parts en fit; dont il soûlait passer L'une à dormir et l'autre à ne rien faire.
A vrai dire, rien signifie aussi quelque chose, et La Bruyère a pu dire : « Il néglige de rien connaître « aux maisons de France et d'Autriche. » Rien est pris ici pour quoi que ce soit.
Mon cœur exempt de soins (vers 63). Expression plus forte en vers qu'en prose. Soins, veut dire ici souci, sollicitude, proprement le latin cura.
Je ne vais point au Louvre adorer la fortune.
L'expression est belle ; elle était neuve du temps deBoileau, elle s'est usée dès lors. La Fontaine avait déjà dit dans V Elégie aux Nymphes de Vaux :
Celte foule de gens qui s'en vont chaque jour Saluer à longs flots le soleil de la cour.
Revenons aux vers de Boileau :
Mais depuis le moment que cette frénésie
De ses noires vapeurs troubla ma fantaisie. (Vers 69, 70.)
Fantaisie est aujourd'hui synonyme de caprice, idée, volonté qui vient de l'imagination plus que do la raison, sorte d'élan subit, de bond qui rappelle les allures de l'animal du nom duquel est venu le mot de caprice. Capra, chèvre.) Mais dans ce vers, c'est l'imagination elle-même qui est désignée. Remarquons, du reste, que ce dernier sens, qui appartient à d'autres langues, telles que l'anglais et
BOILEAU DESPRÉAliX. 591
rallemancl, redevient maintenant en usage. Victor Hugo a dit :
Si j'ébranle la scène avec ma fantaisie (1).
Multa renascenlur quœ jam cecidere. C'est ce qu'on peut dire des mots comme de bien d'autres choses, et ce qu'un poëte vaudois, M. Porchat, a rendu fort heureusement dans ce vers :
Quelques-uns renaîtront que l'on a vus périr.
En voici des exemples. Sollicitude, qu'on trouvait vieux du temps de MoHère, au dire de Bélise :
Il pue étrangement son ancienneté (2),
a repris cours aujourd'hui, de même que deviser pour causer, et plusieurs autres mots longtemps négligés.
Et qu'un démon jaloux de mon contentement M'inspira le dessein d'écrire poliment. (Vers 71, 72.)
Ce dernier mot s'appliquait alors à la politesse de l'esprit autant qu'à celle des mœurs. Nous le remplacerions aujourd'hui par le mot élégamment. Ici encore il est juste de marquer de nouveau l'heureux emploi de la période.
Tous les jours, malgré moi, cloué sur un ouvrage, Retouchant uu endroit, effaçant une page, Enfin passant ma vie en ce triste métier, J'envie, en écrivant, le sort de Pelletier.
Mais r avant-dernier vers, arrivant après ce qui
(1) Feuilles d'automne. I.
(2) Les Femmes savantes, acle II, scène VII.
ÔO'-l nOILEAU DESPRÉALX.
précède, est un peu faible. Ce manque de gradation se retrouve dans la belle tirade sur Juvénal, qui finit par ce vers :
Ses écrits pleins de feu partout brillent aux yeux (1).
Quant au morceau d'une verve si franche, qui commence par les mots Bienheureux Scudéri, nous l'avons déjà cité comme un modèle d'aisance et de perfection poétique. Le nom de Scudéri se trouve souvent mêlé aux querelles littéraires du dix-septième siècle. Victime privilégiée de Boileau, il avait commencé par être le fléau de Corneille. Ce fut lui qui protesta contre l'immense succès du Gid; aussi nous avons beau le voir poursuivi sans relâche par le critique impitoyable, nous ne pouvons savoir trop mauvais gré à celui-ci d'avoir fait justice du détracteur du premier génie de son temps.
Remarquons ces deux vers (83, 84) :
Et quand la rime enfin se trouve au bout des vers, Qu'importe que le reste y soit mis de travers?
Voilà une ironie heureuse, elle n'est ni longue, ni péniblement amenée, ni froide par conséquent; elle est vraiment plaisante.
Un sot, en écrivant, fait tout avec plaisir. (Vers 87.)
Ce vers rappelle le morceau de M. Necker sur le Bonheur des sols. Horace exprimait déjà la même pensée. Molière admirait tout particulièrement le vers 94, qui sert de contre-partie à celui-ci, la dif-
(0 L'Jrt poétiqve. ClianllI.
BulLEAU DE-ruÉALX, 593
licullé que trouve un Jjon esprit à se satisfaire luimême :
11 iilait à tout le monde et ne saurait se plaire.
« Je n'ai jamais rien l'ail qui m'ait contenté, » disait le grand comique.
Encore une observation, Messieurs, toute mince qu'elle est; ce sera la dernière :
Mais un esprit sublime en vain veut s'élever
A ce degré parfait qu'il làclie de trouver. ,'9I, 92.)
2Voure--t-on réellement un degré? Ou Valleinl plutôt (Ij.