VI. — Résujié sur Boile.vu. OEuvues en prose
Boileau subit de son vivant la vérification de ses titres de noblesse ; il a subi après sa mort la vérification de ses titres à la gloire. Boileau était-il vraiment poëte ? telle est la question posée à plusieurs reprises. Écoutez, Messieurs, ce que répond M. Daunou dans son Discours préliminaire placé en tète des œuvres de Boileau :
« La raison domine si hautement dans les écrits « de Boileau qu'il a été accusé de manquer d'imagi- « nation ; reproche dont le principal fondement con- « siste peut-être dans le contraste même qu'on se « plaît à établir entre ces deux qualités. A parler « strictement, l'imagination n'est que la faculté de « réveiller en nous-mêmes les mipressions causées « par les objets sensibles. Cette faculté qui, en effet, « n'existe point au même degré chez tous les hommes, « laisse fort diversement dans ce qu'ils disent et dans « ce qu'ils écrivent l'empreinte de sa turbulence, ou
638 DOILKAU DESl'RÉAUX.
(( de sa force, ou de sa faiblesse. Chez un poëte, une « heureuse imagination se reconnaît à deux signes : « au coloris de son style et à la richesse de ses tic- « tions. Or il est presque superflu de parler ici du a premier de ces caractères ; car Despréaux excelle « dans l'art des descriptions poétiques; on lui concf teste fort peu le talent de revêtir sa pensée de vives « images, et d'allier avec harmonie aux expressions « vraies et simples les couleurs, l'éclat et les mou- « vements mêmes du style figuré. C'est le pouvoir « de créer, et par conséquent le génie poétique qu'on « lui refuse. Il est sûr que cent descriptions ne conte stituent pas un véritable poëme; elles peuvent le « surcharger plus que l'embellir. Nul n'est poète, s'il cf ne sait faire d'un mode, une substance ; d'un genre, « un individu; d'une généralité, une personne; de a souvenirs dispersés, un système positif; et d'élé- « ments épars dans nos pensées, un monde visible à « nos yeux. Poésie et fiction, c'est une même chose; a c'est même originairement un même mot. Gepen- « dant, il faudra bien avouer que la fiction, si essen- « tielle à tous les genres et à tous les essais poétia ques, ne saurait avoir dans tous les sujets et dans ce tous les genres la même activité, la même étendue, « le même caractère. Si l'auteur d'une satire, d'une a épître, d'un poëme didactique, a vu tout ce que « son sujet renferme et tout ce qui s'y rattache, s'il « a bien choisi et bien distribué les détails et les ac~ tf cessoires, s'il nous a souvent surpris par la nou- « veauté des rapprochements, par l'originalité des
a saillies, lui reprocherons-nous le soin qu'il aura dû « prendre de contenir la fiction dans les bornes du « genre et de la matière ? Mais des créations plus va- « riées, plus libres, plus véritables, distinguent, « parmi les œuvres de Boileau, les quatre premiers « chants du Lutrin, et nous ignorons tout à fait ce a qu'ici l'on eût inventé de plus ou de mieux avec a une imagination plus riche que la sienne. Nous n'a- « vons point à examiner si un poëme plus étendu et « d'un ordre supérieur n'eût pas excédé les forces
a de son génie Mais enfin, il ne reste pas, dans
(c ses bons ouvrages, au-dessous des sujets qu'il « traite; son imagination demeure active eu obéiscc sant aux lois d'un goût sévère ; et ce serait une « étrange manière de la déclarer stérile, que de mon- « trer qu'il la tempère et n'en abuse jamais (1 . »
Remarquons, 3Iessieurs, la justice et la sagesse de cette appréciation. C'est la richesse du coloris plus que la richesse des fictions que M. Daunou revendique en faveur de Boileau. En effet, nous voyons Boileau posséder toute l'invention nécessaire aux sujets qu'il a traités ; mais nous apercevons aussi ce qui, en fait de force créatrice, aurait pu lui manquer dans des sujets différents. Un poëte, d'ailleurs, peut avoir la richesse du coloris, la richesse même des fictions, sans posséder le pouvoir de transporter l'âme du lecteur dans l'être de ses personnages, de le faire vivre de leur vie. Ce don suprême de l'individualisation, flamme et couronne de la poésie, est autre
(0 Œuvres de Boileau. — Discours prélimiiutire. Pages XLVl et suivantes.
6i0 BOILEAU DESPRÉAUX.
chose encore que cette physionomie personnelle, si bien accentuée chez cjuelques auteurs et dont nous avons regretté le trait moins vif dans les épitres de Boileau. Plusieurs causes peut-être concoururent à cette double lacune. La vie de Boileau fut simple, droite, peu accidentée, exempte, à ce qu'il paraît, de ces passions qui envahissent l'homme tout entier, et par là même incomplète. Il aima la gloire, sans doute; il fut bon et fidèle ami; mais toute la vie n'est pas là. Ajoutons que l'horizon intellectuel de Boileau se trouvait borné par une préoccupation trop exclusive : la littérature et la morale l'ont seules occupé. Il n'aimait, Perrault le lui a reproché, ni les arts, ni la philosophie, ni les mathématicjues, ni bien d'autres choses (l); il n'avait pas ces ouvertures sur tout, ces intelligences variées qui ont distingué des talents fort inférieurs au sien. Il justifiait aussi ce mot de M. de Cavoie : « C'est n'avoir pas assez d'es- « prit que de n'en avoir que d'une seule sorte, w L'âme de Boileau ne fut pas sulTisamment ébranlée par ces vibrations multiples et répétées que la vie imprime aux organisations plus riches. L'individualité propre et la force d'individualisation sont la mystérieuse harmonie d'une foule de cordes dissemblables qui retentissent toutes à la fois dans certaines
fl) « Vous qui connaissez si peu l'arcliilecUire, la sculpture et la peinture; qui « n'avez presque point de commerce avec la philosophie et les mathématiques, « ni avec mille autres choses semblables qui l'ont le plaisir des honnêtes gens, « comment pouvez-vous m'accuser d'insensibilité sur ce qui touche ordinaire- " ment les hommes? » {Lettre de Perrault à Desprcaux, en réponse au Discours sur l'Ode.)
BOILEAU DEbPllÉAUX. 641
natures; la vie de Boileaii, noble et pure, resta pauvre comparativement.
On a accusé Boileau d'avoir manqué de sensibilité. Nous avons entendu Marmontel dire de lui :
Jamais un vers n'est parti de son cœur.
Fontenelle, qui lui adresse le même reproche, avait certainement moins de cœur que lui, et d'Alembert, qui l'a répété, n'en avait guère davantage. Nous l'avons déjà remarqué, Messieurs, plusieurs morceaux de Boileau attestent chez lui la faculté de sentir. Toutefois, convenons qu'il aurait été désirable que Boileau, en qualité de poëte, eût un peu plus de cette sorte d'irritabilité délicate qui subit et qui reproduit tant de variétés d'impressions. La sensibilité n'est pas une vertu ; en poésie, elle est un talent qui assure à l'auteur la fraternité passagère du lecteur. Mais n'oublions pas que ce qui manque sous ce rapport à Boileau est racheté par le sens moral. Une honnête affection pour tout ce qui est bien, une vertueuse indignation contre tout ce qui est mal, n'est pas le partage d'une âme froide. Si Boileau a moins que quelques autres des vers qui partent du cœur, il en a beaucoup ([ui partent de la conscience ; aucun poëte, à ce point de vue, n'est d'une lecture plussalubre et plus fortihante.
Mais si Boileau fut réellement poëte, si les hommes de génie qui l'ont jugé lui ont accordé un titre contesté seulement par les poètes médiocres, si les anciens l'eussent reconnu pour tel, si la postérité lui a
(B42 JSOILEAU DESPUÉAUX.
généralement conféré cet honneur, il faut néanmoins reconnaître que quelques cordes manquèrent à sa lyre, à commencer par le lyrisme proprement dit. Non que je le blâme de n'avoir pas composé plus de poëmes lyriques; il eût dû, au contraire, n'en pas entreprendre du tout. Mais, en soi, l'élément lyrique est à la base de la poésie ; chaque genre se ressent de sa présence ou de son absence; il est, en un sens, la faculté poétique en essence et réduite au plus petit nombre des éléments qui se rattachent à la pensée, et dont l'absence totale rendrait la poésie impossible. Le lyrisme pur, c'est l'harmonie musicale avec le moins de mélodie possible. Un poëte complet aura toujours, plus ou moins, des inspirations, des élans lyriques; sans déployer l'élément propre du genre, il en possédera la capacité. Malheureusement, et pour la consolation de ses ennemis, Boileau a voulu faire des odes. L'ode sur la prise de Namur est justement caractérisée par Voltaire dans le Temple du Goût, où, après avoir loué Boileau dignement, il ajoute :
Il revoit ses enfants avec un œil sévère;
De la triste Équivoque il rougit d'èlre père,
Et rit des traits manques du pinceau faible et dur
Dont il défigura le vainqueur de Namur.
Lui-même il les efface, et semble encor nous dire :
« Ou sachez vous connaître, ou gardez-vous d'écrire. »
Cette ode, cependant, renferme quelques beaux traits ; mais, dans son ensemble, l'épithète de mauvaise n'est pas trop forte pour la désigner, surtout si l'on se souvient que l'auteur y prétendait donner
BOILEAU DF.SPUÉAUX. G43
à ses contemporains une idée de Pindare. Non, la corde lyrique ne frémit [Das dans le sein deBoileau ; la place reste vide quand l'occasion eût prêté à des émotions de cette nature.
Boileau a beaucoup imité les anciens, el ne s'en csl pas caché. Il l'a fait souvent avec bonheur, en appropriant leurs tours, leurs images aux mœurs modernes et au goût français. Quand Horace dit : Post equilcm sedet atra Cura (1), Boileau le rend par ce vers célèbre :
Le chagrin monte en croupe et galope avec lui (2).
Si le poëte latin, représentant la démarche affectée d'un valet de cuisine, le peint ainsi :
Ut Altica virgo
Cum sacris Cereris, procedit fuscus Hydaspes(3),
voici comment Boileau reproduit ce trait :
Un valet le portait, marchant à pas comptés, Comme un recteur suivi des quatre facultés (4).
Ce sont des exemples entre mille. Mais ce principe d'imitation est réellement poussé à l'extrême. Boileau n'ose ni rire, ni pleurer, ni s'-élever, ni descendre, sans le congé des anciens. Gela est respectable ; mais cela fait un peu l'effet de ces honnêtes moralistes qui n'osent pas sans une douzaine de citations nous assurer de leur chef que la vertu est faite pour rendre l'homme heureux. L'élan, l'abandon, l'individualité enfin, souffrent de cette méthode. Elle
(0 Odes, liv. ni, ode I. (2) Épilre V.
(3) Satins, liv. II, satire VUl. (4) Satire 111
O'i-Y lîOILEAU DESriUCAUX.
produit chez Boileau l'effet contraire à celui que nous avons signalé chez La Fontaine, en qui les imitations, loin d'entamer la personnalité, y ajoutent une ampleur, une saveur nouvelles. Généralement parlant, la manière dont Boileau imite les anciens, n'est peutêtre pas assez pénétrée de leur véritable esprit. On trouve ses vues à cet égard exposées dans quelquesunes de ses œuvres eu prose; c'est un dernier rapport sous lequel il nous reste à l'envisager.
En effet, on a de Boileau quelques ouvrages en prose, qui ne lui auraient pas fait, à eux seuls, une grande réputation. Ni le fond ni la forme ne les recommandent vivement à l'attention. La plaisanterie du Dialogue sur les héros de roman est assez divertissante, et cet ouvrage, qui est de la jeunesse de son auteur, marque dans sa carrière comme le premier éveil de son génie satirique, et comme son premier acte d'hostilité contre le mauvais goût du temps. Boileau, ainsi que Madame de Sévigné et que beaucoup d'autres gens d'esprit de son époque, avait aimé VÀslrée et la Clélie; sa gloire fut de s'en désabuser avant tout le monde, et d'oser, sur ce sujet comme sur tant d'autres, avoir raison contre tout le monde. Le roman, nous l'avons déjà vu, était la maladie du temps ; cet ennemi du bon sens ne l'était pas moins de la poésie ; la poésie, au dix-septième siècle, ne s'éleva que sur les ruines du roman, qui avait longtemps usurpé son nom et ses honneurs. Renverser cette idole fut l'œuvre des bons esprits de l'époque,
BOILFAU DES'.'RKAIX. 6'l-5
et particnlièroment des poètes. Boileaii prit une part énergique à ce combat, qui, peut-être, est plus ou moins de tons les temps. Son Dialogue se distingue aisément dans cette mêlée, et s'il n'est plus aussi piquant qu'à son apparition, il est encore très agréable. Je ne mentionne pas comme œuvre littéraire, mais comme ingénieux et utile badinage, YArrêl hurlesqtie, qui prévint, dit-on, un arrêt sérieusement al)surde (jue le parlement se disposait à lancer une seconde fois (cinquante ans après la première) contre les ennemis du péripatétisme. Cette manifestation, qui range Despréaux parmi les défenseurs de la liberté de penser, ne laisse pas de faire contraste avec la prévention obstinée qui caractérise, il faut l)ien le dire, toute sa polémique en faveur des anciens, suscitée par quelques mauvais vers de Charles Perrault. On a quelque peine à croire que Boileau eût été plus dur envers cet homme d'esprit, quand les auteurs qu'attaquait ce dernier eussent été des dieux, et ses censures des blasphèmes. Boileau, qui ne se piquait pas d'avoir pour lui les formes, négligea même d'avoir raison sur le fond. Si les anciens furent mal attaqués, ils furent mal défendus. L'un et l'autre adversaire faillirent à leur cause. Ce qu'il y avait de vrai et de précieux dans la thèse de chacun d'eux disparut dans l'exagération téméraire du premier et pédantesque du second. Il ne reste de toute cette controverse que ridée d'une insurrection étourdie et d'une répression hautaine et brutale. Ni le premier, avec les préjugés du bon sens, ni le second, avec ceux de la tra-
dition, n'avancèrent, en quoi que ce soit, la cause de la vérité. Les Parallèles de Perrault, indépendamment de bien des bévues et de bien des absurdités esthétiques, n'arrivent pas au fond des questions; mais le vrai nœud de la dispute échappe également à Boileau. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il connaît mieux et que môme il comprend mieux l'antiquité que son antagoniste. Mais Perrault, dans toute cette affaire, a l'avantage des formes. Il écrit en honnête homme, dans le sens que le dix-septième siècle attachait à cette expression. On ne saurait, avec la meilleure volonté du monde, en dire autant de Boileau. Il est dur, allier et lourd. L'esprit de Boileau est celui d'un homme de cabinet; Perrault a celui d'un homme du monde. Il vaut sans doute mieux, cent fois mieux, dans des matières semblables, avoir tort comme Perrault que raison comme son adversaire. Au reste, Perrault n'a pas toujours tort; il n'a pas tort du moins lorsqu'il rappelle Boileau à l'observation des règles de la bienséance et de la simple humanité dans sa réponse, fort bien écrite, au discours de Boileau sur l'ode :
a Pour M. Colin, je ne l'ai opposé à personne ; je « me suis plaint seulement qu'on l'eût traité de ridi- « cule , et que môme on en eût fait un modèle de « ridicules. J'ai ajouté que j'avais été fort pressé à un « de ses sermons, et cela est vrai. D'autres assurent ce que la même chose leur est arrivée aux sermons de « M. l'abbé de Cassagne : mais qu'importe? le nom « de Colin rime à festin, et celui de Cassagne rem-
« plit bien le vers; point de miséricorde. On est « bien malheureux, lorsque pour faire un bon vers, « on n'hésite pas à ternir la réputation de deux a hommes de mérite (J). »
Plus loin il ajoute :
« Vous dites que cela vient d'une [bizarrerie d'es- « prit qui m'est commune avec toute ma famille. Cet « endroit, Monsieur, est trop fort, et excède toutes K les libertés et toutes les licences que les gens de « lettres prennent dans leurs disputes... Quand on « parle de famille dans un écrit public, il faut y ap- « porter plus de précaution que vous n'avez fait, « parce que ces sortes de choses s'expliquent toute jours au plus criminel; c'est par cette raison que « j'ai cru devoir répondre à tout ce qu'on pourrai! « entendre par cet article (2). «
Ces graves réprimandes étaient justes et nécessaires. Le talent est trop disposé à se croire au-dessus des lois, et le public a la simplicité de lui passer ce qu'il ne passerait à personne. Mais nul, en ce monde, n'a assez d'esprit pour se dispenser d'être juste, et le talent, à vrai dire, dispense moins qu'il n'oblige. Je parle de justice; je pourrais parler de bon goût. Il n'y en a pas, ce me semble, à dégainer contre un insecte et à s'armer d'une massue pour écraser un moucheron. Ceci est, il faut bien le dire, un côté fâcheux du caractère de Boileau. Je ne trouve pas.
(i) Lettre de Perrault à Despréanx, en réponse au Discours sur l'Ode. Œuvres de Boileau. Édit. Amar. Tome II, page 300.) (2) Ibid.
crailleiirs, que les avertissements de Perrault aient beaucoup j)rofité à celui qui les recevait. On ménagea une réconciliation entre les deux adversaires, et Boi- Icau voulut la sceller par une lettre à Perrault, lettre qu'il publia, et qui fait partie de ses œuvres. Si Perrault n'eût pas été pacifique, elle était toute propre à rallumer la guerre. Vous pourrez en juger par ce que dit à Boileau, après l'avoir lue, un de ses amis, le premier président de Lamoignon : a Je ne « doute pas que nous ne soyons toujours bons amis ; « mais si jamais nous venions à nous raccommoder ff après une brouillerie, point de réparations, je vous « prie. »
On passe plus aisément un peu de rudesse à celui qui est rude pour tout le monde indistinctement. Mais Boileau, dans ses rapports avec le monarque, n'affectait pas l'austérité. Il savait flatter, et il s'en vantait. Il se vantait même de ne louer qu'avec mesure toute action louable d'un autre que le roi. Il voulait qu'on admirât l'habile dégradation des teintes dans ces vers de l'Épître YI, où il lui avait été impossible, en louant son maître, de ne pas faire une part d'éloges au frère de ce prince :
Un brnit court que \e roi va tout réduire en poudre, El dans Valeucieuiie est entré comme un foudre; Oue Cambrai, des Français l'épouvantable écueil, A vu toml)er enfin ses murs et son orgueil; Que, devant Saint-Omer, Nassau, par sa défaite, De Philippe vainqueur rend la gloire complète (l).
(i) Épilrc VI. — Voyez n"Ai.EMnr.r,T. Éloges des Jcaâémiriens, tome I, paeo 54.
BOII.EAV DESPUKAIX. GV9
Dans son ode sur la prise de Namiir, il avait accordé au duc de Luxembourg la louange assurément très modeste d'avoir, dans l'intérêt d'une combinaison stratégique, reculé devant l'ennemi :
Loin de fermer le passage A vos nombreux bataillons, Luxembourg a du rivage Reculé ses pavillons.
Mais enfin, le nom de Luxembourg était prononcé; c'était de trop; il le fit disparaître, et s'en vanta. Je n'ai pas besoin de rappeler avec quel soin laborieux Boileau, qui se flattait d'avoir parlé de son roi comme l'histoire en parlerait, dissimule et ennoblit l'inaction de Louis XIV au passage du Rhin :
Ils marchent droit au tleuve, où Louis en personne, Déjà prêt à passer, instruit, dispose, ordonne,
mais ne passe point. D'autres passent avant lui;
Et lui, les animant du feu de son courage,
Se plaint de sa grandeur qui rattache au rivage (I).
Après tout cela, si le vers de Voltaire : Zoïle de Quinault et flatteur de Louis ("2),
vous paraît encore trop dur, il ne pourra pas vous paraître absolument injuste, et vous chercherez seulement, Messieurs, de ces deux torts lequel fut le plus grave. Je me sens, s'il faut l'avouer, moins disposé à l'indulgence pour le flatteur de Louis cjue pour le Zoïle de Quinault. Au fait, dans ses rapports avec ses semblables, Boileau avait plus de probité que de
(l) ÉpUre IV. (2) Voltaire. ÉjiUre à Boileau.
C50 BOILEAU DESPRÉAIX.
délicatesse; il était bon en gros, même en grand, mais il n'avait pas la main légère.
Des écrits en prose de Boileaii, le plus considérable est sa traduction du Traîlé du Suhlime de Longin, traduction accompagnée de réflexions qui ne sont autre chose que la discussion des doctrines et des assertions de Perrault. Parmi les morceaux de traduction en vers que Boileau a mêlés à sa prose, il en est de fort beaux, entre autres l'ode de Sapho(l). Nous avons encore de lui une Disserlalion sur Joconde, destinée à prouver la supériorité du conte de La Fontaine qui porte ce titre sur une autre imitation du môme original, par un poëte que la dissertation de Boileau pouvait seule soustraire à l'oubli le mieux mérité. Aucun de ces écrits n'a pu valoir à Boileau une place éminente parmi les prosateurs. On peut se dire, en les lisant, que l'homme qui les composa n'était pas un homme vulgaire ; mais cette prose solide et sensée manque de grâce, de coloris, d'harmonie ; elle eût été tout à fait insuffisante à conserver le nom de son auteur. Il arrive assez souvent que qui peut le plus ne peut pas le moins, si pourtant la prose est aux vers ce que le moins est au plus. Qui sait si une excellente prose offre en effet moins de difficultés que de beaux vers? Qui sait si, chez certains esprits, et Boileau sans doute était de ce nombre, le travail de la versification, s'il est à l'ordinaire intense et prolongé, n'augmente pas la difficulté de la prose, en appliquant l'esprit exclusive-
(i) Traité du Suhlime, cliapilrp VIII.
BOILEAU DESPRÉAIX. 651
ment aux formes de diction que la prose n'admet pas ? Boileaii ne serait pas le seul poëte qui se serait trouvé, dans la prose, inférieur à soi-même. D'autres organisations ont pu être plus souples et plus yariées. Racine, par exemple, est un fort bon prosateur.
L'influence de Boileau fut grande. Il fut, de son vivant même, une autorité assez généralement reconnue, souvent alléguée, et il lui fut permis de se citer lui-même. Je ne parle pas de la justice rigoureuse qu'il exerça sur des auteurs contemporains que leur médiocrité condamnait à l'oubli : ils lui ont la triste obligation de vivre ; ils n'avaient nul besoin de lui pour mourir, et il eût pu dire d'eux ce que le berger dit de ses moutons dans la farce de Paulin : « Je « les tue afin qu'ils ne meurent pas. » Ce n'est pas là ce qui nous donne la mesure de sa puissance; et puisque nous parlons de tuer, ce ne sont pas quelques écrivains, ce sont des genres, c'est toute une littérature qui a succombé sous ses coups. Explicjuons-nous pourtant. Les intentions littéraires indépendantes qu'on pouvait démêler alors n'existaient qu'à l'état de vagues velléités, qui n'avaient qu'une très faible conscience d'elles-mêmes. Il est peut-être difficile de les évaluer trop bas. D'un autre côté, nul des écrivains qui les représentaient n'avait en soi de quoi les accréditer. Aucun n'avait proprement une idée à soi ; aucun surtout n'avait ce génie à qui seul il est donné de créer un art nouveau. Qu'est-ce donc qui a péri sous les coups de Boileau? Une littérature
652 BOILKAU DESPRÉAUX.
qui n'exisiail pas. Ce ne fut pas le présent, mais l'avenir, qu'il dépouilla, en consacrant avec autorité, quoique implicitennent, cet abandon du moyen âge et celle adoration des modèles classiques, qui forment sans doute, en littérature, le caractère du dix-septième siècle. On ne peut dire trop de bien des anciens; mais il faut, pour leur ressembler, se garder de les copier, car il n'y a point de bonne copie. L'exemple qu'ils nous ont donné et que nous suivons le moins, c'est de chercher nos objets dans la nature et nos inspirations dans notre ame; toute imitation plus exacte, plus formelle, nous éloigne d'eux au lieu de nous en rapprocher. Les adorer comme l'Eglise romaine adore les saints, c'est mettre, plus qu'inutilement, quelqu'un entre nous et la divinité. Or voilà ce que le classicisme a fait des classiques ; la consécjuence est facile à tirer. Je ne sais jusc{u'à quel point Charles Perrault se rendait compte de tout cela ; mais quand il écrivait :
La docte antiquité fut toujours vénérable; ^
Je ne la trouve pas cependant adorable,
il ne se trompait qu'en prenant pour des vers ces deux lignes de vile prose. Pour le fond, il avait raison; l'idolâtrie dont il se plaint valait exactement ce que vaut toute idolâtrie. Le classicisme, ainsi entendu, n'est pas fondé en raison; c'est une doctrine sans racines; car il vaut mieux, en toute chose, s'en rapporter uniquement à soi que s'en rapporter uniquement à autrui. Un autre système était-il possible alors? C'est une autre question. Ce cju'il y a de sin-,
BOlLEAf DESI'IVIÎALX. G53
c'est qu'à l'époque dont nous retraçons l'histoire, une littérature plus spontanée, plus franchement nationale, se conçoit à peine. Où en étaient à cette époque les éléments, les conditions? Ce que la littérature cherchait avant tout, c'était l'ordre et la règle : les eût-elle trouvés dans la liberté? Le seul homme de génie que la poésie eût produit, Corneille, avait été un modèle dangereux. Le besoin d'autorité, joint à ce besoin de pureté dans les formes, qui se faisait vivement sentir, lit remonter plus haut. Boileau contribua beaucoup à décider cette tendance, et il y mit un courage d'esprit qu'on n'admire peutêtre pas assez. Malherbe avait été le Richelieu, Boileau fut le Louis XIV de cette grande œuvre. Mais de même et plus encore que Richelieu et que Louis XH , il fut encore plus l'expression que l'auteur des tendances naissantes de son époque.
Le rôle de celui qu'on a surnommé le législateur du Parnasse n'est pas là tout entier (l). Il a fait quelque chose de plus que d'accréditer par son exemple et par ses conseils l'imitation des anciens. Il a consacré dans des vers impérissables les droits de la raison dans celle des branches de l'art d'écrire que le vulgaire des écrivains et la multitude en général prétendent soustraire au joug de la raison, comme si le génie était autre chose qu'une raison sublime, comme si le beau était autre chose que « la splendeur du vrai. » Les vers où il a déposé ces oracles ne peuvent
(i) Voir le morceau sur Boileau dans l'Essai sur la satire, de M.-J. CliéuaT. (Poésies diverses. Edition de I818. Pages 77-78. )
654 liOlLE.VU UESl'HÉAUX.
ni péril', ni vieillir. Il en est des principes consolidés par Despréaux comme de ces droits antérieurs à toutes les chartes et que toutes les chartes supposent, et qui, trop souvent, attaqués, ébranlés par les passions, sont de temps en temps raffermis dans les consciences par une parole éloquente. En tout temps les gens de bien et les gens de goiit répéteront involontairement les maximes de Boileau et feront de ses vers leurs proverbes favoris.
Ses caractères. — Revue générale des prosateurs.
J'ai dit, Messieurs, que le dix-septième siècle n'était pas le siècle de la prose. J'ai pu le dire, en eirel, au point de vue des admirables talents poétiques qui s'y sont révélés et du sens de la poésie généralement répandu à cette époque. Mais si l'on entendait par là une inieriorité relative de la prose, une moindre excellence des prosateurs de cette période, on se tromperait de beaucoup. Au dix-septième siècle, les grands écrivains en prose valent les grands poètes ; ils valent aussi les prosateurs du dix-huitième, malgré Rousseau, Buflbn, Montesquieu. Mais, au dix-septième siècle, la langue de la prose fut plus diflicile à se former que la langue des vers. Pourquoi? direz-vous. Je l'ai déjà indiqué à propos de Pascal : cette lenteur tient au caractère particulier de la culture de la prose pendant le premier tiers du grand siècle. On s'attachait à perfectionner la prose pour l'amour de la prose; on faisait de la forme le but et la fin de l'art d'écrire; il n'en fallait pas davantage pour compromettre le résultat. La prose et la poésie
ne sont pas faites pour être cultivées dans les mêmes conditions. La poésie elle-même, disons-le bien, malgré le soin tout particulier réclamé par la forme dont elle se revêt, n'est que fort peu de chose sans un certain fonds de pensée ou de sentiment. A combien plus forte raison la prose, cet instrument de la connaissance humaine, vivant de réalité, d'action, d'actualité ! Où les sujets manquent, la forme isolée perd même sa valeur.
L'exemple de Pascal ne porta pas coup tout d'abord ; l'énergie, la netteté, la propriété des Provinciales étaient malaisées à imiter, et malgré ce chef-d'œuvre, on en resta longtemps encore à la rhétorique et non à l'éloquence. On voulait la pompe espagnole; on s'efforçait de la concilier avec la fluidité de la phrase grecque; c'était entre ces deux modèles différents qu'on cherchait la forme de la prose française. On ne passa réellement à l'éloquence que lorsque vinrent des auteurs sérieux, capables d'aborder avec précision et gravité des sujets où disparut enfin la pompe espagnole, et où se modifia, selon les besoins croissants des idées, le tour de la parole grecque. La prose alors devint véritablement française.
On peut distinguer trois types dans les formes de la prose du dix-septième siècle. Le premier est celui de Fléchier. Au fond, c'est encore la manière de Balzac, la rhétorique, mais la rhétorique perfectionnée.
Le second est celui de La Bruyère, qui incline
PROSE Dl" DIX-SEPTIÈME SIECLE. 657
déjà vers le dix-huitième siècle. Ici, plus de rhétorique; on dirait même uu défi porté à la rhétorique. Tout est vif, découpé, brusque, en saillie ; le langage n'a presque point de continuité; l'expression a moins de candeur, le style moins de couleur, mais il s'y rencontre déjà quelque recherche.
Vient enfin la troisième forme, la belle, la parfaite prose, la prose classique, dont le langage de Bossuet est le type magnifique. Je ne nomme pas Fénelon, parce que, venu plus tard, il est, à cet égard, le disciple de Bossuet. C'est cette forme admirable qu'on peut considérer comme la prose caractéristique du dix-septième siècle. Elle est remarquable par une certaine candeur qui disparaît au dix -huitième , et plus encore au dix-neuvième. Une précision moins sévère, une propriété moins scrupuleuse, un mouvement moins prompt, moins agile, un tissu moins serré, un coloris plus discret la distinguent d'avec la prose des époques postérieures. On n'avait pas encore envisagé ces rapports entre toutes choses qui communiquent au langage une richesse plus variée, un accent plus ému, plus vibrant, plus propre à exprimer la diversité des impressions. Mais si, dès lors, la langue française a gagné sous ces rapports, celle du dix-septième siècle possède nonseulement la candeur, mais la grâce, « plus belle ence core que la beauté. » Prenons Bossuet pour exemple : c'est la grâce dans la force, la mesure dans la richesse, la beauté de l'ensemble jamais compromise par la ramification des détails, la proportion, l'équi-
libre, un naturel à toute épreuve, une douceur de langage que la langue française n'a possédée ni avant, ni après. C'est ce style inimitable qui nous charme par ce qu'en possèdent même les écrivains d'un ordre inférieur; leur lecture nous fait éprouver une sorte de repos d'esprit; rien en eux de forcé, rien de tiré parles cheveux; les pensées coulent doucement à nos yeux comme une onde sinueuse et limpide; on dirait une ombre fraîche et douce où l'on s'abrite des rayons trop chauds et des couleurs trop éclatantes. Tous les grands siècles, toutes les littératures ont eu leurs écrivains secondaires qu'il faut connaître, sinon étudier, parce qu'ils achèvent de peindre l'époque oii ils ont vécu et dont ils sont même des miroirs plus fidèles, grâce à la moindre puissance de leur individualité. Mais au dix-septième siècle, la médiocrité proprement dite n'existe guère; on passe presque sans intermédiaire du génie à l'obscurité. Certains noms sont restés cependant, abrités qu'ils sont par l'esprit de leur époque. A défaut de génie propre, ils ont été imprégnés du génie de leur temps. Une proportion plus ou moins exiguë de talent personnel et le cachet du dix-septième siècle ont suffi pour protéger leur mémoire. En retournant en arrière vers la poésie, nous rencontrons Madame de la Suze, Segrais, Benserade, Pavillon, Chapelle, épicurien débauché, mais poëte original dans le naturelparfait qui marque ses vers, souvent bien faibles; Madame Deshoulières, plus célèbre, mais dont la réputation a surpassé le mérite. Quant aux auteurs
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réellement mauvais, ils ne sont mauvais que parce qu'ils ne sont point de leur époque et qu'ils s'inscrivent en faux contre la tendance dominante.
Nous ne prétendons pas résumer ici tout le mouvement intellectuel des trente années les plus glorieuses du dix-septième siècle ; nous nous renfermons dans le domaine de la littérature proprement dite, qui n'est pour nous que celui des applications, très diverses à la vérité, du grand art d'écrire. L'histoire de la littérature est pour nous l'histoire même de cet art; c'est uniquement à cette condition que nous pouvons assigner des limites au champ de notre étude, qui ne serait sans cela qu'une sorte de bibliographie universelle. Les ouvrages cjui ne sont littéraires ni de fait ni d'intention, nous voulons dire les livres qui se refusent à une appréciation esthétique, ou qui ne sont pas de nature à être jugés d'après les lois du goût, restent en dehors du cadre de ce cours. Ce qui caractérise à notre avis la littérature, c'est l'élément généralement humain et son caractère vulgarisateur.
Lorsque nous parlions de poésie, il était inutile de faire ces distinctions et ces réserves, parce que, dans la poésie, tout, sans exception, est littéraire; elle repousse absolument tout ce qui ne l'est pas. Ici c'est autre chose. C'est un terrain mixte.
Cette détermination du vrai domaine de la littérature nous servira de guide dans l'énumération des prosateurs qui ont fleuri dans les vingt-cinq ou trente années qu'on peut considérer comme le point culminant d'une époque sans égale,
G'ÔO PROSE DU DIX-SEPTIÈMI'. SIECLE.
Le premier rang, si l'on regarde à l'éclat des productions, tout autant peut-être qu'à l'excellence du genre, appartient aux compositions oratoires.
L'éloquence se dérobe encore sous les voiles brodés de la rhétorique dans les sermons de Senaull et dans les discours de Lemaître ; mais elle s'en déljarrasse dans les plaidoyers de Patru, célèbre en sou temps comme puriste, et plus recommandable, nous le croyons, pour avoir ramené l'éloquence judiciaire aux conditions du bon sens et du bon goût. Elle est pompeuse par moments, mais ferme toutefois, solide et persuasive dans les beaux discours consacrés par Pélisson à la défense du surintendant Fouquet. Elle atteint à toute la dignité de sa nature et de son objet dans la prédication, incomparable à tant d'égards, du jésuite Bourdaloue. Bossuet, dans ses oraisons funèbres et dans ses meilleurs sermons, y ajoute la rapidité, l'élan, la liberté des mouvements, l'audace des images, les richesses d'une poésie toute biblique. Fléchier, rhéteur accompli, toujours disert, souvent éloquent, cultive et perfectionne, en l'appliquant à de plus dignes sujets, l'art du style périodique inventé par Balzac, chez qui, trop habituellement, les belles paroles sonnent creux. Il ne faut pas oublier le Père Cheminais, jésuite, remarquable par l'onction et la douceur; ni parmi les prédicateurs protestants, Claude et Du Bosc : Claude, grand controversiste d'abord, et en second lieu bon orateur; Du Bosc, le premier grand orateur de la chaire réformée.
FllOSE Dr DIX-SEPTIÈMK SIECLE. GOl
Toutefois l'éloquence oratoire n'était pas nouvelle en France. Ce qui était nouveau, ce que le dix-septième siècle a eu la gloire de trouver, c'est l'éloquence didactique ou l'enseignement éloquent. Nulle nation moderne n'a surpassé dans ce genre ni jieutêtre égalé la France. Une exposition telle qu'est celle de Bossuet dans la plupart de ses écrits de doctrine ou de controverse était sans modèle pour le naturel toujours noble, la clarté toujours brillante, la forme à la fois élégante et grave, le mouvement enfin, ce mouvement qui est l'éloquence même. On sait de quel charme, sans oublier jamais ce qu'exige et ce qu'interdit la spécialité des sujets, Malebranche sut revêtir le développement de ses pensées dans cette Recherche de la vérité^ qui passera pour l'un des livres éloquents de notre langue aux yeux de tous ceux qui ne se font pas de l'éloquence une idée étroite et conventionnelle. Si l'imagination du style manque aux Essais de Nicole, la pureté du langage, la douceur du style, et souvent cette nouveauté délicate d'expression que suggèrent la profondeur de la doctrine et l'intimité des pensées, ont mis ces écrits au nombre de nos classiques. Duguet, à qui la critique littéraire n'a pas fait, ce nous semble, toute la réputation qu'il mérite, a écrit quelc[ues-uns de ses ouvrages, et nommément ses lettres de direction, dans la plus belle langue du dix-septième siècle. Si Quesnel est moins soutenu et moins pur, il a des passages admirables d'élan et de profondeur, soit dans ses Réflexions morales, soit dans ses Lellres et dans plusieurs autres
de ses écrits. Sans être paré des mêmes grâces de style, le traité d'Abbadie sur la vérité de la religion chrétienne mérite, par la fermeté de la diction et par la parfaite convenance du style avec le sujet , une mention dans cette sorte de catalogue des bons écrivains de l'époque.
Fénelon appartient à cette période par quelquesuns de ses ouvrages, et par quelques-uns de ceux qui font de cet écrivain illustre un des modèles les plus accomplis de l'éloquence didactique. Le Traité du ministère des pasteurs, son livre sur l'Educaticm des filles, et ses Dialogues sur l' Eloquence, sont tous antérieurs à l'année dont nous avons fait la limite de cette brillante époque. Nous y trouvons déjà le style de Fénelon, ce style dont le modèle n'existait pas, et qui ne ressemble qu'à lui-même; car la grâce parfaite et l'extrême pureté ne sont pas plus le contraire de l'originalité que la douceur n'est le contraire de la force; et l'œil, en se promenant dans ce vaste pays d'azur et de lumière que nous appelons le ciel, n'y regrette pas la vapeur qui produit le tonnerre.
Dans ce siècle si pur de forme et de goût, il ne s'écrit presque rien qui ne soit littéraire. La Trappe elle-même, qui semblait devoir tout engloutir, paye aussi son tribut à la littérature. Il n'y a pas de plus belle ni de plus grande prose au dix-septième siècle que celle de l'abbé de Rancé.
Ainsi cette éloquence didactique, une des gloires de notre littérature, se déployait alors presque tout entière dans les hautes régions de la religion et de
la morale, et les spéculations d'une philosophie toute spiritualisfe, en agrandissaient seules le glorieux domaine. Le style conservait aisément sa pureté, et je ne sais quelle sérénité imposante dans d'aussi nobles sujets; et si la langue manquait encore de cette précision sévère qu'un esprit plus analytique lui a donnée au dix-huitième siècle, elle faisait plus que racheter ce désavantage par la noble simplicité des expressions et des tours. Il est remarquable qu'aucun ouvrage sur des sujets moins élevés, ou plus rapprochés des intérêts temporels, ne puisse être cité parmi les monuments littéraires que cette époque nous a légués. On eût dit que l'art d'écrire dédaignait toute application moins haute.
Il n'y a pas assez d'espace pour l'éloquence, j'entends pour l'éloquence soutenue, dans les écrits des deux moralistes les plus littéraires de l'époque, La Rochefoucauld et La Bruyère, dont le premier, avec mille traits aigus, a transpercé la nature humaine, tandis que le second a présenté à la société un miroir oii elle se voit avec plus de confusion que d'effroi.
Le temps de l'histoire n'était pas venu. Entre ceux qui en préparaient les matériaux et ceux qui entrepren aient de l'écrire, il n'y avait, ce semble, aucune communication. L'érudition admirable des Le Nain de Tillemont, des Du Cange, des Valois, des Le Cointe, des Mabillon, des Cordemoy (I) enregistrait des faits
(0 Cordemoy, né à Paris an commencimenl du dix-scplirme siècle, pliilosopbe, élève de Descaries, écrit un traité de la nature de l'dme, qui le fait connaître de Bossuet; celui-ci le charge de composer pour le dauphin \' Histoire de Cliarlemagne. Cordemoy remonte à l'origine de la monarchie, découvre beaucoup
6{)i PROSE ViV t)IX-SEPriÈJIK SIÈCLE.
et des dates. Yarillas affiil)Iait le passé des livrées du présent, et jMézeray, énergique, hardi, quelquefois éloquent, compilait d'après les compilateurs et dédaignait de remonter aux sources. On ne peut mettre au rang des historiens l'historiographe Pellisson, écrivant la conquête de la Franche-Comté dans le même esprit que Quinault les prologues de ses opéras, ni l'abbé de Saint-Réal, digne par son talent d'écrire l'histoire s'il eut aimé la vérité, ni même Fléchier, auteur plus élégant qu'éloquent de l'histoire de Théodose et de celle du cardinal Commendon. Bossuet , dans Vlîisloîre des Variations, n'est que le plus éloquent des controversistes et le plus admirable des écrivains ; et son Discours sur V Histoire universelle est, en effet, un discours, où l'histoire peut revendiquer ])eaucoup d'aperçus très vifs, beaucoup de grandes vues, mais dont le point de vue est plutôt celui de la théochcée que celui de l'histoire, et où les instructions ordinaires qu'on demande aux historiens cèdent la place à des enseignements d'une nature beaucoup plus élevée. Une mention doit être accordée à Péréfixe, auteur d'une Histoire de Henri IV. Le jésuite Maimbourg et le Père d'Orléans ne doivent pas non plus être oubliés.
d'erreurs, édaircil iks diflicullc?, iiieiirl enfm en I6bi, avant iVavoir achevé son ouvrage que son fils continue et publie sous ce titre : Histoire de France depuis le temps des Gaulois et le commencement de la monarchie jusqu'en 987, 2 vol. in-folio. Le style a de la sécheresse; la mani, re de procéder est trop méthodique; mais personne avant Cordemoy n'avait mieux débrouillé le chaos des premiers siècles de la monarchie. 11 a composé aussi un traité judicieux de la Nécessité de l'histoire, de son vsaye, de la vianière dont il faut y mêler les sciences, en la faisant lire à un prince.
ruo?E rr nix-sEPTiÈME siècle. GG5
Le genre des mémoires, où aucune nation n'a égalé les Français, s'enrichissait alors de ceux du cardinal de Retz, dont les premières pages, écrites d'un si grand style, font regretter que cet homme étrange n'ait pas su faire un meilleur usage de son talent et de sa vie, et que celui qui savait penser en homme d'État n'ait su agir qu'en brouillon et en intrigant. Il ne faut oublier ni les mémoires de IMadame de Motteville, ni même, dans leur incorrection très digne d'une plume de princesse, ceux de Mademoiselle, fille de Gaston d'Orléans, ni surtout les trop courts mémoires que nous a laissés Madame de la Fayette sur les événements d'une seule année.
C'est ce dernier écrivain qui a perfectionné un genre déjà ancien jusqu'à en faire un genre nouveau. La réforme du roman par l'auteur de Zdide et de la Princesse de Clèves équivaut, sans aucun doute, à la création du véritable roman. Nous le voyons, dans ces deux charmantes productions, dans la dernière surtout, se dégager à jamais de cette nature conventionnelle et chimérique où presque rien d'humain ne se fait plus sentir, et devenir la peinture des sentiments à la fois naturels et délicats qui se développent au sein d'une société policée et polie. Après avon* nommé jMadame de la Fayette, on ose à peine nommer Scarron et son Roman comique, dont le parfait naturel est le mérite presque unique; maison peut nommer Hamilton, dont les mémoires, fort peu édifiants, où l'exquise pureté du goût tient lieu d'une autre pureté, ont plus de rapport avec le genre des romans qu'avec
celui de l'histoire, et dont les contes respirent toute la grâce du caprice et d'une sensibilité légèrement émue.
La tendresse passionnée d'une mère pour sa fille, et les circonstances qui les tinrent longtemps éloignées l'une de l'autre, ont valu à la France un admirable écrivain. Ce titre convient à Madame de Sévigné j il ne lui manque rien pour le mériter, si le plus grand abandon sans la moindre négligence, la plus libre ingénuité jointe au goût le plus irréprochable, une pureté de style qui n'a rien coûté au naturel, l'originalité des tours et des expressions, la grâce des mouvements et de la pensée, et bien souvent la profondeur dans la simplicité et l'éloquence dans la familiarité, suffisent pour caractériser un classique. Madame de Maintenon est aussi, avec moins de variété dans la forme et beaucoup moins degrâce, un écrivain distingué. Une ou deux lettres de la sœur de Pascal, publiées dans ces derniers temps, enrichissent du nom de cette jeune religieuse la liste des plus excellents prosateurs de cette remarquable période.
Beaucoup d'auteurs s'appliquèrent à la traduction; mais on ne traduisit guère que les' écrivains de l'antiquité. Les traductions de Perrot d'Ablancourt, de Martignac et de l'abbé de Marolles sont oubliées ou décriées. On cite encore celles de Charpentier, de Maucroix ; on s'en tient encore pour l'intelligence de l'historien Josèphe à la version d'Arnauld d'Andilly, et pour la connaissance de Longin à Boileau. Parmi
les travaux auxquels s'attache le nom de Dacier, travaux dignes d'estime, on distingue à bon droit la traduction d'Homère par Madame Dacier. N'oublions pas Le maître de Saci, traducteur de Térence, et auteur de celte version de la Bible, seule en usage dans les pays catholicpies de langue française.
Quelques-unes de ces traductions sont heureuses et n'ont pas été surpassées; mais en général elles sont pleines d'anachronismes de langage. La traduction faisait comme l'histoire; elle exerçait sur les faits, ou du moins sur leur caractère et sur leur couleur, une puissance rétroactive. Athènes et Rome, dans cette espèce de noble travestissement, devenaient françaises. Et pourtant, je ne sais quelle conformité d'esprit entre les interprètes et leurs modèles donne à quelques-unes de ces versions un charme et une vérité qui se font regretter dans des interprétations d'ailleurs plus exactes. Il faut étendre cet éloge à la traduction d'un livre moderne : Don Quichotte, rendu en français par Filleau de Saint-Martin, fj'ère du Père La Chaise. Charles Nodier appelait cette version le chef-d'œuvre de la littérature des traductions.
L'histoire de la littérature comprend, ou a pour appendice naturel, celle des théories littéraires et l'énumération des ouvrages consacrés à l'exposition des règles et à la critique des ouvrages de l'art, Les écrits qu'il faut mentionner d'abord, ce sont ceux où les grands artistes ont exposé leurs principes ou expliqué leurs travaux. Corneille a lui-même critiqué ses principaux ouvrages dans des morceaux de peu
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d'étendue, qui, sous le tïtve d'examens, accompagnent ses tragédies. Il nous est impossible de ne pas en admirer encore plus la candeur que la profondeur et la sagacité. Il y a, dans les trois Discours du même auteur sur le poëme dramaticjue, des traits de lumière très vifs au travers de tout ce cjue ce grand homme accorde à « l'autorité du péripatétique, » et Voltaire a pu terminer l'examen qu'il a fait de ces trois discours par ces mots : « Après les exemples que Corce neille donna dans ses pièces, il ne pouvait guère « donner de préceptes plus utiles que dans ces disa cours. » Les spirituelles préfaces de Racine témoignent, comme ses pièces elles-mêmes, de la droiture de son jugement, de la sûreté de ses instincts, et de tout ce qu'il y avait de réflexion dans le talent de ce grand poëte. Il s'en faut toutefois qu'en se justifiant (car ses préfaces sont des apologies), il se soit rendu pleinement justice, et qu'il ait su tout ce qu'il valait. Le jésuite Bouhours, dans sa Manière de bien penser sur les ouvrages d'esprit, montre plus de finesse que de profondeur, et ne s'élève nulle part dans les hautes régions de la critique et de l'art. Dire, comme Voltaire, du traité de Le Bossu sur le poëme épique qu'il ne fera point de poètes, c'est dire ce qu'on pourrait dire des plus excellents livres de théorie littéraire ; mais ce livre, sur lequel je dois m'en rapporter à ceux qui l'ont lu, paraît plus recommandable par le savoir que par la pliilosophie. Le livre de l'abbé d'Aubignac, la Pratique du théâtre, constate (c'est là son principal rnérite") l'afTermissement de
l'autorité en matière de littérature et notamment de littérature dramatique.
Cette autorité, c'était l'exemple, plus ou moins bien observé, plus ou moins bien appliqué, des classiques de l'antiquité. Cet exemple avait fini par faire loi ; si bien qu'il semble que la protestation de Charles Perrault, dans ses Parallèles, ait été purement individuelle. Nous avons déjà mentionné cet écrit, et la polémique à laquelle il donna lieu entre Perrault et l'auteur de VÀrt poétique; polémique que renouvelèrent plus tard, Lamotte d'une part et Madame Dacier de l'autre; polémique qui, beaucoup plus tard, « changeant et d'état et de nom, » s'est appelée la querelle des classiques et des romantiques. Mais la Clorinde de cette nouvelle bataille ne combattait pas pour les anciens.
La grammaire, qui s'était élevée si haut dans le livre de Port-Royal, n'est presque plus, dans Vaugelas et dans Thomas Corneille son commentateur, que la connaissance du bel usage. L'usage dicta ses lois, avec plus d'autorité encore, dans le Dictionnaire de V Académie, dont la première édition parut en 169i. Malgré tout ce que ce grand ouvrage laissait à désirer, son origine fit sa fortune ; il fit plus que d'enregistrer l'usage; à bien des égards, il le régla. La grammaire française eut des obligations réelles aux travaux de l'ablié de Dangeau et de Régnier Desmarets; mais encore ici l'autorité des anciens retint pendant longtemps cette science dans les langes. Port- Royal, qui, sur des sujets divers, opposa la raison à
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l'autorité, ne put apprendre aux grammairiens du temps à ne pas modeler la grammaire d'une langue analytique sur celle des langues synthétiques de l'antiquité.
Bien d'autres écrivains pourraient être nommés encore ; ainsi le docte Ménage, Huet, évêque d'Avranches, Furetière, Barbier d'Aucour, Richelet, autour du Dictionnaire des rimes, Sarasin, Charleval, Saint-Évremond [ï), plus considérable, et à qui peut convenir le nom de polygraphe, ainsi qu'à plusieurs de ces derniers, parce que ces auteurs se sont essayés à toutes sortes de sujets. Mais nous ne saurions entrer dans tout ce détail. Un écrivain nous réclame et c'est le plus grand du dix-septième siècle : Bossuet.
(0 Voir sur Saint-Évremond les Moralistes français, par A. Vinet. Paris, 1859 chez les éditeurs, rue de Rivoli, ni. (Éditeurs.)