‹ Poètes du siècle de Louis XIVChapitre 11 sur 93 · EMILIE · texte numérisé non relu

EMILIE

Qu'il achève, et dégage sa foi, Et qu'il choisisse après de la mon ou de moi (S).

Emilie est sans cesse occupée à examiner ses sen*^

> timents et leurs motifs, comme, au surplus, la plupart

des personnages de Corneille ; mais elle reste jus*

qu'à la dernière scène tellement insensible et féroce,

(t) Acte I, tcène II. (<i) Aete lil, leèiie V.

que, lorsqu'à la fin, touchée de ia bonté d'Aue^iste, elle se convertit :

Ma haine va mourir, que j'ai crue immortelle; Elle est morte, et ce cœur devient sujet fidèle (1) ;

personne n'en croit rien, excepté Tauteur. Emilie n'est pas un rôle de femme à caractère d'homme, c'est un rôle hors de nature.

Quant à Cinna, il est tout bonnement Tâme damnée d'Emilie. Ce n'est pas même l'amour de la patrie qui l'inspire; il veut surtout assouvir la soif de sang de sa cruelle amante, et c'est ce qui le jette aux pieds d'Auguste- pour empêcher une abdication qui aurait rendu la vengeance d'Emilie impossible, en .rendant à Rome la liberté :

Que l'amour du pays, que la pitié vous touche ; Votre Rome à genoux vous parle par ma bouche (2).

Et quand Auguste a cédé à ses instances et a prononcé ce vers, « où tout lecteur, dit Voltaire, voit la « perfection de l'art, »

Pour épouse, Cinna, je vous donne Emilie (3),

ce malheureux Cinna persiste encore dans son dessein. Il est révoltant et il l'est gratuitement. S*il lui vient des remords, c'est plus tard, et on ne sait pourquoi. Il explique, en attendant, les motifs de sa persistance à Maxime, qui a pris le rôle opposé, en homme d'esprit, puisqu'il serait dispensé de l'assassinat si Auguste renonçait à l'empire. Du reste, ce

(I) Acte V, M^ne III. (2) Acte 11, scène I. (3) /Wd.

92 PIBIUIC GOMIILUS.

personnage de Maxime a tant de bassesse et réparait si souvent qu'on a grand'peine à le supporter ; cette lâcheté prolongée offre un spectacle inutile et qui donne des nausées.

Auguste lui-même, qui a nos sympathies, sur qui rintérèt se concentre enfin, ne satisfait pas pleine** ment. Sa clémence est trop grande, en un sens, puisqu'il confère le consulat à un assassin; en un autre sens, elle ne Test pas assez, puisqu'elle n'est pas suffisamment délicate. Il vient d'humilier Cinna :

Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux; Mais tu ferais pitié même â ceux qu'elle irrite, Si je t'abandonnais à ton peu de mérite (1).

On voudrait assister à la lutte entre la vengeance^ et la clémence dans ï'âme d'Auguste; c'est précisément ce drame intérieur qui réalise le spiritualisme chrétien, importé dans la tragédie moderne. Mais quand il y a de ces combats dans une âme, il faut que le spectateur en soit témoin. Auguste refuse le pardon aux instances de Livie dans la scène III de l'acte IV; puis, à l'ouverture de l'acte V, il se montre décidé à faire grâce, sans qu'on sache par quelles réflexions il y a été amené. Cette lacune étonne d'autant plus que les personnages de Corneille exposent sans cesse les raisons de tout ce qu'ils font. Ce rôle même de Livie, arrivant subitement, à la manière des om-

CO Acte V, scène l. — VolUire a inséré dans son Commentaire sur Cinna l'anecdote du maréchal de la Feuillade assistant i la représentaUon de Cinna, et s'écriant i l'ouïe de ces vers : « Ah ! tu me gâtes le Soyons antû, Cinna; » ce qu'il expliqua ensuite ainsi : t Si le roi m'en disait autant, Je le remercierais de M son amitié. »

bres, vers la fin de la pièce, est loin d'être une création heureuse; il affaiblit, comme mobile extérieur, une péripétie dont la beauté tout intérieure eût saisi davantage encore.

Qu'est-ce qui rachète tant et de si grands défauts? L'éloquence. Les pièces de Corneille ont la vie dure; le sublime est comme la charité, il couvre une multitude de fautes. Mais que penser de tant d'auteurs qui, aujourd'hui, s'en permettent le double!

Cette éloquence n'est pas absolument pure, toutefois ; çà et là on rencontre de la déclamation, quelque chose de fastueux et d'ampoulé. Ainsi :

Cet empire absolu sur la terre et sur Tonde, Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde, Celte grandeur sans borne et cet illustre rang, Qui m'a jadis coûté tant de peine et de sang(1}.

Fénelon en a fait la remarque : « Il ne parait point a assez de proportion entre l'emphase avec laquelle « Auguste parle dans la tragédie de Cinnaf et la moa desle simplicité avec laquelle Suétone le dépeint « dans tout le détail de ses mœurs. »

Mais quelles scènes magnifiques, quelle grandeur, quel style, à commencer par celle où Cinna fait à Emilie le récit de la conjuration !

J'ajoute à ces tableaux la peinture effroyable De leur concorde impie, affreuse, inexorable, Funeste aux gens de bien, aux riches, an sénat, Et pour tout dire enfin, de leur triumvirat. Mais je ne trouve point de couleurs assez noires Pour en représenter les tragiques histoires.

(1) Acie II, scène I.

M PlKaHE COHKEltLE.

Je ha peins clans le meorlre à l'envl triompbdiU,

Rome entière noyée au sang de ses enfants ;

Les uns assassinés dans les places publiques,

lies autres dans le sein de leurs dieux douesUiiiies ;

Le méchant par le prix au crime encouragé,

Le mari par sa femme en son lit égorgé ;

Le ils tout dégouttant du meurtre de son père.

Et sa tête à la main demandant son salaire ^

Sans pouvoir exprimer par tant d*borrib!es traits

Qu'un crayon Imparfait de leur sanglante paix.

Vous dirai-je les noms de ces grands personnages

Dont j'ai dépeint les morts pour aigrir les courages,

De ces fameux proscrits, ces demi-dieux mortels,

Qu'on a saeriiés jusque sur les autels?

Mais pourrai-je vous dire à quelle impatience,

 quels frémissements, à quelle violence

Ces indignes trépas, quoique mal figurés.

Ont porté les esprits de tous nos conjurés?

Je n'ai point perdu temps, et voyant leur colère

Au point de ne rien craindre, en état de tout faire;

J'ajoute en peu de mots : « Toutes ces cruautés,

« La perte de nos biens et de nos libertés,

» Le ravage des champs, le pillage des villes,

« Et les proscriptions, et les guerres civiles,

« Sont les degrés sanglants dont Auguste a Is^ cboix

« Pour monter sur le trône et nous donner des lois.

« Mais nous pouvons changer un destin si funeste,

« Puisque de trois tyrans c'est le seul qui nous reste

« Prenons Poccasion tandis qu'elle esit propice :

« Demain au Capitole il fait un sacrifice ;

«< Qu'il en soit la victime, et faisons en ces lieux

« Justice à tout le monde, à la face des dieux.

« Là presque pour sa suite il n'a que notre troupe ;

« C'est de ma main quMl prend et l'encens et la coupe ;

« Et je veux pour signal que cette même waia

« Lui donne, au lieu d'encens, d'^ poignard dans le sein*

« Ainsi d'un coup mortel la victime frappée

« Fera voir si je suis du sang du grand Pompée i

« Faites voir, après moi, si vous vous souvenez

« Des illustres aïeux de qui vous êtes nés (4). »

(i) Acte 1, scène 111.

Comme cette peinture, dont, pour abréger, Messieurs, je ne vous rapporte pas même tous les traits, reproduit fidèlement ces assemblées» dit^ délibérantes, où Ton ne délibère point, où Ton s'adresse à rimagination et presque aux sens, où c'est le corps qui parle au corps !

Mais voici la véritable délibération dans la célèbre scène où Auguste consulte Cinna et Maxime. Quoique rien ne l'ait préparée, ce qui pourtant ne nous eût pas semblé très difficile, comme oa oublie ce défaut en la lisant ! On la voudrait citer tout entière ; mais il faut se borner. Voici une partie du discours d'Auguste :

L*ainbilion déplaît quand elle est assouvie; D'une contraire ardeur son ardeur est suivie ; £t coaune notre esprit, jusqu'au dernier soupir. Toujours vers quelque objet pousse quelque désir, Il se ramène en soi, n'ayant plus où se prendre, Et, monté sur le faîte, il aspire à descendre. J'ai souhaité Tempire, et j'y suis i»irvenu; Mais, en le souhaitant, je ne l'ai pas connu : Dans sa possession j'ai trouvé pour tous charmes D'effroyables soucis, d'éternellee atoriB^, Mille ennemis secrets, la mort à tous propos^ Point de plaisir sans trouble, et jamais de repos. Sylla m'a précédé dans ce pouvoir suprême ; Le grand César, mon père, en a joui de même; D'un œil si différent tous deux l'ont regardé, Que l'un s'en est démis et Fautre l'a gardé. Mais Yun, cruel, barbare, est mort aimé, tranquille, Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville ; L'autre, tout débonnaire, au milieu du sénat A vu trancher ses jours par un assassinat. Ces exemples récents suffiraient pour m'Instmire, Si par l'exemple seul on se devrait condifire : L'un m'invite à le suivre, et l'autre me &it peur; Mais l'exemple souvent est un miroir trompeur)

96 PIERRE CORMEIILE.

Et Tordre du destin qai gène nos pensées, N'est {MIS toujours écrit dans les choses passées: Quelquefois l'un se brise où l'autre s*est sauvé,

Et par où l'un périt, un autre est consenré

Ne considérez point cette grandeur suprême, Odieuse aux Romains et pesante à moi-même ; Traitez-moi comme ami, non comme souverain ; Rome, Auguste, l'Etat, tout est en votre main. Vous mettrez et TEurope, et l'Asie, et l'Afrique, Sous les lois d'un monarque ou d'une république; Votre avis est ma règle, et par ce seul moyen Je veux être empereur ou simple citoyen {\).

Les dissertations politiques qui remplissent le reste de cette scène étaient alors dans le goût du public ; l'autorité bien établie les souffrait. Toute l'éducation républicaine se faisait là, mais sans conséquence ; ce qui nous paraît hardi maintenant Tétait peu alors ; on manquait de mesure pour le juger. Â cette grande époque, toute la littérature n'était que littéraire ; ni le public ni le pouvoir n'y voyaient d'allusion à Tordre de choses établi.

Enfin, pour terminer, n'oublions pas la scène du dénoûment et le pardon d'Auguste. L'objection que nous avons faite sous le rapport moral laisse pourtant subsister Téloquence et la beauté des vers suivants :

En est-ce assez, 6 ciel! et le sort, pour me nuire, A-t-il quelqu'un des miens qu'il veuille encor séduire? Qu'il Joigne à ses efforts le secours des enfers; Je suis maître de moi comme de l'univers; Je le suis. Je veux Tètre. 0 siècles I ô mémoire! Conservez à jamais ma dernière victoire; Je triomphe aujourd'hui du plus Juste courroux De qui le souvenir puisse aller Jusqu'à vous.

(1) Acte 11, scène I.

PIBRRB GORNBIIXE. 97

Soyons amis, Ginna, c'est moi qui t'en convie : Comme à mon ennemi Je t'ai donné la vie, Et malgré la fureur de ton lâche dessein, Je te la donne encor comme à mon assassin. Commençons un combat qui montre par Tissue Qui l'aura mieux de nous ou donnée ou reçue. Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler; Je t'en avais comblé. Je veux t'en accabler (1).

On se rappelle involontairement ici cette maxime divine : « Celui qui dompte son cœur est plus grand « que celui qui prend des villes. » (Proverbes, XVI, 32.)

Il n'appartient à personne autant qu'au grand Corneille, de faire couler les nobles larmes de l'admiration. Les pleurs arrachés par le spectacle des grandes douleurs brûlent comme Teau qui tombe sur un sol aride. Mais quoi de plus délicieux et de plus salubre que de pleurer d'une émotion toute spirituelle où la douleur n'entre pas, où Ton sent son âme se dilater au delà de ses limites accoutumées ! Cependant, et même sous ce rapport, Cinna exerça une influence fâcheuse sur le public et sur Corneille lui-même. Polyeucie excepté, on ne s'attendrira plus aux pièces de Corneille. L'admiration va tout à fait supplanter la compassion ; les mobiles de la terreur et de la pitié seront abandonnés; l'admiration même finira par faire place à Tétonnement, à la stupeur. En outre, la succession des discours, des tirades plus ou moins ampoulées, deviendra de plus en plus le ton de la tragédie française.

(i)ActeV, scène UI.

98 PimAB eORNBltliB.

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