‹ Poètes du siècle de Louis XIVChapitre 12 sur 93 · V. — POÏ-YEUCTB · texte numérisé non relu

V. — POÏ-YEUCTB

Polyemte fut intitulé par Corneille : Polyemle martyr j tragédie okrétienm. Ce titre me rappelle uDie remarque judicfeus3 exprimée par l'auteur lui-même : a L'exclusion des personnes tout à fait vertueuses qui « tombent dans le malheur, bannit les martyrs de « notre théâtre. Polyeucte y a réussi contre cette a maxime. »

Le personnage de Polyeucte est peu dramatique, en effet; il ne suffirait pas au drame à lui seul. En disant ceci, je ne prétends pas faire une critique ; mais je ne prétends pas non plus infirmer la règle d'Aristote. Entre les personnages tout à fait vertueux et les événements, il y a défaite ou victoire ; il ne saurait y avoir cette lutte intestine, ce combat du cœur contre le cœur, qui est, nous Tavons dit, le véritable élément tragique. Il y a chez Néarque et chez Polyeucte des re\irements brusques, mais non motivés. Polyeucte parle de son amour pour Pauline, mais il ne sait pas le montrer. Nous aimerions mieux un peu plus de passion pour cette femme, épousée depuis quinze jours, que cet attachement si modéré et si tranquille; il semble qu'il ne lui en coûte rien de la quitter. Il est sublime quand il lègue sa femme à Sévère (1); il le serait plus encore si Ton apercevait en lui quelque trace de combat, et s'il ne venait pas

de dire :

Et je ne regarde Pauline

Que comme un obstacle à mon bien (t).

(1) Acte V, scène HT. (2) Acte IT, scène U.

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Polyeucte est intéressant par son christianisme; mais son christianisme n'est pas très intéressant. Un peu plus d'humanité, et il nous eût touchés davantage. Le fanatisme emporté qui le pousse à renverser les idoles au moment du sacrifice est un défaut au point de vue dramatique moderne. Il est des époques où la contemplation suffit, et où les idées peuvent tenir lieu de personnages.

Voltaire a dit : « Un martyr qui ne serait que « martyr serait très vénérable, et figurerait très bien « dans la Vie des sainu, mais assez mal au théâtre. « Sans Sévère et Pauline, Polyeucte n'aurait point eu « de succès, » Ailleurs encore il le répète :

De Polyeucte la belle âme jurait faiblement attendri, Et les vers chrétiens qu'il déclame Seraient tombés dans le décri, N'eût été Tamour de sa femme Pour ce païen son favori, Qui méritait bien mieux sa flamme Que son bon dévot de mari.

Ce qu'il y a de vrai dans le jugement dç Voltaire, c'est que Tintérêt dramatique, le drame lui-même, est dans la complication de l'amour de Sévère et de Pauline, dans l'arrivée inopinée de Sévère cru mort et revenu tout*puissant, dans une situation qui fait dépendre le sort de Polyeucte du résultat de la lutte engagée dans ces deux cœurs entre la passion et la vertu. Dans chacun d'eux se pose cette redoutable alternative : Polyeucte vivra-t-il? ou succombera-t-il en laissant le champ libre à Sévère ? Une voix secrète

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murmurerait oui à cette dernière question, dans Tintimité du cœur de Pauline ; mais elle est couverte par la voix impérieuse qui crie : JVbn, il ne succombera pas. Chez Sévère, la première voix se permet de dire oui; mais le non généreux survient ensuite. Si nous nous arrêtons sur ce détail, c'est qu'il forme le nœud vital de tout le drame. Ce n'est pa^ même uniquement du sort de Polyeucte que nous sommes préoccupé ; il y a là une question plus haute ; c'est l'intérêt suprême de la vertu, du bien au point de vue absolu, qui est ici en cause. Voilà l'idée de la tragédie ; elle est dramatique, elle est belle. Examinons si l'exécution y répond.

Prenons, Tun après l'autre, les deux personnages de Sévère et de Pauline. Je passe au premier son langage, dont le mauvais goût et TafiFectation langoureuse ont été suffisamment critiqués par Voltaire. Il est permis de l'imputer au temps où Corneille vivait, et ce serait peu de chose, si le fond du caractère n'était pas, à mon avis, trop inférieur à celui de Pauline. Je veux bien qu'il ne lui soit pas égal; ni le théâtre ni l'imagination ne se plaisent à une parité complète, et les nobles dévouements sont plus communs chez les femmes. Mais il ne faut pas qu'on puisse penser que les premières affections de Pauline n'ont pas été placées en bon lieu. Tout le monde connaît cette belle apostrophe adressée par Pauline à Sévère :

Mon Polyeucte touche à son heure dernière; Pour achever de vivre il n*a plus qu'un moment; Vous en êtes la cause, encor qu'innocemment. Je ne sais si votre âme, à vos désirs ouverte,

PIBRRB CORNEILLE. iOl

Aurait osé former quelque espoir sur sa perte :

Mais sachez qu'il n'est point de si cruels trépas

Où d'un front assuré je ne porte mes pas ,

Qu'il n'est point aux enfers d'borreurs que Je n'endure,

Plutôt que de souiller une gloire si pure,

Que d'épouser un homme, après son triste sort,

Qui, de quelque façon, soit cause de sa mort;

Et si vous me croyiez d'une Sime si peu saine,

L'amour que j*eus pour vous tournerait tout en haine.

Vous êtes généreux; soyez-le jusqu'au bout.

Mon père est en état de vous accorder tout.

Il vous craint; et j*avance encor cette parole,

Que s'il perd mon époux, c'est à vous qu'il l'immole.

Sauvez ce malheureux, employez-vous pour lui ;

Faites- vous un effort pour lui servir d'appui.

Je sais que c'est beaucoup que ce que je demande;

Mais plus l'effort est grand, plus la gloire en est grande.

Gonsen'er un rival dont vous êtes jaloux,

C'est nn trait de vertu qui n'appartient qu'à vous;

Et si ce n'est assez de votre renommée,

C'est beaucoup qu'une femme autrefois tant aimée.

Et dont l'amour peut-élre encor vous peut toucher,

Doive à votre grand cœur ce qu'elle a de plus cher:

Souvenez-vous, enfin, que vous êtes Sévère.

Adieu. Résolvez seul ce que vous voulez faire;

Si vous n'êtes pas tel que je l'ose espérer,

Pour vous priser encor je le veux ignorer (4).

Elle sort ensuite sans attendre sa réponse, et elle fait bien ; car elle aurait souffert d'entendre Texclamation de Sévère :

Qu'est-ce ci, Fabian P quel nouveau coup de foudre Tombe sur mon bonheur et le réduit en poudre (2)!

Il se relève sans doute un peu, quand il dit que le prix qu'il espère de ses efforts, c'est

La gloire de montrer à cette âme si belle Que Sévère l'égale et qu41 est digne d'elle (3).

(1) Acte IV, scène V. (2) Acte IV, scène VI. (3) /Wd.

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Mais ce n'est pas assez pour faire revenir sur l'idée qu'on s'est faite de lui; elle n'est pas détruite non plus par le beau parallèle entre le polythéisme et le christianisme, mis dans la bouche de Sévère par Corneille, et qui commence ainsi ;

La secte des chrétiens n'est pas ce que Ton pense (1).

Nous vous y renvoyons, Messieurs. Mais après tout cela, j'avoue que, pour ma part, je suis pour le bon droit du mari contre l'amour du chevalier romain.

Pauline est la seule physionomie de la pièce. Mais que de vérité , de dignité ^ de beauté ! Gomme elle est bien de la famille des Andromaque, des Monîme, des Esther! Corneille n'a su que rarement représenter la femme dans la belle et véritable condition de sa nature morale; il a Chimène, il a Sabine, il a Pauline surtout. La sublimité de ce caractère n'a pas toujours été comprise du premier coup; c'est, je crois. Madame de Sévigné qui cite le mot de Madame *: c( Eh bien ! voilà une très honnête femme qui n'aime « pas sou mari. » Mais c'est le beau de la chose que, ne l'aimant pas d'amour, elle n'en est pas moins très honnête et plus qu'honnête. Elle honore son mari, elle le vénère, on peut même dire qu'elle l'aime. Il y a, en effet, deux amours ; on peut aimer par penchant, on peut aimer par volonté, ^t les deux sentiments peuvent exister à la fois dans le cœur, quoi qu'en disent les casuistes du genre. Dans tous les cas, Pauline est tout entière au devoir; elle s'y alta-

(0 ActelV, icèneYI.

PIBRRfe GOUNEILLE. 108

che sérieusement, simplement, sans arrièr6-pensée ; on est tenté de dire d'elle avec Polyeucte : Elle a trop de verlu pour n'être pas cbrétienneO).

Si la tragédie de Polyeucte a, depuis deux cents ans, conservé sa jeunesse, c'est parce qu'elle est fondée sur le vrai. Si le caractère de Pauline était faux, il y a longtemps qu'on s'en serait aperçu.

Il y a quelques touches malheureuses, sans doute, quelques coups de pinceau mal appliqués. Nous voulons bien qu'elle dise à son mari, lorsqu'elle s'efforce de le gagner :

C'est donc là le dégoût qu'apporte rbyttiénée : Je te suis odieuse après m' être donnée (2).

Le moment comporte cette réflexion, ou plutôt ce mouvement; mais nous n'aimons pas qu'au début, elle dise à Stratonice ;

Voilà notre pouvoir sur les esprits des hommes; Voilà ce qui nous reste, et l'ordinaire effet De Famour qu'on nous offre et des vœut qu'on nous fôlt Tant qu'ils ne sont qu'amants nous sommes souyeraines, Et jusqu'à la conquête ils nous traitent de reines; Mais après Thymétiée ils sont rois à leur tour (3).

Ces taches et quelques autres ne sont rien. L'ensemble du rôle est parfait. Il est semé de traits admirables. Quand le mari de Pauline lui dit, à propos de Sévère :

Quoi! vous me soupçonnez déjà de quelque ombrage? elle répond :

Je ferais à tous trois un trop sensible outrage (4).

(1) Acte IV, scène HI. (2) Acte lY, scène UI. (3) Acte I, scène Ul.

(4) Acte n, scène IV.

loi PIERRB GORNSILLE.

Plus loin , sa confidente Stratonice ayant accusé Polyeucte, en disant :

Qu! trahit tous nos dieux aurait pu vous trahir,

elle s'écrie :

Je l'aimerais encor quand il m'aurait trahie ; Et si de tant d'amour tu peux être ébahie^ Apprends que mon devoir ne dépend point du sien : Qu'il y manque, s'il veut; Je dois faire le mien. Quoi! s'il aimait ailleurs, serais<je autorisée A suivre, à son exemple, une ardeur insensée? Quelque chrétien qu'il soit, Je n'en ai point d'horreur; Je chéris sa personne, et je hais son erreur {\).

Sa conversion soudaine est de la plus sublime vraisemblance; c'est un miracle qu'on peut appeler naturel^ et qui verse une pure satisfaction dans l'âme du spectateur. Pauline est mûre pour la conversion; aussi c'est de tout son cœur qu'on s'émeut à ces belles paroles :

Joins ta fille à ton gendre; ose : que tardes-tu ?

Tu vois le même crime, ou la même vertu;

Ta barbarie en elle a les mêmes matières.

Mon époux en mourant m'a laissé ses lumières;

Son sang, dont tes bourreaux viennent de me couvrir,

M'a dessillé les yeux et me les vient d'ouvrir.

Je vois, Je sais, je crois, je suis désabusée:

De ce bienheureux sang tu me vois baptisée;

Je suis chrétienne, enfin, n'est-ce point assez dit (2)?

Félix est insupportable. On lui prête des combats intérieurs , on essaye de le rendre profond ; il reste plat. Permis de créer de tels personnages, permis de leur faire sacrifier tous les sentiments naturels à la

(I) Acte 111, scène IL (2) Acte V, scène VI.

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peur et à ramb\|tioD ; mais il ne faut pas appeler sur eux l'intérêt, et le pire de tout ce rôle, c'est la conversion de Félix. Elle est dans le possible divin, puisque tout y est; mais, dans la marche des développements humains, elle est impossible, et par conséquent elle sort de ce qu'autorisent les conditions du drame. Cette conversion, celle de Sévère qu'on entrevoit en perspective, sont, dans ce cas, une véritable manie de prosélytisme.

Si le mobile de la pièce , la lutte entre la passion et le devoir, est vraiment grand et dramatique, il est dommage que Corneille y ait mêlé quelques ressorts petits et faibles. Ainsi le songe de Pauline, sur lequel roule assez malheureusement l' introduction (1), a sans doute quelque chose de puéril. On hésite aussi à propos du calcul que Félix suppose à Sévère, et qui motive sa résistance, lorsque ce dernier lui demande la grâce de Polyeucte :

Albin, as-tu bien vu la fourbe de Sévère? As-tu bien vu sa haine, et vois-tu ma misère (2j?

et l'on est disposé à répondre avec Albin :

Je n'ai vu rien en lui qu^un riyal généreux (3).

Ce n'est pas précisément cette incrédulité de la bassesse qui nous étonne; en ce genre nous en avons tant vu! Mais, quoique cela puisse être vrai, cela estr-il assez vraisemblable pour amener la catastrophe finale?

Relativement au style, il est à remarquer que

(0 Acte I, scène 111. (2) Acte V, scène I. (3) Ibid,

1C6 PIKRRË COftNlîILLE.

Corneille, qui écrit souvent admirablement, n'écrit , bien que lorsqu'il pense bien. D'autres auteurs ont le talent de bien écrire lors même qu'ils pensent mal , ou qu'ils pensent des choses communes. Corneille est tout d'une pièce; lorsqu'il pense mal, il écrit mal. Il y a chez lui une certaine loyauté intérieure qui me touche ; il a besoin d'être sublime pour être naturel; le sublime est son naturel à lui. Nous avons déjà touché le défaut du langage de Sévère ; le bel esprit galant qui s'y déploie est vraiment digne de YÀsirée; seulement les bergers des bords du Lignon sont plus naturels. Sévère n'a pas même le monopole de ces fadeurs. Polyeucte dit à son ami t

Sur mes pareils, Néarque, un bel œil est bien fort(1}.

Pauline elle-même se laisse aller quelquefois au courant :

Trop rigoureux effets d'une aimable présence (%),

Et ces soupirs que Voltaire lui a justement reprochés! Mais tout cela venait pour lors d'Espagne» On appelait ce langage gougorisme^ du nom du poëte espagnol Gougora , qui eut dans son temps une sorte de célébrité , et qui contribua fort à gâter le goût de sa nation.

A ces traits d'affectation presque niaise, s'unissent des trivialités incroyables :

Mon père fut ravi qu'il me prît pour maîtresse (3).

(1) Acte I, icéne 1. (2) Âcle U, scène H. (3) A«te I, scène 111.

PRRBB COANfilUK. 107

Lorsque Félix dit à Pauline, en lui parlant de Sévère :

Ah! sans doute, ma fille, il vient potir t'épouser;

Pauline lui répond :

Cela pourrait bien être ; il m'aimait chèremant (4 ).

Et plus loin , lorsque Fabian donne à Sévère des ûôuvelles de Pauline :

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