‹ Poètes de siècle de Louis XIVChapitre 7 sur 80 · IV. CiNNA · texte numérisé non relu

IV. CiNNA

Cinna, dont nous avons à nous occuper aujourd'hui, Messieurs, parut la môme année qu'Horace. L'éclat jeté par ce dernier drame égala peut-être celui du Cid. Si la surprise était moindre, la sensation fut aussi vive. On avait pu, au premier coup d'œil, prendre le Cid pour un accident heureux du génie; il sembla que dans Cinna Corneille se surpassait lui-même. L'envie se trouva paralysée; Corneille imposait vraiment silence à ses rivaux. Des témoignages considérables nous attestent l'impression produite alors; Voltaire nous représente :

Le grand Condé pleurant aux vers du grand Corneille.

Boileau dit dans l'Art poétique :

An Cid persécuté Cînna dut sa naissance.

Enfin Balzac, alors l'arbitre du goijt, écrivit luimême à Corneille une lettre maintenant imprimée à la suite de Cinna.

(\) Acte 1. scènp I.

PIEHRF, CORNEILLE. 89

Notre impression à nous, postérité de deux siècles, sera-t-elle égale à celle des contemporains? Pas tout à fait, peut-être; mais cependant, à tout prendre, elle ne descendra pas fort au-dessous. Les véritables beautés n'ont pas disparu; elles nous frappent comme elles frappèrent nos ancêtres; mais plusieurs choses, qui leur paraissaient des beautés, sont maintenant des défauts à nos yeux. Ainsi, par exemple, le caractère d'Emilie.

Le second titre de la pièce en indique le véritable sujet : la Clémence d^ Auguste. Dès la fin du second acte, en effet, l'intérêt commence à se diriger vers Auguste; jusque-là il semblait se porter sur Cinna. Au fait, aucun des personnages ne satisfait entièrement nos sympathies. Les conspirateurs sont des fanatiques; mais, pour ma part, je saurais encore m'intéresser à ce fanatisme élevé, enflammé de l'amour de la patrie et de la liberté perdue, si ces amants de la république ne m'étaient gâtés par cette Emilie que Balzac appelle une adorable furie fi). Nous nous contenterons d'effacer l'adjectif. Emilie est, au fond, le plus grand défaut de là pièce. Emilie est la première apparition de ces personnages de femmes plus que viriles (2) que Corneille affectionne. Le public, en admirant ce caractère, avait gâté Corneille. Convenons, pour être juste, que cette conception était dans l'esprit du temps et que les femmes la goûtèrent fort. Et cependant, Emilie, dure, violente,

(i) Lellre de Balzac à Corneille sur Cinna.

r2) Le mol de virago se trouve dans les notes de M. Vinel. (Éditeurs.)

9© PIFHRE nORNHTIJ.K.

opiniâtre, mêle encore ce qu'on peut appeler do la bassesse dans sa haine contre Auguste :

El des mêmes présents qu'il verse dans mes mains, J'achète contre lui les esprits des Romains (1).

Elle n'aime ni la liberté, ni môme son amant; elle n'aime que la vengeance, et ne fait de Cinna que son instrument. Un instant elle se laisse aller à un éclair de sensibilité ; elle craint pour la vie de son docile complice :

. . . . Hélas! cours après lui, Fulvie, El si ton amitié daigne me secourir.

Arrache-lui du cœur ce dessein de mourir.

Mais aussitôt elle rentre dans sa nature, si nalure il

Dis-lui

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