EMILIE
Qu'il achève, et dégage sa foi, El qu'il (•hoisi^se après de la mon ou de moi (2).
Emilie est sans cesse occupée à examiner ses sentiments et leurs motifs, comme, au surplus, la pbipart des personnages de Corneille ; mais elle reste jusqu'à la dernière scène tellement insensible et féroce,
(i) Acte I, sci-ne 11. /j) Acle 111, «cène V.
PIFRRF CORNEILLF. 91
que, lorsqu'à la fin, touchée de la boiit(^ d'Auguste, elle se convertit :
Ma haine va mourir, que j'ai crue immortelle ; Elle est morte, et ce cœur devient sujet tidèle (1);
personne n'en croit rien, excepté l'auteur. Emilie n'est pas un rôle de femme à caractère d'homme, c'est un rôle hors de nature.
Quant à Cinna, il est tout bonnement l'âme damnée d'Emilie. Ce n'est pas même l'amour de la patrie qui l'inspire; il \eut surtout assouvir la soif de .sang de sa cruelle amante, et c'est ce qui le jette aux pieds d'Auguste pour empêcher une abdication qui aurait rendu la vengeance d'Emilie impossible, en rendant à Bome la liberté :
Que l'amour du pays, que la pitié vous touche ; Voire Rome à genoux vous parle par ma bouche (2;.
Et quand Auguste a cédé à ses instances et a prononcé ce vers, « où tout lecteur, dit Voltaire, voit la « perfection de l'art, »
Pour épouse, Cinna. je vous donne Emilie (3).
ce malheureux Cinna persiste encore dans son dessein. Il est révoltant et il l'est gratuitement. S'il lui vient des remords, c'est plus tard, et on ne sait pourquoi. Il explique, en attendant, les motifs de sa persistance à Maxime, qui a pris le rôle opposé, en homme d'esprit, puisqu'il serait dispensé de l'assassinat si Auguste renonçait à l'empire. Du reste, ce
i) Acte V, «scnrip III. d) Aetf 11, octane I. ^3) Fbid.
personnage de Maxime a tant de bassesse et reparaît si souvent qu'on a grand'peine à le supporter ; cette lâcheté prolongée offre un spectacle inutile et qui donne des nausées,
Auguste lui-même, qui a nos sympathies, sur qui l'intérêt se concentre enfin, ne satisfait pas pleinement. Sa clémence est trop grande, en un sens, puisqu'il confère le consulat à un assassin; en un autre sens, elle ne l'est pas assez, puisqu'elle n'est pas suffisamment délicate. Il vient d'humilier Cinna :
Ta forlune est bien haut, tu peux ce que tu veux; Mais tu ferais pilié niênio à ceux qu'elle irrite, Si je t'abandonnais à ton peu de mérite (1).
On voudrait assister à la hitte entre la vengeance et la clémence dans l'âme d'Auguste; c'est précisément ce drame intérieur qui réalise le spiritualisme chrétien, importé dans la tragédie moderne. Mais cjuand il va de ces combats dans une âme, il faut que le spectateur en soit témoin. Auguste refuse le pardon aux instances de Livie dans la scène III de l'acte IV; puis, à l'ouverture de l'acte V, il se montre décidé à faire grâce, sans qu'on sache par quelles réflexions il y a été amené. Cette lacune étonne d'autant plus que les personnages de Corneille exposent sans cesse les raisons de tout ce qu'ils font. Ce rôle même de Livie, arrivant subitement, à la manière des om-
(i) Acte V, scène 1.— Voltaire a inséré dans son Commentaire sur China Tanecdote du maréchal de la Feuillade assistant ;\ la représentation de Cinna, et s'écriant à l'ouïe de ces vers : « Ah I tu me gâtes le Soyons amis, Cinna ; » ce qu'il expliqua ensuite ainsi : a Si le roi m'en disait autant, je le remercierais de - son amitié. "
l'IEKKE COKNEILLE. 93
bres, vers la fin de la pièce, est loin d'être une création heureuse; il affaiblit, comme mobile extérieur, une péripétie dont la beauté tout intérieure eiit saisi davantage encore.
Qu'est-ce qui rachète tant et de si grands défauts? L'éloquence. Les pièces de Corneille ont la vie dure; le sublime est comme la charité, il couvre une multitude de fautes. Mais que penser de tant d'auteurs qui, aujourd'hui, s'en permettent le double'.
Cette éloquence n'est pas absolument pure, toutefois; çà et là on rencontre de la déclamation, quelque chose de fastueux et d'ampoulé. Ainsi :
Cet empire absolu sur la leire et sur l'onde, Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde. Celle grandeur sans borne et cet illustre rang, Qui m'a jadis coûté tant de peine et de sang(l).
Fénelon en a fait la remarque : « Il ne parait point cf assez de proportion entre l'emphase avec laquelle « Auguste parle dans la tragédie de Cinna, et la mo- « deste simplicité avec laquelle Suétone le dépeint « dans tout le détail de ses mœurs. »
iMais quelles scènes magnifiques, quelle grandeur, quel style, à commencer par celle où Cinna fait à Emilie le récit de la conjuration !
J'ajoute à ces tableaux la peinture etfroyable De leur concorde impie, affreuse, inexorable, Funeste aux gens de bien, aux riches, au sénat, Et pour tout dire enfin, de leur triumvirat. Mais je ne trouve point de couleurs assez noires Pour en représenter les tragiques histoires.
(1/ Aclo II, scOiic I.
» l'IliRUE COHMiU.Lt.
-le U's peiiis dans le meurire à l'envi IriuiiiiihauU,
Rome eiilière noyée an sang de ses enfants ;
(.es uns assassinés dans les places publiques,
Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques.
Le méchant par le prix au crime encouragé,
Le mari par sa femme en son lit égorgé ;
Le fils tout dégouttant du meurtre de son père,
Et sa lète à la main demandant son salaire ;
Sans pouvoir exprimer par tant d'horriblos traits
Qu'un crayon imparfait de leur sanglante paix.
Vous dirai~je les noms de ces grands personnages
Dont j'ai dépeint les morts pour aigrir les courages,
De ces fameux proscrits, ces demi-dieux mortels,
Qu'on a sacrifiés jusque sur les autels?
Mais pourrai-je vous dire à quelle impatience,
A quels frémissements, à quelle violence
Ces indignes trépas, quoique mal figurés,
Ont porté les esprits de tous nos conjurés.''
Je n'ai point perdu temps, et voyant leur colère
Au point de ne rien craindre, en état de tout faire,
J'ajoute en peu de mots : « Toutes ces cruautés,
" La perte de nos biens et de nos libertés,
" Le ravage des champs, le pillage des villes,
" Et les proscriptions, et les guerres civiles.
" Sont les degrés sanglants dont Auguste a fait choix
« Pour monter sur le trône et nous donner des lois.
« 3Iais nous pouvons changer un destin si funeste,
« Puisque de trois tyrans c'est le seul qui nous reste
« l'renons l'occasion tandis qu'elle est propice :
'< Demain au Capilole il fait un sacrifice ;
« Qu'il en soit la victime, et faisons en ces lieux
« Justice à tout le monde, à la face des dieux.
" Là presque pour sa suite il n'a que notre troupe;
« C'est de ma main qu'il prend et l'encens et la coupe ;
« Et je veux pour signal que cette même main
« Lui donne, au lieu d'encens, d'un poignard dans le sein.
« Ainsi d'un coup mortel la victime frappée
« Fera voir si je suis du sang du grand Pompée ;
« Faites voir, après moi, si vous vous souvenez
« Des illustres aïeux de qui vous êtes nés(l). »
(,1) Àcle 1, «cène m.
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Comme cette peinture, dont, puur abréger, Messieurs, je ne vous rapporte pas même tous les traits, reproduit fidèlement ces assemblées dites délibérantes, ou l'on ne délibère point, où l'on s'adresse à l'imagination et presque aux sens, où c'est le corps qui parle au corps 1
Mais voici la véritable délibération dans la célèbre scène où Auguste consulte Cinna et Maxime. Quoi(|ue rien ne l'ait préparée, ce qui pourtant ne nous eût pas semblé très difficile, comme on oublie ce défaut en la lisant! On la voudrait citer tout entière ; mais il faul se borner. Voici une partie du discours d'Auguste :
L'ambilion deplait quand elle est assouvie; D'une contraire ardeur son ardeur est suivie ; Et fomme notre esprit, jusqu'au dernier soupir, Toujours vers quelque objet pousse quelque désir, Il i>e ramène en soi, n'ayant pius où se prendre. Et, monté sur le faîte, il aspire à descendre. J'ai souhaité l'empire, et j'y suis parvenu; Mais, en le souhaitant, je ne l'ai pas connu : Dans sa possession j'ai trouvé pour tous charmes D" effroyables soucis, d'éternelles alarmes, Mille ennemis secrets, la mort à tous propos, Point de plaisir sans trouble, et jamais de repos. Sylla m'a précédé dans ce pouvoir suprême ; Le grand César, mon père, en a joui de même; D'un œil si différent tous deux l'ont regardé, Que l'un s'en est démis et lautre l'a gardé. Mais l'un^ cruel, barbare, est mort aimé, tranquille, Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville ; L'autre, tout débonnaire, au milieu du sénat A vu trancher ses jours par un assassinat. Ces exemples récents suffiraient pour m'instruire. Si par l'exemple seul on se devait conduire : L'un m'invite à le suivre, et l'autre me fait peur; Mais l'exemple souvent est un miroir trompeur;
OG l'IERRK CORNEILLE.
Et l'ordre du destin qui gêne nos pensées, N'est pas toujours écrit dans les choses passées: Quelquelois l'un se brise où l'autre s'est sauvé,
Et par où l'un périt, un autre est conservé
Ne considérez point cette grandeur suprême, Odieuse aux Romains et pesante à moi-même ; Traiiez-moi comme ami. non comme souverain ; Rome, Auguste, l'État, tout est en votre main. Vous mettrez et l'Europe, et l'Asie, et l'Afrique, Sous les lois d'un monarque ou d'une république; Votre avis est ma règle, et par ce seul moyen Je veux être empereur ou simple citoyen (1).
Les dissertations politiques qui remplissent le reste de cette scène étaient alors dans le goût du public; l'autorité bien établie les soutirait. Toute l'éducation républicaine se faisait là, mais sans conséquence; ce (jui nous paraît hardi maintenant l'était peu alors ; on manquait de mesure pour le juger. A cette grande époque, toute la littérature n'était que littéraire ; ni le public ni le pouvoir n'y voyaient d'allusion à l'ordre de choses établi.
Enfin, pour terminer, n'oublions pas la scène du dénoùment et le pardon d'Auguste. L'objection que nous ayons faite sous le rapport moral laisse pourtant subsister l'éloquence et la beauté des vers suivants ;
En est-ce assez, ô ciel! et le sort, pour me nuire,
A-t-il quelqu'un des miens qu'il veuille cncor séduire?
Qu'il joigne à ses efforts le secours des enfers;
Je suis maître de moi comme de l'univers;
Je le suis, je veux l'être. 0 siècles! ô mémoire!
Conservez à jamais ma dernière victoire;
Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux
De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous,
(1) Acte 11, seine 1.
Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie : Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie. Et malgré la fureur de ton lâche dessein, Je te la donne encor comme à mon assassin. Commençons un combat qui montre par l'issue Qui l'aura mieux de nous ou donnée ou reçue. Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler; Je t'en avais comblé, je veux t'en accabler (1).
On se ra}3pelle involontairement ici cette maxime divine : « Celui qui dompte son cœur est plus grand « que celui qui prend des villes. » (Proverbes, XVI, 32.)
Il n'appartient à personne autant qu'au grand Corneille, de faire couler les nobles larmes de l'admiration. Les pleurs arrachés par le spectacle des grandes douleurs brûlent comme l'eau qui tombe sur un sol aride. Mais quoi de plus délicieux et de plus salubre que de pleurer d'une émotion toute spirituelle où la douleur n'entre pas, où l'on sent son âme se dilater au delà de ses limites accoutumées ! Cependant, et même sous ce rapport, Cinna exerça une influence fâcheuse sur le public et sur Corneille lui-même. Polyeucte excepté, on ne s'attendrira plus aux pièces de Corneille. L'admiration va tout à fait supplanter la compassion ; les mobiles de la terreur et de la pitié seront abandonnés; l'admiration même finira par faire place à l'étonnement, à la stupeur. En outre, la succession des discours, des tirades plus ou moins ampoulées, deviendra de })lus en plus le ton de la tragédie française.
(i) Acte V, scène lU.