IX. — Héraclius
Le succès de Rodogune mit Corneille en goût de traiter un sujet analogue par la force du tissu et la force exorbitante des sentiments et des caractères. La tragédie â! Héraclius est d'une complication extraordinaire; à la lecture elle est difficile à comprendre. Il est possible que le jeu de la scène en fasse mieux saisir l'enchaînement ; mais on dirait que, du commencement à la fin, le poëte a visé à en faire une énigme. J'essaierai, Messieurs, de vous en donner l'analyse.
L'usurpateur Phocas a fait périr, après l'avoir détrôné, Maurice, empereur de Constantinople. De toute la famille de ce prince, il croit n'avoir laissé vivre qu'une fille, Pulchérie, qu'il a recueillie et qu'il élève dans son palais. Mais Léontine, dame de Constanti*nople^ attachée au service de Timpératrice, a* livré
aux meurtriers son propre fils Léonce, sous le nom d'Héraclius, fils de l'empereur, et a conservé ainsi les jours du jeune prince; puis elle a réussi à substituer Héraclius à Martian, fils de Phocas; Martian est resté auprès d'elle sous le nom de Léonce. Elle prépare ainsi deux résultats : Tun, la restauration de la famille de Maurice dans la personne d'Héraclius, qui connaît le secret de sa naissance; l'autre, le meurtre de Phocas par les mains de son propre fils, qu'elle élève, en qualité de Léonce, dans la haine de Tusurpateur. Elle dit elle-même, que si elle n'a pas ialt périr Martian, ce qui était si naturel :
Ce fut sur Tespoir seul qu'un jour, pour s'agrandir, A ma pleine vengeance il pourrait s'enhardir; Je ne Tài conservé que pour ce parricide.
Eudoxe, sa fille, à laquelle Léontine révèle ses plans, lui répond :
Je sais qu'un parricide est digne d'un tel père ; Mais faut-il qu'un tel fils soit en péril d'en faire? Et sachant sa vertu, pouvez- vous justement Almser jusque-là de son aveuglement?
Léontine trouve l'objection mal fondée :
Dans le fils d'un tyran l'odieuse naissance Mérite que l'erreur arrache Tinnocence, Et que, de quelque éclat qu'il se soit revêtu, Un crime qu'il ignore en souille la vertu (1).
Par conséquent, sans cet \abominable dessein, en dehors de toute possibilité morale, et où le monstrueux est tel que l'imagination même s'y refuse, le drame n'existerait pas.
(1) Acte U, icèDO m.
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Deux antres éléments viennent former le nœud et hâter la catastrophe : le mariage que Phocas veut conclure entre Héraclius, qu'il croit Martian, et Pulchérie, fille de Maurice; et le bruit tout à coup répandu parmi le peuple qu'Héraclius est vivant. De là des complications que Ton peut concevoir, et que Léontine redouble par de fausses révélation^ et des demi-lumières qui jettent tous les personnages dans d'eflFroyables perplexités. Chacun tour à tour, ou tous à la fois, se voient placés sur le bord d'un abîme, qui pour les uns est Tinceste, pour d'autres le parricide, pour Phocas le meurtre de son propre fils. Léontine, amenée devant lui et sommée de lui découvrir la vérité, lui déclare que l'un des deux est son fils, l'autre , le fils de Maurice :
Devine, si tu peux, et choisis, si ta l'oses ; L'un des deux est ton fils, l'autre est ton empereur. Tremble dans ton nmour, tremble dans ta fureur. Je te veux toujours voir, quoi que ta rage fasse, Craindre ton ennemi dedans ta propre race, Toujours aimer ton fils dedans ton ennemi, Sans être ni tyran, ni père qu'à demi (1).
Après que tout a été bien brouillé par Léontine, un coup qu'elle n'a point préparé, auquel elle n'a point de part, met fin aux jours de Phocas. Alors seulement elle produit un billet qui éclaircit tout, et qu'elle aurait produit plus tôt, si elle n'avait pas tenu, avec un acharnement diabolique, à faire périr Phocas par la main de son propre fils. Ainsi, et c'est là le défaut capital, toute l'action tourne autour
(1) Acte IV, BcénelV.
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d'une fantaisie atroce de cette femme ; tous les personnages n'ont été entre ses mains que des marion* nettes; elle-même finit par être la dupe de ses propres artifices ; le dénoûment, venu du dehors, se fait sans elle, en, sorte qu'elle n'a que trop de raison de dire quelque part :
Je ne fais rien du tout quand je pense tout faire (1).
Corneille a combiné l'ensemble de sa pièce avec une incroyable vigueur de conception ; les situations sont terribles ; l'anxiété est continuelle et croissante. On en peut juger par l'effet que produit la lutte généreuse entre les deux jeunes gens, réclamant tous deux ce nom d'HéracIius qui doit conduire au supplice celui qui a droit de le porter, et après laquelle Phocas s'écrie :
Hélas! je ne puis voir qui des deux est mon fils; Et je vois que tous deux ils sont mes ennemis. En ce piteux état, quel conseil dois-Je suivre? J'ai craint un ennemi, mon bonheur me le livre; Je sais que de mes mains il ne peut se sauver, Je sais que je le vois et ne puis le trouver. La nature tremblante, incertaine, étonnée, D'un nuage confus couvre sa destinée :
L'assassin sous cette ombre échappe à ma rigueur. Et, présent à mes yeux, il se cache en mon cœur, Martian! A ce nom aucun ne veut répondre. Et Tamour paternel ne sert qu*à me confondre. Trop d'un Héraclius en mes mains est remis ;
Je tiens mon ennemi, mais je n'ai plus de fils
0 malheureux Phocas ! ô trop heureux Maurice î Tu recouvres deux tils pour mourir après toi; Et je n'en puis trouver pour régner après moi (2)1
(O Acie U, scène Vif. (9) Acte IV, scène 111.
Voltaire remarque judicieusement que, dans le cours de la pièce, Phocas est moins un tyran qu'un vieux bonhomme, un père malheureux ; ses crimes, commis il y a tant d'années, se trouvent en fait à Tarrière-plan, tandis que sa détresse actuelle attire sur lui un intérêt qui est un défaut dans le plan de la pièce.
Le caractère de Pulchérié est noble, quoique d'une fierté un peu emportée et dans le goût de tant d'autres personnages de Corneille, mais plus à sa place devant le meurtrier de sa famille. On ne craint pas de lui entendre dire à Phocas, qui la presse d'épouser le prétendu Martian :
Après Tassassinat de ma famille entière, Quand tu ne m'as laissé père, mère, ni frère, Que J'en fasse ton fils légitime héritier ! Que j'assure par là leur trône au meurtrier I Non, non ; si tu me crois le cœur si magnanime Qu'il ose séparer ses vertus de ton crime. Sépare tes présents, et ne m'ofifre aujourd'hui
Que ton fils sans le sceptre, ou le sceptre sans lui
On dit qu'Héraclius est tout prêt de paraître :
Tyran, descends du trône, et fais place à ton maître (4).
Uaimable et noble caractère des deux jeunes princes Héraclius et Martian, leur attachement mutuel^ leur générosité, rappellent l'amitié d'Antiochus et de Séleucus dans Rodogune; ici encore, ce spectacle repose et rafraîchit l'âme. Ainsi, qui ne serait ému quand Héraclius dit à Martian :
Ami, rends-moi mon nom : la faveur n'est pas grande; Ce n'est que pour mourir que je te le demande (2) !
(0 Acte 1, 8cèD« II. (3) Acte IV, icène UI.
PinaS GORlfBItLE. 19d •
Le style d'Hiraelius est plein de grandeur et de puissance ; il s'y trouve une foule de beaux vers, une admirable énergie, mais quelquefois des familiarités de langage qui feraient presque sourire :
Vous êtes fille, Eudoxe, et vous avez parlé (0- Vous êtes curieuse, et voulez trop savoir (S). Je vous Tai déjà dit, votre langue nous perd (3).
Reste à savoir si ce ton est un vrai défaut. Cela est hors de doute dans le système de la tragédie française, telle qu'elle s'est faite depuis Corneille. Mais abrs la séparation entre le tragique et le comique, le ^ noble et le familier, n'était pas consommée ; les conditions du style dramatique étaient moins déterminées. De nos jours, on cherche à en revenir à ce mélange des tons divers, et à rendre de l'ampleur à . un genre dont le temps devait faire ressortir les lacunes et la monotonie.