III. — Épîtues
Quoique longtemps méconnue, l'importance des dates est grande dans une histoire de la littérature. Disons-le, les dates de la naissance et de la mort des auteurs ont moins de valeur que celles de la publication de leurs œuvres, batailles et traités de paix de l'histoire littéraire.
Les neuf premières satires de Boileau avaient fait leur apparition de lOGO à 1(367, lorsque l'auteur avait de yingt-quatre à trente et un ans. Ce fut deux ans après l'admirable satire neuvième qu'il publia sa première épître, les douze épîtres se succédant de
1669 à 1695. Mais, de même que pour les satires, nous éliminerons les trois dernières, venues longtemps après, et tout à fait au-dessous des précédentes.
Quoique les satires de Boileau se rapprochent du genre de Tépitre, et les épîtres de celui de la satire, l'auteur fit bien de ne pas se borner à ses satires. Les épîtres, en effet, sont fort supérieures à la plupart de celles-ci : les sujets sont d'un intérêt plus vrai, la composition est meilleure, le plan est marqué d'un cachet plus distingué. Ne nous y trompons pas, il entre autant d'invention et d'originalité dans le plan d'une pièce que dans les idées dont elle se compose : conception de l'ensemble, disposition des matériaux, mise en œuvre d'un écrit, tout cela est de l'invention. Plus de mouvement, de naturel, d'inspiration vraie, un style encore perfectionné, un dialogue plus vif, mieux coupé, dégagé de formules interrogatives, témoin celui de Pyrrhus et Ctjnéas, marquent les épîtres de Boileau.
Les sujets en sont philosophiques ou moraux; toutefois du second ordre plutôt que du premier. Chacun de ces morceaux est le développement d'un précepte ou d'une observation psychologique. L'épître I, adressée au roi, est consacrée aux avantages de la paix; sujet qui avait alors de l'originalité, et que Boileau traita à l'instigation de Colbert, dans l'espoir de détourner Louis XIV de sa passion pour la gloire des armes. Il s'y trouve des pensées hardies, qui honorent l'auteur; mais il n'eût pas fallu, deux ans
BOILEAL" DESPUÉAUX. 595
plus tard, écrire l'épître IV sur le passage du Rhin, toute belle que soit cette dernière, poétiquement parlant. Ou, du moins, il eût fallu l'écrire en historien, non en historiographe. Le silence du poète eût été une leçon. Prise à part, la première épître est admirable de tout point ; elle est pleine de mouvement, de verve, de tons variés, de hardiesses poétiques, qui, le croirait-on? seraient à peine osées aujourd'hui :
On a vu mille fois des fanges raéoiides, Sortir des conquérants, gotlis, vandales, gépides. Mais un roi vraiment roi, qui, sage en ses projets. Sache en un calme heureux maintenir ses sujets, Qui du bonheur public ait cimenté sa gloire, Il faut pour le trouver courir toute l'histoire. La terre compte peu de ces rois bienfaisants : Le ciel à les former se prépare longtemps. Tel fut cet empereur sous qui Rome adorée Vit renaître les jours de Saturne et de Rhée; Qui rendit de son joug b'univers amoureux; Qu'on n'alla jamais voir sans revenir heureux; Oui soupirait le soir, si sa main fortunée N'avait par ses bienfaits signalé la journée. Le cours ne fut pas long d'un empire si doux.
Et encore :
Pour moi, loin des combats, sur un ton moins terrible,
Je dirai les exploits de ton règne paisible :
Je peindrai les plaisirs en foule renaissants;
Les oppresseurs du peuple à leur tour gémissants.
On verra par quels soins ta sage prévoyance
Au fort de la famine entretint l'abondance;
On verra les abus par ta main réformés;
La licence et l'orgueil en tous lieux réprimés ;
Du débris des traitants ton épargne grossie;
Des subsides affreux la rigueur adoucie;
59G BOILEAU IiKSl'UEAlX,
Le soldat, dans la |)aix, sage et laborieux; Nos artisans grossiers rendus industrieux; Et nos voisins frustrés de ces tributs serviics Que payait à leur art le luxe de nos villes. Tantôt je tracerai tes pompeux bâtiments, Du loisir d'un béros nobles amusements.
J'entends déjà frémir les deux mers étonnées De voir leurs Ilots unis au pied des Pyrénées. Déjà de tous côtés la chicane aux abois S'enfuit au seul aspect de tes nouvelles lois. Oh! que la main par là va sauver de pupilles !
La troisième épitre, adressée à Antoine Arnaalcl, roule sur la mauvaise honle, fort justement appelée par Boileau la honle du bien, mais à laquelle il attribue, un peu trop libéralement peut-être, tous les maux de l'espèce humaine. Dans la cinquième, à M. de Guilleragues, où l'auteur nous exhorte à chercher le bonheur en nous-mêmes, se trouvent des vers très heureux et la paraphrase poétique d'une des belles pensées de Pascal. Nous les retrouverons tout à l'heure.
La sixième est une épitre familière à M. de Lamoignon sur les plaisirs de la campagne.
L' épitre VII, adressée à Racine, pour le consoler de la chute de 'Phèdre, est la plus belle, soit pour la versification, soit pour l'élan poétique. On sent qu'elle sort des entrailles de l'auteur, qu'elle est inspirée par un double amour, celui de l'ami méconnu et celui de l'art outragé. Elle renferme aussi un précepte philosophique, non pas neuf, mais vrai et utile :
Le mérite en repos s'endort dans !a paresse;
BOILEAU DESPRÉAIX. 597
Mais par les envieux un génie excité
Au comble de son art est mille fois monté;
Plus on veut l'affaiblir, plus il croît et s'élance.
Au Cid persécuté Cinna doit sa naissance;
Et peut-être ta plume aux censeurs de Pynbus
Doit les plus nobles traits dont tu peignis Burrlius,
L'épître IX, sur le Vrai, n'a pas le même caractère affectueux et touchant. 3Iais elle ne saurait l'avoir. Elle ne peut atteindre au mouvement dramatique qui résulte des relations de deux amis : M. de Seignelay, à qui elle est adressée, n'y ajoute que la décoration de son nom. ^lais la religion littéraire de Boileau et en même temps sa doctrine morale s'y montrent sous leur plus beau jour. C'est l'éloge du vrai. Cette pièce renferme des vers immortels qui mériteraient d'être écrits en lettres d'or, et qui se sont en effet écrits à jamais dans la mémoire de l'esprit humain sous forme de sentences proverbiales :
Rien n'e^t beau que le vrai; le vrai seul est aimable.
Ou craint de se nionlrer sous sa propre figure.
Rarement un esprit ose être ce qu'il est.
La simplicité plaît sans élude et sans art.
Tout cliarme en un enfant dont la langue sans fard,
A peine du filet encor débarrassée,
Sait d'un air innocent bégayer sa pensée.
Le faux est toujours fade, ennuyeux, languissant;
Mais la nature est vraie, el d'abord on la sent ;
C'est elle seule en tout qu'un admire el qu'on aime.
Un esprit né cliagrin plaît par son cbagrin même.
Chacun pris dans son air est agréable en soi :
Ce n'est que l'air d'autrui qui peut déplaire en moi.
L'éloge que Boileau se décerne à lui-même dans
598 BOILEAL' DESPRÉALX.
cette épître mérite d'attirer notre attention. Ce n'est au fond que l'éloge môme du vrai :
Sais-tu pourquoi mes vers sont lus dans les provinces, Sont recherchés du peuple et reçus chez les princes? Ce n'est pas que leurs sons, agréables, nombreux, Soient toujours à l'oreille également heureux; Qu'en plus d'un lieu le sens n'y gêne la mesure, Et qu'un mot quelquefois n'y brave la césure; Mais c'est qu'en eux le vrai, du mensonge vainqueur, Partout se montre aux yeux et va saisir le cœur; Que le bien et le mal y sont prisés au juste; Que jamais un faquin n'y tint un rang auguste; Et que mon cœur, toujours conduisant mon esprit, Ne dit rien aux lecteurs qu'à soi-même il n'ait dit. 3Ia pensée au grand jour partout s'offre et s'expose, Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose.
En effet, Boileau n'est pas le plus grand des poètes. De son temps il a été surpassé, il le fut au dix-huitième siècle, il l'est encore dans le nôtre. Nous sommes tous tentés de préférer à ce style sobre, chaste, tempérant, le style plus haut en couleur dont la littérature moderne nous fournit tant d'exemples; mais, aux yeux des juges, c'est précisément ce style peu sage qui a relevé le mérite de celui de Boileau. Au dix-huitième siècle, à l'aurore du dixneuviètne, où la sobriété était de mise, Boileau ne faisait pas contraste. Mais à notre époque, où le vrai est rare et la boursouflure accréditée, on est devenu friand de bon sens et de vérité.
Il va sans dire que toute la littérature de notre temps n'est pas complice de cet excès; d'honorables exceptions se font jour. jMais qu'elles sont peu noiubreuses, et qu'on aurait vite fait le coiupte des au-
teurs restés dans les sages limites où se mouvait le dix-septième siècle 1 Nous autres romantiques, nous nous vantons d'être plus naturels que ne l'étaient les auteurs du grand siècle; nous avons même prétendu faire du naturel un genre. Rien de pis que cette prétention. Le naturel n'est pas un genre, il doit être le caractère premier de tous les genres, et l'époque qui voit naître le genre naturel, est par là même celle où il y a le moins de naturel. Il va sans dire qu'il en est de même du naïf; nous nous sommes souvent figuré en faire, et jamais on n'a moins réussi. Les fleurs qu'on se donne tant de peine à faire éclore ne sont que des fleurs artificielles. Sources du génie de La Fontaine, de Molière, de Racine, êtes-vous donc taries pour nons?
Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.
Cessons de nous faire illusion : ceci est un trait profond, le plus profond de Boileau, qui est en général plus judicieux que profond.
L'épître XI, adressée par le poëte à son jardinier Antoine, date de sa vieillesse. Inférieure sans doute aux premières épitres, elle renferme cependant de beaux morceaux, entre autres la sortie contre l'oisiveté :
Mais je ne trouve point de fatigue si rude Que l'ennuyeux loisir d'un mortel sans étude, Qui, jamais ne sortant de sa stupidité, Soutient, dans les langueurs de son oisiveté, D'une lâche indolence esclave volontaire. Le pénible fardeau de n'avoir rien à faire.
000 lîOlLEAr PESl>RKAi:X.
Vainement offusqué de ses pensers épais, Loin du trouble et du bruit il croit trouver la paix; Dans le calme odieux de sa sombre paresse, Tous les bonteux plaisirs, enfants de la mollesse, Usurpant sur son âme un absolu pouvoir, De monstrueux désirs le viennent émouvoir, Irritent de ses sens la fureur endormie, Et le font le jouet de leur triste infamie,
L'épître XIÏ, sur Vamour de Dieu, est un morceau dogmatique et tliéologique, dont l'intention est plus louable que le style. On sent que le talent de l'auleur ^a s'éteignant. Toutefois cette pièce renferme un fragment d'une grande lîeauté, dernier éclat de la muse épuisée :
Un d'entre eux m'insulla sur ce que j'osai dire Qu'il faut, pour être absous d'un crime confessé, Avoir pour Dieu du moins un amour commencé. Ce dogme, me dit-il, est un pur calvinisme.
Trait bien hardi pour l'époque.
0 ciel! me voilà donc dans l'erreur, dans le schisme, Et partant réprouvé! Mais, poursuivis-je alors, Quand Dieu viendra juger les vivants et les morts, Et des humbles agneaux, objets de sa tendresse, Séparera des boucs la troupe pécheresse, A tous il nous dira, sévère ou gracieux. Ce qui nous lit impars ou justes à ses yeux. Selon vous donc, à moi réprouvé, bouc infâme, « Va brûler, dira-t-il, en l'éternelle flamme, « Malheureux qui soutins que l'homme dut m'aimer; « Et qui, sur ce sujet trop prompt à déclamer, " Prétendis qu'il fallait, pour fléchir ma justice, « Que le pécheur, touché de l'horreur de son vice, « De quelque ardeur pour moi sentît les mouvements « Et gardât le premier de mes commandements ! » Dieu, si je vous en crois, me tiendra ce langage ; Mais à vous, tendre agneau, son plus cher héritage.
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Orthodoxe ennemi d'un dogme si blâmé,
ff Venez, vous dira-t-il, venez, mon l)ien-aimé,
« Vous qui, dans les détours de vos raisons subiilcs,
'< Embarrassant les mots d'un des plus saints conciles,
« Avez délivré l'homme, ô l'utile docteur!
'( De l'importun fardeau d'aimer son Créateur;
« Entrez au ciel, venez, comblé de mes louanges,
« Du besoin d'aimer Dieu désabuser les anges. »
A de tels mots, si Dieu pouvait les prononcer,
Pour moi je répondrais, je crois, sans l'otfenser :
« Oh! que pour vous mon cœur, moins dur et moins farouche,
« Seigneur, n'a-t-il, hélas! parlé comme ma bouche! "
Les Epilres de Boileaii kii donnent avec justice l'un des premiers rangs parmi les poètes didactiques, c'est à dire parmi ceux qui ont consacre leur talent à enseigner quelque vérité morale, pliilosopliic[ue, pratique. Ce qui distingue ces épîtres c'est la sûreté du jugement, la justesse presque constante des pensées; sous ce rapport encore, elles sont supérieures aux Satires, dans lesquelles nous avons reconnu, sinon des pensées fausses, du moins des exagérations et quelque déclamation. Les Epilres sont entièrement exemptes de ce défaut; en général, même, on peut dire exemptes de défauts. On peut signaler ce (pi'on regrette de n'y pas trouver, ce qu'on n'aurait peut-être pas l'idée de regretter, si d'autres poètes n'en eussent fourni le modèle. L'esprit de Boileau, presque toujours resté dans les limites du vrai, paraît avoir acquis avec l'âge bien de la maturité et du sérieux. Sa morale est pure et généreuse. Quant à sa philosophie, c'est à dire quant aux idées générales auxquelles il rattache toutes les autres, on ne saurait l'appeler profonde ni originale. L'indivi-
602 BOILEAU DESPUÉAUX.
dualité manque le plus souvent à ses épitres, et ici est la principale lacune à y constater. D'autres écrivains, dont le jugement est moins sûr et la morale moins élevée, ont mis plus du leur dans leur œuvre. Expliquons -nous bien, Messieurs. Le secret des grands maîtres n'est point de dire ce qu'eux seuls ont pensé, ce qu'eux seuls ont pu penser, mais d'exprimer d'une manière qui les leur rende propres des idées qui rentrent dans le domaine général. C'est ce qu'Horace entend par ce mot si connu : proprie communia dicere. Effectivement, il n'est pas facile à la poésie morale, quelle qu'en soit d'ailleurs la forme, de dire des choses absolument nouvelles. Les idées nouvelles abondent plus aisément dans d'autres sphères; mais dans celle-là il y aurait péril à vouloir en introduire. Un poëte sensé n'a garde de s'y engager, et le lecteur ne s'y attend pas non plus. Quelques-uns des plus beaux vers d'Horace, de Virgile, de Sophocle, d'Euripide, ne sont, purement et simplement, que des lieux communs de morale. Malherbe n'a pas prétendu dire une chose qui fût nouvelle, même au temps d'Homère, lorsqu'il a dit de la mort :
Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre,
Est soumis à ses lois; Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
N'en défend pas nos rois(1).
Et de même :
Vouloir ce que Dieu veut est la seule science Qui nous mette en repos f2).
0) Stanre/s à Du Perrier. {1) Ibid.
BOILEAi: PESPRF.ALX. 603
On admire ces vers parce que, tout en exprimant ce que chacun sait, le poëte donne à cette vérité générale une forme singulièrement heureuse, une forme n'appartenant qu'à lui seul. Ce qui trouve en nous de l'écho, c'est précisément ce qui, dans chaque esprit, existe en germe ou en gros avant que le poëte l'ait exprimé. Les plus belles choses dans les poètes, ce sont fort souvent celles qu'après coup il nous semble que nous aurions tirées de nous-mêmes. Ce qui est vraiment beau correspond aux lois naturelles, logiques, philosophiques, esthétiques que nous portons en nous. Ce n'est donc pas la nouveauté de la pensée qui fait le mérite du poëte moraliste, c'est l'individualité de la forme. ?se nous étonnons pas qu'au bout de sl\ mille ans les mêmes idées puissent encore avoir cours; la vérité morale ne perd jamais sa valeur ; elle se renouvelle sans cesse en passant par des Ames nouvelles; et ce qu'un individu tire de son propre fonds, y acquiert, sans sortir du fonds commun de l'humanité, une saveur particulière et neuve à proportion de l'ingénuité de l'écrivain. On est toujours nouveau quand on est parfaitement naturel, et si nous rencontrons peu de nouveauté chez un si grand nombre d'auteurs, c'est cpi'il y en a fort peu dont le naturel ne laisse quelque chose à désirer. Que de fois on adopte la pensée d'autrui de confiance seulement, et sans l'avoir fait pénétrer en soi-même! Et pourtant, si elle ne naît pas une seconde fois dans l'intimité de notre être, elle ne deviendra jamais nouvelle. Si Horace, si
OOi BOILEAU PESPUÉAUX.
Boileau lui-même ont dit des choses qui ne passeront pas, c'^st lorsqu'ils ont refondu la pensée de tous dans leur propre creuset, et qu'ils l'ont pensée pour leur propre compte.
Ce ne sont donc pas des choses neuves que nous pourrions demander à Boileau, ni plus de naturel et de justesse dans les choses qu'il exprime. Ce qu'il a à dire, il le dit supérieurement. Mais on en jouirait davantage encore, si une individualité plus pronon» cée, soit poétique, soit philosophique, se marquait dans l'accent, le tour, la liaison de ces belles et sages pensées. Boileau, sans doute, n'est pas absolument dépourvu d'individualité , mais il en a moins que d'autres. Un grand bon sens le caractérise; cependant on ne saurait guère dire, en le lisant : Voilà ce que Boileau seul pouvait rendre. C'est précisément pourquoi, malgré tous ses mérites, il manque de ce charme qui n'appartient qu'aux individualités tout à fait distinctes. En le lisant, nous approuvons presque toujours , nous admirons souvent ; mais pouvonsnous ajouter que nous sommes charmés? L'irrésistible charme d'Horace et de Virgile tient certainement à l'individualité de ces deux poêles. Nous sommes plus impressionnés par Horace que par Boileau, cela est évident; ajoutons aussi, que par beaucoup de modernes. Horace, en eliet, porto une physionomie plus marquée; il est un nom propre bien plus que Boileau. Il est aisé de faire l'éloge de ce dernier; certaines épithèles le désignent assez facilement, lors même qu'on ne le nomme pas. Faites la même
BOILKAU UEtPRliAUX. ()05
épreuve à propos d'Horace : vous aurez ijeau assembler toules les épitlicles que vous voudrez, riioiiime lui-même ne sera pas connu encore; il lui manquera ce quelque chose cpii distingue un individu entre mille. Il en est d'un talent vraiment individuel comme de la ligure d'un homme : le signalement dit peu de chose ; il faut le portrait pour le reconnaître.
En second lieu, il manque à Boileau cette facilité qu'on a nommée la grâce du génie. Sa poésie, belle, noble, nette, précise, hardie souvent, manque de cet abandon, de ce mélange de douceur, de tendresse, de badinage heureux, de sensibilité, qui donne tant d'attrait à Voltaire. Je ne veux pas dire toutefois que, pour avoir moins de sensibilité que Voltaire, Boileau en manque réellement. Son principal mérite n'est pas là, il est vrai; il n'a pas l'imagination du cœur; il n'est pas tendre; il s'élève, il s'émeut même, mais il n'est pas entraîné, et c'est pourquoi il touche peu; mais on serait injuste en l'accusant de n'avoir pas de cœur. On n'en manque pas quand on a écrit les vers de sa première épître sur l'empereur ïitus, ni ceux de l'épitre VII, où le besoin de consoler Racine et le regret de la perte de 3Iolière communiquent à ses vers une double émotion .
Ceci convenu, il faut bien reconnaître que Voltaire, qui a le goût bien moins sûr que Boileau et pour cause, est plus aisé, plus gracieux, d'une impressionnabilité beaucoup plus vive, d'une sensibilité
600 BOILEA'J DESPRÉAUX.
bien plus émue. Il possède en plein ce charme, ce laisser-aller dont nous regrettons l'absence chez Boileau; c'est une aimable nonchalance, molle atque facfilum, qui entraîne le lecteur sans le fatiguer. Blille couleurs, inconnues à Boileau, animent cette poésie aussi brillante que facile. Ouvrez, entre autres, l'épitre à la marquise Du Châtelet sur la philosophie de Newton et l'admirable épître à sa campagne, voisine des bords du lac Léman (1). C'est à la dernière que nous empruntons ces vers :
0 maison d'Aristippe, ô jardins d'Épicure! Vous qui me présentez dans vos enclos divers,
Ce qui souvent manque à mes vers, Le mérite de l'art soumis à la nature; Empire de Poraone et de Flore sa sœur,
Recevez votre possesseur; Qu'il soit, ainsi que vous, solitaire et tranquille! Je ne me vante point d'avoir en cet asile
Rencontré le parfait bonheur :
Il n'est point retiré dans le fond d'un bocage.
Il est encor moins chez les rois;
Il n'est pas même chez le sage.
De cette courte vie il n'est point le partage; Il y faut renoncer; mais on peut quelquefois
Embrasser au moins son image.
Que tout plaît en ces lieux à mes sens étonnés! D'un tranquille océan l'eau pure et transparente Baigne les bords fleuris de ces champs fortunés; D'innombrables coteaux ces champs sont couronnés ; Baiclius les embellit; leur insensible pente Vous conduit par degrés à ces monls sourcilleux Qui pressent les enfers et qui fendent les cieux.
Voltaire arrive même à la mélancolie, sentiment
(0 M. Vinet a inséré ces deux épilres dans le tome 111 de sa Chrestoniat/iie française, (Éditeurs.)
inconnu du temps de Boileau. Voyez ces vers à la lin de l'épître à Madame Denis :
Ah! cachons-nous ; passons avec les sages Le soir serein d'un jour mêlé d'orages ; Et dérobons à l'œil de l'envieux Le peu de temps que me laissent les dieux. Tendre amitié, don du ciel, beauté pure, Porte un jour doux dans ma retraite obscure; Puissé-je vivre et mourir dans tes bras (1 ) !
Les vers suivants sur le bonheur, sont d'un caractère de style tout à fait étranger à Boileau :
Ah! du destin d'autrui ne soyons point jaloux;
Gardons-nous de l'éclat qu'un faux dehors imprime.
Tous les cœurs sont cachés; tout homme est un abîme.
La joie est passagère et le rire est trompeur.
Hélas! où donc chercher, où trouver le bonheur?
En tous lieux, en tout temps, dans toute la nature,
Nulle part tout entier, partout avec mesure,
Et partout passager, hors dans son seul auteur.
Il est semblable au feu dont la douce chaleur
Dans chaque autre élément en secret s'insinue,
Descend dans les rochers, s'élève dans la nue,
Va rougir le corail dans le sable des mers.
Et vit dans les glaçons qu'ont durci les hivers.
Le ciel, en nous formant, mélangea notre vie
De désirs, de dégoûts, de raison, de folie,
De moments de plaisir et de jours de tourments.
De notre être imparfait voilà les éléments.
Us composent tout l'homme, ils forment son essence;
Et Dieu nous pesa tous dans la même balance (2).
Il est assez curieux de rapprocher de ces vers quelques fragments de l'épitre V de Boileau, à M. de Guilleragues, dont nous avons déjà fait mention :
(1) Voir ceUe épitre dans la CkrestomalhU française, lonie 11.
(2) Discours sur l'Homme, Discours 1.
008 nulLEAU UKbl'UÉAtX-
Aiiibi tloiic, philosophe à la raison soumis,
Mes tUM'auts désormais sont mes seuls ennemis :
C'est l'erreur que je fuis; c'est la vertu que j'aime.
Je songe à me connaître, et me cherche en moi-mèmo...
Pour moi, sur cette mer qu'ici-bas nous courons,
Je songe à me pourvoir d'esquif et d'avirons,
A régler mes désirs, à prévenir l'orage,
Et sauver, s'il se peut, ma raison du naufrage.
C'est au repos d'esprit que nous aspirons tous;
Mais ce repos heureux se doit cherclier en nous.
Un fou rempli d'erreurs, que le trouble accompagne.
Est malade h la ville ainsi qu'à la campagne.
En vain monte à cheval pour tromper son ennui :
Le chagrin monte en croupe et galope avec lui.
Que crois-tu qu'Alexandre, en ravageant la terre;
(Iherche parmi l'horreur, le tumulte et la guerre .f'
Possédé d'un ennui qu'il ne saurait dompter,
Il craint d'être à soi-même, et songe à s'éviter.
C'est là ce qui l'emporte aux lieux où naît l'aurore.
Où le Perse est brûlé de l'astre qu'il adore.
De nos propres malheurs auteurs infortunés,
Nous sommes loin de nous à toute heure entraînés...
Qui vit content de rien possède toute chose.
Mais, sans cesse ignorants de nos propres besoins,
Nous demandons au ciel ce qu'il nous faut le moins.
Il est évident que, chez Voltaire, une charmante variété de ton, des nuances flatteuses, se font sentir. Sa philosophie, toute terrestre qu'elle est, a de certains lointains ([ui manquent à celle de Boileau. Boileau était trop sage pour être mélancolique , le régime moral de son âme trop sain , pour admettre ces accès de détachement vagues, cette demi-tristesse contemplative qui n'a point d'objet précis, et qui cède à toutes les impressions. Le siècle de Louis XIV entendait peu de chose à tout cela. Moins de tiraillements en tous sens, plus de circonscription dans les
BUlLtAU DESPRÉALX. 601)
croyances de toute sorte, une certaine simplicité dans les impressions bonnes ou mauvaises, tout cela retenait l'écoulement de la source où s'alimente de nos jours tout un genre de poésie. Boileau n'a rien de ce qui ébranle l'imagination, et fait passer l'âme rapidement, mais sans secousse, d'une impression à l'autre; sa poésie se compose de peu de notes; c'est un air simple, pur et grave, qui a bien, en un sens, un charme qui lui est propre. Le goût si sur de lioi- Icau, témoignage de son cœur honnête, accessible à tout ce qui est bon, inspire au lecteur une confiance (jui le repose. La pureté de l'âme, la rectitude de la pensée morale, ont des affinités trop peu remarquées avec la justesse du goût. Le défaut capital de Voltaire est précisément le choc de la sensibilité de son âme et du cynisme de son esprit.
Une supériorité positive marque en uu point ses épîtres relativement à celles de Boileau : elles sont de vraies épitres, c'est-à-dire des lettres adressées à des individus dont la personnalité influe sur le genre de l'écrit; tandis que Boileau, a peu d'exceptions près, traitant son œuvre dans le genre philosophique plutôt que dans le genre épistolaire, y a laissé plus de froideur. Mais l'intimité du ton de Voltaire, la variété des idées et des tours, n'atténuent pas le défaut que nous avons signalé. Ame sensible, cœur perverti, qne de fois ce cynisme se fait péniblement sentir à la suite de morceaux charmants qui venaient d'exciter la sympathie ! Et l'on ne remarque pas seulement ce contraste dans les épîtres de Voltaire, tou-
jours à la merci des objets qu'il rencontre, mais partout et jusque dans ses Discours philosophiques. Ce sont des boutades plaisantes, dont on ne peut s'empêcher d'être diverti au premier abord, mais dont le fond est loin d'être plaisant :
Un jour, quelques souris se disaient l'une à l'autre :
Que ce monde est charmant! quel empire est le nôtre!
Ce palais si superbe est élevé pour nous;
De toute éternité Dieu nous fit ces grands trous.
Vois-tu ces gras jambons sous cette voûte obscure?
Ils y furent créés des mains de la nature.
Ces montagnes de lard, éternels aliments,
Sont pour nous en ces lieux jusqu'à la fin des temps.
Oui, nous sommes, grand Dieu, si l'on en croit nos sages,
Le chef-d'œuvre, la fin, le but de tes ouvrages.
Les chats sont dangereux et prompts à nous manger;
Mais c'est pour nous instruire et pour nous corriger (1).
Des traits pareils font rire, mais du bout des lèvres et à contre-cœur. Quel espace entre ce mépris de l'homme, qui perce partout chez Voltaire, et le respect de la créature de Dieu, de sa condition, de sa destinée, dont Boileau ne s'est jamais départi !
Nous ne pouvons, Messieurs, mieux nous résumer sur les épitres de Boileau qu'en écoutant M. de Fontanes dans le Discours préliminaire de sa traduction de V Essai sur l'Homme de Pope :
« Quand Boileau parut, la poésie retrouva ce style « qu'elle avait perdu depuis les beaux jours de « Rome; ce style toujours clair, toujours exact, qui « n'exagère ni n'affaiblit, n'omet rien de nécessaire, « n'ajoute rien de superflu, va droit à l'effet qu'il
(i) Distours sur l'Homme. Discours VI.
« veut produire, ne s'embellit que d'ornements ac- « cessoires, puisés dans le sujet, sacrifie l'éclat à « la véritable richesse, joint l'art au naturel, et le « travail à la facilité ; qui, pour plaire toujours da- « vantage, s'allie toujours de plus près au bon sens, « et s'occupe moins de surprendre les applaudisse- « ments que de les justifier; qui fait sentir, enfin, « et prouve à chaque instant cet axiome éternel : « Rien n'est beau que le vrai (1). »