‹ Poètes de siècle de Louis XIVChapitre 78 sur 80 · V. — Le Lutrin · texte numérisé non relu

V. — Le Lutrin

Le Lutrin fut composé à deux reprises. Les quatre premiers chants datent de 1672 à 1674; l'auteur

(0 Voir toute la Dissertation critique sur Joconde, les Réflexions critiques sur quelques passages de Longin, VU, la Lettre à Charles Perrault (,ilOO), etc. {f:dit*urs,)

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avait alors de trente-six à trente-huit ans. Les deux derniers ne parurent que de 1681 à 1683. Boileau avait donc environ quarante-sept ans lorsqu'il termina son poëme. Peut-être y revint-il moins pour se satisfaire lui-même que pourne pas laisser inachevé un ouvrage qui avait déjà obtenu grand succès. On sent très bien que le dernier chant surtout, beaucoup plus froidement composé, n'a été ajouté qu'après coup.

Boileau intitula son œuvre : Poëme lier oi-comi que. Cette dénomination nous paraît maintenant peu juste. Elle s'appliquerait bien plutôt à un poëme dans le goût de celui de l'Arioste. Dans le Roland furieux, le sentiment, le sérieux, le tragique parfois, se trouvent naturellement mêlés au plaisant ; le poëte s'attache tour à tour à attendrir et à égayer. Ce genre est heureux, parce qu'il est vrai ; il représente le tempérament réel de l'âme humaine dans la diversité de ses impressions. Un poëme tout à fait héroïque est une abstraction ; le poëte suppose que nous ne sommes sensibles qu'à des émotions grandes et nobles, que rien de familier, à plus forte raison de vulgaire, ne vient faire irruption dans cette vie harmonique et idéale. Ceci a beau être faux en fait, il est dans notre nature de consentir facilement à de telles abstractions, et sous plus d'un rapport. Le prédicateur, par exemple, écarte constamment tout élément en désaccord avec le sujet principal dont il a à nous entretenir : homme le matin, assailli par mille impressions variées, s'il s'est égayé un moment, il n'ira

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pas le soir porter dans la chaire ce qui lui a semblé plaisant. Et il aura raison : la \ie humaine, dans son tissu extérieurement continu, est, au fond, entre^ coupée d'abstractions; notre pensée, notre cœur ont parfois leur sabbat comme la semaine a le sien. C'est la vérité de ces moments que la poésie sérieuse s'attache à reproduire, à fixer. Quant au poëme héroicomique, il n'est pas, dans ce sens, d'une vérité au fond plus vraie; mais il est mieux dans les conditions de la vérité courante et journalière. Dans la vie, le jour et la nuit alternent sans cesse; le rire éclate et l'on verse des pleurs ; les rayons et l'ombre se succèdent et se combattent. De là la variété d'un genre de poëme qui veut représenter la vie commune. Mais pour éviter les écueils qu'amène cette mobilité de ton et de couleurs, ce genre exige une inspiration à la fois puissante et naturelle. Si l'Arioste n'eût pas été ce qu'il était, son entreprise serait insensée. C'est bien ici que le caractère, le tempérament particulier du poëte sont d'une importance capitale. Si sa nature ne fait la moitié du poëme, ce genre si charmant, si délicat, si difficile, reste inaccessible. L'Arioste n'a point de pendant dans la littérature française. Voltaire, sans doute, a eu la prétention de mettre au jour quelque chose de pareil. Mais quel espace entre la muse aimable et gracieuse du poëte italien, qui s'élève quelquefois jusqu'au sublime, qui ne descend jamais au grotesque, et ces écrits de Voltaire où les deux extrêmes, sans cesse entrechoqués, affligent également le goût et le sens moral!

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Le second genre d'épopée où entrent des éléments plaisants, c'est la parodie. Celle-ci donne une forme l)adine et même burlesque à ce qui, dans l'original, appartient à des faits graves et à des sentiments élevés. Telle est précisément la transformation opérée sur V Enéide dans le Virgile travesti de Scarron. Ce genre, qui amuse parfois les lecteurs peu difficiles, est en lui-même mauvais; je n'ai pas besoin de vous le prouver. Messieurs. Il n'est pas supportable de voir l'or ainsi métamorphosé en feuilles sèches.

Enfin, une troisième sorte de poésie oii le comique joue un grand rôle, c'est le poëme ironique. L'ironie est le contraire de la parodie; elle ne rapetisse pas ce qui est grand, elle agrandit ce qui est petit. C'est à ce dernier genre qu'appartient le Lutrin. Il se raille des moines de la Sainte-Chapelle. A l'heure qu'il est, sans doute, ce sujet nous importe peu; mais au moment de son apparition, il n'en était guère de plus considérable. Cette satire des gens d'Église est, en effet, une des plus hardies que le siècle de Louis XIV ait vu éclore, et assurément la meilleure de celles de Boileau. Plusieurs fois il avait lancé des traits du même côté, mais jamais ils n'avaient porté si avant :

La déesse en entrant, qui voit la nappe mise, Admire un si bel ordre, et reconnaît l'Église (1).

Cent autres mots qui sont dans la mémoire de chacun, font ressortir l'esprit général de l'œuvre. Il fallait à l'auteur un courage incontestable pour s'attaquer à de tels adversaires.

(0 Chant I.

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Mais la moquerie de Boileau porte de deux côtés ; si l'un est usé pour nous, l'autre atteint ce qui, grâce au ciel, ne s'usera jamais. Cette raillerie tombe d'aplomb sur la grande, sur la vraie poésie. La grande poésie représente les heures suprêmes de la vie, les moments solennels où l'âme échappe aux petites conditions, aux mesquines difficultés de l'existence habituelle. Elle nous peint l'humanité dans son idéal ; elle en retrace, elle en vivifie les plus nobles développements ; ce n'est même que par là que la grande poésie existe ; elle vit dans le sein de l'humanité, et l'on peut dire, en ce sens, que c'est l'humanité qui l'a faite. Si la vie humaine n'était pas pénétrée de cette poésie, il ne vaudrait pas la peine de vivre. A elle appartiennent les pressentiments, les lueurs de l'invisible; c'est elle qui nous soulève par instants au-dessus des aspérités et des monotonies de la vie matérielle et terrestre. Si donc on emprunte le ton et les allures de cette grande consolatrice du genre humain, uniquement pour les ravaler en les appliquant à des choses en elles-mêmes infimes et petites, ce genre de moquerie aura pour résultat indirect de rabaisser tout ce qui est haut et grave. Un air de contrefaçon, une couleur de ridicule s'attacheront à cette gravité, et flétriront ainsi les impressions nobles et généreuses. Tel est l'effet du poëme ironique. Il ne nous est pas possible de laver le Lutrin de cette tendance; mais il serait injuste de l'imputer à l'intention du poëte.

A un point de vue moins grave, convenons qu'il

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faut un talent fort exceptionnel pour assurer un succès comme celui que Je Lulrin a obtenu. Raconter d'un bout à l'autre de petits événements et de petites passions dans le style de la haute épopée, c'est un genre de gaieté qui paraît- aisé, une donnée facile à suivre, au premier abord, mais dont l'intérêt n'est pas facile à soutenir. Rien ne lasse comme l'ironie et l'allégorie prolongées. Le grand mérite de Boileau c'est d'avoir entretenu l'intérêt dans de telles conditions. Une invention à la fois sage et riche, des ornements appropriés au sujet, une grande variété de tours, une verve incontestable, plus vive, plus abondante qu'en nul autre de ses ouvrages, signalent les quatre premiers chants du Lutrin. On a relevé dans ce poëme nombre de tableaux achevés de ton et de couleur, de traits heureux, plaisants, pittoresques; nous ne revenons pas sur ces beautés trop connues et que La Harpe a dignement fait ressortir. Qui ne connaît les passages du sommeil du prélat, de la toilette du chantre, de la Mollesse, de l'ajustement du lutrin :

El le pupitre enfin tourne sur son pivot (I).

Yoici un trait pittoresque qui mérite d'èire relevé :

Partons, lui dit Brontin : déjà le jour plus sombre, Dans les eaux s'éteignant, va faire place à l'ombre (2).

Le morceau suivant fait voir ce qu'il décrit :

]\îais la Nuit aussitôt de ses ailes affreuses Couvre des Bourguignons les campagnes vineuses,

(1) Chant UI. (2) Chant II.

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Revole vers Paris, et, hâtant son retour, Déjà de Montlhéri voit la fameuse tour. Ses imirs. dont le sommet se dérobe à la vue, Sur la cime d'un roc s'allongent dans la nue, Et, présentant de loin leur objet ennuyeux, Du passant qui le fuit semblent suivre les yeux. Mille oiseaux effrayants, mille corbeaux funèbres De ces murs désertés habitent les ténèbres {]),

Voici un vers qui, à lui seul, fait image : Ils passent delà nef la vaste solitude (2).

Il en est d'autres remarquables par leur ampleur; ainsi ceux où, à propos du sommeil des chanoines, il montre :

Ces valets autour d'eux é-tendus, De leur sacré repos ministres assidus (3).

Quelle magnificence vraiment épicpie dans plusieurs passages :

Tel qu'on voit un taureau qu'une guêpe en furie A piqué dans les flancs aux dépens de sa vie; Le superbe animal, agité de tourments, Exhale sa douleur en longs mugissements (4),

Beaucoup de fragments du Lutrin figureraient dignement dans une épopée sérieuse. Voyez dans le chant cinquième; c'est encore de taureaux qu'il s'agit :

Tels deux fougueux taureaux, de jalousie épris, Aujirès d'une génisse au front large et superbe, Oubliant tous les jours le pâturage et l'herbe, A l'aspect l'un de l'autre embrasés, furieux. Déjà le front baissé, se menacent dos yeux.

(1) Chant m. (-2) Ihid. (3) Chant IV. (4) Chail I.

Ce passage est imité de Virgile, à la vérité ; mais il n'en est pas moins remarquable d'accent et de couleur.

La versification du Lutrin est parfaite ; c'est sous ce rapport un des ouvrages les plus accomplis de la langue française. Des coupures heureuses, oii la suspension de la mesure est habilement diversifiée, un style, tantôt vif et rapide, tantôt lent, doux, gracieux, sinueux, caractérisent ce poëme. Une perfection de ce genre ne s'obtient que par le travail. Ajoutons que la nature de Boileau lui imposait plus qu'à bien d'autres poètes l'obligation du travail. Si partout il préconise, il recommande ces efforts patients, partout avec le précepte il donne l'exemple et montre le succès. In tenui lahor, sed non tennis gloria.

Le sixième chant du Lutrin forme avec le reste de l'œuvre une disparate étrange. L'auteur sort de l'ironie pour entrer dans le sérieux. Il introduit, comme personnage allégorique, la Piété, qui, escortée de la Foi, de l'Espérance, de la Charité, s'en va trouver la Justice, sous son nom païen de Thémis, et en obtient par l'office d'Ariste, c'est-à-dire du président de Lamoignon, la réconciliation des antagonistes. Ce chant est de 1683. Évidemment le ventsoufilait d'un autre côté ; le roi était déjà sous l'influence de Madame de Maintenon; les railleries sur les gens d'Éghse n'étaient plus guère admissibles, et il est fort probable que si le Lutrin n'eût été commencé longtemps auparavant, il n'aurait jamais été écrit. L'auteur ne pouvant, ne voulant pas supprimer son œuvre,

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essaya d'en modifie r l'esprit au moyen de ce dernier chant. Mais il n'avait pas suffisamment envisagé l'effet de ce contraste, et l'on s'étonne de voir ce critique habile et sévère commettre une telle faute de goût.

Boileau a mis au jour d'autres œuvres poétiques, des chansons, des sonnets, des épigrammes, des odes. Mais nous ne parlerons pas de tout cela. Pour la gloire de l'auteur, le mieux est de n'en rien dire.

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