CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES
Messieurs,
Nous voici arrivés au beau, au grand siècle de la
littérature française. Mais ce n'est pas à ce titre seul
que nous allons l'étudier. Pour le développement de
l'intelligence , la littérature du dix-septième siècle a
un intérêt pratique. Elle est ancienne déjà; elle est
indépendante de notre époque, et par là même elle
se trouve plus littéraire. L'étude de la littérature
contemporaine, si tant est que ce soit une étude,
n'offre pas les mêmes avantages. Elle peut devenir
une véritable étude, sans doute ; elle est capable de
fournir, à des esprits fort exercés, matière à bien des
appréciations ; mais pour d'autres, et pour la jeu-
nesse surtout, elle n'est pas littéraire. Il y a deux choses dans la littérature du temps : la littérature, soit, mais le temps aussi, le temps surtout, c'est-àdire tout ce qu'on aime, on sent, on souffre, on espère autour de vous, tout ce que vous-mêmes vous aimez, vous sentez, vous souffrez et vous espérez; une vie trop réelle , trop saisissante pour être de la littérature. Les émotions littéraires sont d'une autre sorte; humaines, j'en conviens, et comment non, puisque la littérature c'est l'homme ? humaines, mais non contemporaines, présentes, individuelles. Ce qui reçoit en nous l'impression littéraire, c'est moins l'individu que l'homme; c'est dans les parties les plus générales de notre être que nous sommes atteints; et une émotion qui trouble l'âme, qui y jette l'incertitude et le désordre, qui réagit trop immédiatement sur la vie, n'est pas une émotion purement littéraire.
Ce n*est pas mon meilleur mot qui est impressionné par l'auteur qui me touche si vivement ; l'action produite sur mon esprit se rapproche trop de celle d'un événement. Une œuvre littéraire ne doit être qu'un événement intellectuel d'une liature supérieure; elle ne doit exciter en nous qu'un intérêt, pour ainsi dire, désintéressé. Le propre de l'émotion vraiment littéraire, c'est de laisser de la place et de l'emploi à la pensée , c'est de s'aider même du concours de la pensée; la jouissance littéraire est humaine, je le répète encore ; elle intéresse, elle remue tout l'homme ; elle n'en laisse rien d'oisif et d'inoc-
cupé; mais elle est éminemment intellectuelle, et par-dessus toutes les impressions, elle fait planer, sereine et dominante, la pensée, environnée et soutenue de foutes ses puissances. Les écrits de rheure actuelle font trop de bruit pour parler à Tâme esthétique et contemplative; ils n'atteignent pas le sens de l'idéal; ils n'arrivent qu'à Tâme sensitive« Nous répondons aux passions dont ces œuvres sont animées; nous les pressentons du moins, si nous sommes encore trop jeunes pour les ressentir ; mais nous avons beau nous efforcer de les soumettre à l'analyse littéraire, notre jugement vacille en face de ces écrits. Dès lors ils ne peuvent plus être pour nous une règle de goût littéraire ; ils pourront le devenir pour nos descendants.
Il est donc nécessaire de remonter plus haut pour étudier ce qui doit former le goût? Et cependant. Messieurs, en abordant les grands modèles, il se pourrait que votre impression dominante ne fiit pas celle du plaisir. Peut-être trouverez-^ vous d'abord cette littérature froide, pauvre, en regard de celle de notre époque. Ne vous découragez pas; ce ne sera qu'une première impression. Si TindifFérenee vous apparaît quelquefois sur le seuil, les plus nobles jouissances de l'esprit vous attendent dans le sanctuaire. Nous pouvons les promettre à ceux d'entre vous qui, sans y joindre une sympathie réelle, s'en tiendraient à l'admiration traditionnelle qu'on n'ose refuser à cette grande période , et qui en seraient encore à res* pecter les maîtres de loin et avec une sorte d'effroi.
L'opinion généralement admise sur le siècle de Louis XIV est juste et fondée. Cette époque, en effet, est un de ces moments, rares dans l'histoire littéraire, où certains éléments se rencontrent , s'unissent, se pénètrent dans une proportion exquise. On n'a trente ans qu'une fois dans sa vie ; l'individu ne se retrouvera plus à cette combinaison de jeunesse, de force, de développement, d'expérience déjà, qui marque cet âge unique. Il en est de même d'un peuple. Le^ mot de proportion est caractéristique : ce qui domine dans la période qui va nous occuper, ce n'est pas toujours la force, ce n'est pas précisément la multiplicité des dons , ni l'intensité de certaines vertus littéraires ; mais c'est la juste mesure des qualités, le tempérament heureux de la réflexion et de l'imagination, de la spontanéité et du travail, la sobriété dans la richesse, le rapport du fond et de la forme, l'audace dans la justesse, la justesse dans l'audace, en un mot, l'union du goût et du génie, le génie sanctionné par le goût. Le siècle de Louis XIV est l'antiquité des âges modernes.
Convenons-en toutefois, il existe des lacunes dans cette glorieuse époque. Le lit est profond, mais étroit. Le fleuve roule encaissé dans ses hautes rives; il ne peut fertiliser tous les domaines qui l'avoisinent. L'autorité, ce caractère général du dix-septième siècle, est quelquefois despotique.
Voltaire a dit, dans son Histoire du siècle de Louis XIV y « que les grandes inventions et les « grandes vérités lui vinrent d'ailleurs. » La seconde
partie de cette assertion est inexacte. Quant à la première, il faut avouer que, sous le rapport de Tart, le dix-septième siècle est moins Tépoque de la création que celle de la perfection. On n'y rencontre guère de ces génies qui créent un art, un genre absolument neufs ; mais on y voit nombre d'esprits qui semblent avoir reçu le brevet de la perfection. Il manque aussi à la litléi;ature de ce temps une . certaine variété d'aspects. La vie sociale, civile, publique , se trouvait alors resserrée entre des limites trop étroites; le développement littéraire s'en est ressenti. La littérature antérieure puisait partout, fouillait tout. Les écrits du quinzième et du seizième siècle tirent leur sève d'un champ plus vaste. Ainsi les poètes plus anciens aiment la nature; elle leur fournit des inspirations. Ainsi encore, les sphères différentes de la vie sociale étant mêlées et confondues, la poésie est beaucoup plus populaire. Voyez, par exemple, Rabelais, qui écrivait en premier lieu pour la cour et qui est le miroir le plus complet du seizième siècle; l'élément populaire surabonde chez lui. Au dix-septième siècle, au contraire, tout tend à X se concentrer dans la capitale et surtout dans la cour ; on ne connaît la nature que par ouï-dire ; c'est une vie de convention, élégante et polie, mais qui fait abstraction de beaucoup de choses , une littérature sociale, citadine, intellectuelle, comme M. Guizot l'appelle. La végétation luxuriante s'est arrêtée; les branches gourmandes sont retranchées; Tarbre est vigoureux et beau, mais il est taillé. La littérature,
6 JHTRODUGTIOIT.
restreinte à certains sujets, s'y développe avec plus de force, et y acquiert la rare perfection qui la caractérise. On pourrait, sous un rapport, comparer l'état où elle se trouve alors avec ce qui se passait au moyen âge, lors de la fondation de ces villes armées de citadelles, entourées de remparts, où la population vint s'agglomérer et où la civilisation commença. Tout s'est régularisé. La régularité n'est pas toujours poétique, il est vrai; mais, sous cette ferme impulsion , au sein de la sûreté et à l'aide du loisir que la sûreté procure, la pensée, que les agitations précédentes avaient empêché d'arriver à maturité, a pu décrire son orbite. Cette littérature, urbaine et circonscrite, a fleuri avec d'autant plus d'éclat.
L'absence du sentiment de la nature est une lacune d'autant plus grande à nos yeux, qu'après cette séparation factice nous jouissons maintenant de /union de la nature et de la poésie. Nous aimons cette nature qui n'était alors qu'un sujet de métaphores sans saveur. On se demande pourquoi les mêmes choses ne font pas en tout temps la même impression. Toujours il manque quelque corde à la lyre. Au dix-septième siècle on ne découvre pas de veine romantique; rien de sentimental; peu de rêverie; cette mélancolie dont Madame de Staël regrettait si fort l'absence, ne se montre en effet nulle part; le mot lui-même n'était usité que pour désigner un état maladif de l'individu. Ne nous exagérons rien cependant. Sous plusieurs rapports, cela ne tenait-il pas peut-être à une nature plus saine? Tous ces jeux
de lumière et d'obscuritéi ces reflets, ces nuances où nous nous complaisons^ et qui se rencontrent avec excès dans les productions de potre âge, comment auraient*ils pu apparaître sous un jour plus pur? Les fermes croyances ne laissent subsister ni les ombres ni les faux brillants. Et puis, dans le genre même que nous regrettons, il est des choses de tous les temps; aussi en retrouvons-nous la trace au dixseptième siècle, quoiqu*en bien plus faible mesure que nous ne le voudrions. Les chants d*Eith$r sont comme un écho lointain des mystérieuses tristesses du cœur :
Je reverrai ces campagnes si cbères.
J'irai pleurer au tombeau de mes pères (4),
C'est la poésie de l'infini; la Bible avait passé par là. Gardons*nous, d'ailleurs, de confondre les systèmes littéraires avec la littérature elle-même, ni surtout avec le sentiment littéraire, partage de tout vrai poôte. Boileau, ce poôte de la raison, ce critique formidable, répétait souvent et goûtait de prédilection une ballade dont quelques vers nous sont parvenus :
La charmante bergère, Écoutant ces discours, De sa main ménagère Filait, filait toujours ; Mais doucement atteinte D'une si tendre plainte , Laissa tomber trois fois Le fuseau de ses doigts.
(1) Xsth&r, acte Itl, tcèfie IX.
Qui de nous, Messieurs, eût d'avance soupçonne Despréaux d'une telle préférence? Et cependant, que de choses sympathiques à un esprit jaloux de la perfection! Simplicité, grâce naïve, choix exquis des épithètes, harmonie facile, tendre et plaintive, quel charme dans ce peu de vers !
On ne peut le méconnaître, au grand siècle, l'histoire, de même que la nature, est étouffée, mise sous clef. Une organisation politique où un homme seul pouvait dire : L'Etat c'est nioij interdisait la recherche des souvenirs du passé. Et quant à la politique, il va sans dire qu'il n'était permis à l'intérêt pour les affaires publiques de se montrer nulle part; la politique se resserrait dans les limites de la diplomatie; rintérêt commun à tous n'existait pas. Le peuple avait donné sa démission. Toutefois, on a beau faire, un prestige invincible s'attache à la personne du monarque qui donna son nom à cette grande époque. Quelle fut sa part dans le développement des talents qui illustrèrent son règne? Nous laissons à d'autres cette question à résoudre. Ce qui nous importe à nous, c'est la littérature elle-même, et les éléments qui influaient sur elle. L'éloignement de la politique n'est pas toujours regrettable; la politique est peu littéraire.
A Mais ce qui l'est davantage, c'est la science; elle peut fournir à la littérature des matériaux abondants et variés. Elle n'en fournit pas à cette époque; la scission est tranchée, les savants sont peu lettrés, et les lettrés ne sont pas savants. Quelques hommes seu-
IHTRODUGTION.
lemeBt se doutaient peut-être du dommage produit par un schisme pareil ; ainsi Gavoie, qui disait, en parlant de Racine et de Boileau, que ce n'est pas avoir assez d'esprit que de n'en avoir que d'une sorte; mais cette remarque est unique. Les prosateurs eux-mêmes n'allaient guère plus loin que les poètes ; ils connaissaient peu de territoires divers, La religion leur o£Prait un domaine ample et élevé ; mais hors de là et des vocations spéciales nous rencontrons peu de variété dans les occupations de leur esprit. Il est vrai que Bossuet s'occupait d'anatomie; mais son jardinier se plaignait de son indifférence pour les fleurs de son jardin, oc II faudrait planter des Saint-Jean-Ghry- <c sostome pour vous les faire regarder, » lui disait-iL Aussi les allusions, les rapprochements entre les diverses classes d'objets manquaient-ils à cette litté* rature.
Mais si, de notre temps, nous sommes parvenus à un tout autre étage en fait d'universalité, nous payons chèrement la variété d'aspects, la richesse de rapprochements, qui nous plait si fort. Plus de cette pureté, de cette sérénité noble, de cette énergie contenue, qui marquent le siècle de Louis XIV; c'est un pêlemêle, un fracas de couleurs, un tout-y-va, où la somme de nos forces s'éparpille.
La rupture complète avec le moyen âge est un autre caractère du dix-septième siècle. On lui fait des adieux solennels. Jusqu'à une époque qu'on peut désigner à une année près, la littérature demeure moyen âge ; mais depuis Malherbe, elle cesse tout à
tA
10 INTAODUCTlOlf,
coup d'être gauloise. Le caractère de la littérature nouvelle va se composer d'un compromis entre le génie indigène et les souvenirs, les exemples, les imitations plus ou moins infidèles de Tantiquité ; heureusement le génie national l'emporte le plus souvent sur le respect des Grecs et des Latins. Malheur à la littérature qui néglige son pays et son temps! Celle du dix*septième siècle est éminemment française.
On peut sans doute reprocher au dix-septième siècle une certaine timidité dans la forme, trop d'asservissement à la tradition littéraire, une déférence trop grande pour les talents, en eux-mêmes inférieurs, de la période intermédiaire. Parfois de vrais génies se règlent moins, pour le style, sur des artistes que sur des artisans ; ils n'ont pas secoué l'influence des esprits de second ordre, arrêtés au mécanisme du langage et presque étrangers à la sève de la pensée. Le bon goût même va jusqu'à la tyrannie ; par bonheur, le dix-septième siècle eut des tyrans habiles et capables, Malherbe d'abord, Boileau ensuite; toutefois quelque bon que soit un tyran, il abuse toujours de son pouvoir sur quelque point. La prose, il est vrai, échappe en partie à cette influence ; mais elle ne laisse pas que de s'en ressentir : le style s'est appauvri; on rejette, d'instinct ou de force, beaucoup d'expressions dont quelques-unes sont heureuses. Reste à décider SI une langue en travail d'épuration s'appauvrit réellement en rejetant ses scories. Quelques parcelles de métal précieux se perdent sans doute; mais peut-il en être autrement? Une langue est un effet; tout
IRTliOBUCTIOR. H
effet a une cauBe; une époque ne peut avoir que la langue de ses idées; et la langue du dix-septième siècle était l'histoire des Jouissances les plus délicates, des passe-temps les plus ingénieux d'un monde qui s'appelait Versailles. Ces impressions choisies, ^ ces nuances exquises ne pouvaient se revêtir de termes issus de la rude et grossière existence du peuple. La langue est le fruit de la vie; la vie de ce sjè* cle est, dans un sens, une abstraction.
Telles sont les lacunes de la littérature du grand siècle. Il nous est aisé maintenant de les reconnaître; il nous Test moins d'apprécier et de goûter les qua^ lités supérieures propres à cette période. Cette grandeur modèle, cette originalité vraie, subsistent, malgré l'influence dominatrice de la tradition, espèce de vasselage accepté, quant à certains détails et à certaines formes, par les génies les plus distingués. Le joug est trop superficiel pour porter atteinte à l'inspiration ; ces écrivains ont des précautions extrêmes ; ils se soumettent à des lois de pure convention ; mais ils ne s'en meuvent pas moins avec aisance. Le siècle de Louis XIV ressemble à un homme dans la virilité de rage, qui, une fois ses classes finies et possédant sa grammaire à fond, se conforme, sans en être gêné, à cet ensemble de règles et d'usages auquel il s'était appliqué avant la maturité de ses forces.
En fait de qualités positives, la première à signaler dans la période qui nous occupe, c'est la réunion ^ de la synthèse et de l'analyse. Lorsqu'une littérature a plusieurs siècles d'existence, la critique sur-
vient et trouve matière à s'exercer. La critique a son mérite sans doute, mais elle a aussi ses inconvé* nients; Tesprit de critique, c'est-à-dire d'analyse, ne laisse pas que d^ porter atteinte à la spontanéité. Les époques de critique sont périlleuses. Il est fâcheux sans doute de ne pas savoir ce que Ton dit ; mais il est fâcheux aussi de le savoir trop bien. Se mettre à penser pour écrire, c'est renoncer à ses meilleures pensées. La synthèse, espionnée par l'analyse, ressemble à un homme qui s'épanche, qui se prodigue dans une confidence à son intime ami , et puis qui s* interrompt tout à coup pour lui dire : « Je <c t'en écrirais bien plus encore si je n'avais derrière « moi un curieux impertinent qui lit par-dessus mon « épaule. » Il écrit encore pourtant, mais la digue est posée, l'eflfusion est comprimée; il peut lui rester du naturel, mais il n'a plus de candeur, la naïveté lui est impossible. Souvent ce qu'il y a de plus beau dans un auteur c'est ce qu'il n'a pas bien compris lui-même. Il y a des choses qu'on sait par intuition, qu'on ne peut savoir autrement et que l'indiscrétion de la réflexion obscurcit ou efface. Ces vérités d'intuition, ces vérités de l'âme sont les plus précieuses; elles seules donnent naissance aux pensées du plus grand prix. On se souvient du mot de Vauvenargués. Notre littérature actuelle en a-t-elle beaucoup de ces « grandes pensées qui viennent du cœur ? » Comment en attendre beaucoup d'un siècle tout intellectuel ? A l'âme seule appartiennent les pensées qui réunissent ; à l'esprit seul celles qui divisent. Le
plus grand don que Dieu puisse accorder dans la littérature, comme dans le domaine infiniment supé* rieur de la vertu, c'est Tinspiration spontanée, point de départ commun de la vertu et du génie ; c'est la nouvelle naissance, c'est le don d'initiative, dont nous nous étions dépouillés. On peut exercer la critique avec beaucoup de goût, de lumières, de succès, et être fort peu capable de produire. Le fond de toute création est un mystère; créer, c'est toujours, en quelque mesure, faire quelque chose de rien ; aussi se rencontre-t-il toujours un instant sublime dans l'enfantement de toute œuvre littéraire, qu'elle soit en prose ou en vers.
Au siècle de Louis XIY, l'analyse ne prime pas encore la synthèse, la critique n'a pas entamé la foi. On en est à ce point juste, à cette admirable combi-* naison de la synthèse et de l'analyse, si rarement rencontrée dans l'histoire de l'esprit humain. Le goût modèle les créations du génie , et cependant nulle part encore nous ne sommes arrêtés par le travail de la critique, cherchant à se rendre compte des inspirations les plus spontanées. La foi est le tempérament du siècle ; on a foi aux institutions politiques ; on a foi à la religion , malgré quelques hardis douteurs, qui se taisent ou qui poursuivent leur travail dans l'ombre; on a foi enfin à la littérature ellemême. De là un certain calme de l'esprit, éminemment favorable au succès des lettres. Elles expriment des passions; mais sous cette peinture on sent la tranquille indépendance de l'intelligence qui les con •
lemple. L'esprit demande une base, un point d'appui^ d'où il soit en état d'embrasser et de dominer libresment les formes diverses de la vie. On fera quelque^ fois de beaux vers sous l'empire exclusif d'une pas* sion; l'individu peut y gagner une certaine puissance; mais la littérature en général n'y gagne pas.
^ La littérature de ce siècle est originale. L' originalité serait-elle apparentée à l'irrégularité ^ comme quelques*uns se le figurent? Ne nous y trompons
A pas^ l'originalité réelle consiste dans la vérité des choses et dans la raison, combinées avec la vivacité de l'impression et la liberté de l'esprit individuel. L'auteur le plus correct n'est pas pour cela le moins individuel. Qu'est-ce qui nous empêche de saisir, par exemple, l'originalité de Racine ? Ce n*est pas seuleînent sa fidélité un peu trop exacte à certaines règles conventionnelles ; c'est aussi la pureté de son expression, la justesse et la lucidité de sa pensée. Et cependant Racine, dans sa mesure et dans son genre, est certainement original. D'autre part, l'opinion commune accorde volontiers à Pascal, à La Fontaine, à Molière, le titre d'esprits originaux : pourquoi donc cette différence ? Elle peut tenir, en partie, quant à Pascal, à ce qu'il y a d'abrupte^ d'inachevé, d'insolite parfois , dans la forme de sa pensée ; pour La Fontaine, à ses négligences, plus apparentes peutêtre que réelles; pour Molière, à la spécialité du genre auquel il s'est arrêté. Dans ma jeunesse, je pensais. Messieurs, que le dix-huitième siècle l'emportait sur son prédécesseur en originalité. Je ne me
INTRODUCTIOll* 15
rends plus compte des motifs de mon opinion. Peutêtre recevais-je du siècle dernier une impression plus humaine ; mais elle n'était pas plus littéraire. Celle que produit le dix-neuvième siècle ne Test pas davantage ; la prétendue originalité de notre époque ne porte guère sur le fond des choses. Les nouveautés nous frappent au premier abord, cela est inévitable ; mais par là, souvent, elles nous induisent en erreur sur le genre d'impression qu'elles produisent sur nous. Ainsi, dans son temps, Ronsard put paraître prodigieusement original; mais bien qu'on lui ait justement reconnu des mérites méconnus du siècle de Boileau, qui est-ce qui pense aujourd'hui à lui accorder cette distinction ? Ne craignons pas de le dire, entre l'originalité de ces trois derniers siècles, celle du dix-septième est la plus franche. Ses grands hommes se la sont modestement refusée, et souvent on a l'étourderie de les prendre au mot. Mais que de figures grandes et distinctes, que de génies individuels! Pascal, Bossuet, Fénelon, La Bruyère pour là prose; Corneille, La Fontaine, Molière, Racine dans la poésie! A ne compter que ceux-là, je me demande quelle est l'époque littéraire qui a produit plus d'écrivains différents , représentant chacun, presque, une forme de l'esprit humain. Ce fait répond à ce qu'on a souvent voulu inférer du manque de liberté extérieure. Ajoutons que, selon la remarque de Voltaire, la plupart des auteurs de cette période ont cultivé des genres inconnus à l'antiquité, ou ont su donner à des genres connus une couleur
nouvelle. Dans la littérature ancienne, rien ne ressemble au Télémaque; La Fontaine a imprimé à la fable un caractère que, sans lui, elle n'eût jamais revêtu ; V Histoire des Variations ne ressemble à rien : c'est, au point de vue de Tart, un chef-d'œuvre entièrement neuf. En fait d'originalité , Boileau même a la sienne; c'est une figure caractérisée et saillante. Si, à cette véritable originalité, on ajoute le nombre de& bons écrivains, on sera frappé de la ri- ^ chesse littéraire qui marque d'un cachet presque unique cette glorieuse époque. Ajoutons une remarque de plus; cette période présente très peu d'auteurs du second ordre. Dans les commencements, ou peut même dire qu'il ne s'en rencontre pas ; tout ce qui a de la valeur se presse vers le sommet; le Parnasse, pour me servir du langage consacré, est alors un plateau plutôt qu'une cime. Tout ce qui est resté est illustre. Il n'en sera pas de même au dix-huitième siècle. Que de degrés de Voltaire à Marmontel, de Montesquieu à Thomas ! A qui viendrait ridée de ressusciter Sarrasin ou La Serre, et qui ne nomme avec honneur La Harpe et bien d'autres ?
Quant à l'élégance de la forme , c'est un genre de mérite qu'on ne conteste pas au dix-septième siècle. La langue, épurée peut-être à l'excès, ne semble pouvoir se prêter qu'à des pensées choisies, nobles, délicates. Les mœurs, cependant, retenaient un fonds / de licence et de rudesse , étrangement allié à cette délicatesse ; dans la première période du grand siècle, on assiste encore à la lutte entre les deux éléments.
IjSTRODUCTION. 17
Les racines plongent dans le seizième; on est heurté du contraste entre le raffinement et la grossièreté ; on sent chez Corneille, par exemple, à côté de ses subtilités , quelque chose de rude et parfois de farouche, qui rappelle l'énergie un peu brutale du temps de la Ligue. Plus tard, le raffinement l'emporte ; vers i 670, "^ la révolution se trouve consommée , témoin le goût parfait qui signale les lettres de Madame de Sévigné. Mais une teinte de grossièreté licencieuse est encore dans les mœurs, et la comédie en porte l'empreinte. La cour s'y amusait de ce qui amusait le peuple ; à cet égard , la cour était peuple. L'étiquette se déposait là ; les farces de Molière faisaient rire de bon cœur Louis XIV lui-même, l'étiquette personnifiée. Nous voyons même ces sortes de pièces plus goûtées que les autres. Et dans ces lettres charmantes que je viens de nommer, où Ton ne trouve pas un seul jeu de mots, où la plaisanterie est parfaite , dont le goût exquis caractériserait à lui seul la société à laquelle appartenait l'auteur, nous rencontrons, sous le rapport des mœurs, des traits d'une inconcevable grossièreté ; le fond même fait parfois rougir. Ici je ne parle pas de moralité, mais simplement de bienséance.
Le naturel dans la noblesse est un caractère qu'il ne faut pas oublier. Tout n'était pas noble, sans doute, en ce temps-là. La comédie de Molière re- < présente le plus souvent l'état et le ton de la haute bourgeoisie, gardienne de la solidité morale, des traditions, des mœurs ; témoin Madame Jourdain et la
famille d'Orgon, Là se trouve naturellement moins d'élégance. Mais dans les sujets nobles, rien de plus exquis, et en même temps de plus aisé, que le dixseptième siècle. Madame de Staël en fait honneur à la prééminence de Télément aristocratique.
ce Une société aristocratique, di^elIe, est singuliè- <f rement favorable à la délicatesse, à la finesse du ce style. II faut, pour bien écrire, des habitudes aucc tant que des réflexions, et si les idées naissent dans ce la solitude , les formes propres à ces idées , les (c images dont on se sert pour les rendre sensibles, <c appartiennent presque toujours aux souvenirs de ce l'éducation , et de la société avec laquelle on a ce vécu. Dans tous les pays, mais principalement en <K France, les mots ont chacun, pour ainsi dire, leur « histoire particulière; telle circonstance frappante
ce a pu les ennoblir, telle autre les dégrader
€ C'est dans le cercle resserré d'un petit nombre <K d'hommes supérieurs, soit par leur éducation, soit ce par leur mérite, que les règles et le goût du style a peuvent se conserver. Comment, au milieu d'une ce société grossière, parviendrait-on à créer en soi ce cette délicatesse d'instinct qui repousse tout ce qui cï blesse le goût, avant même d'avoir analysé les
ce motifs de sa répugnance? L'esprit de cheva-
ce lerie avait introduit dans les principes de Thonce neur un genre de délicatesse qui créait nécessaice rement une nature de convention; c'e&t-à-dire qu'il « existait un certain degré d'héroïsme, pour ainsi of dire indispensable à la noblesse, et dont il n'é-
(c tait pas permis de supposer qu'un noble pût être a privé (1). »
Du temps de Madame de Staël, cependant, le tiers n'avait plus rien à envier à la noblesse quant au langage et peut-être quant aux manières. La noMesse était descendue, la bourgeoisie s'était haussée.
Au point de vue de la moralité, la littérature du dix-septième siècle a été fort louée, et il est sûr que si, à cet égard, on la compare avec celle de nos jours, il est difficile de n'en pas regretter l'esprit. Mais ici il ne s'agit pas de comparaison. Il faut envisager cette littérature en elle-même, et malgré les vrais rapports qui existent entre la bienséance et la moralité, malgré un certain fonds mieux conservé de notions morales, il faut faire des exceptions aux éloges^ Où placer La Fontaine et Hamilton dans la catégorie de la moralité ? Et celle de Molière , oserailron prétendre qu'elle soit marquée au titre le plus élevé ? Cest tout simplement un homme du monde, honnête homme ; dans le Misanlhropey à vrai dire, il s'élève au-dessus de lui-même ; mais le Misanthrope a plus de portée que son auteur n'a pensé lui en donner. Bossuet et Fénelon furent sans doute des hommes moraux; mais cela était dans leur vocation aussi bien que dans leur caractère individuel ; et d'ailleurs, si nous les prenons tout entiers, nous ne pourrons nous dissimuler quelques taches. L'époque où la vraie morale, la morale évangélique, régira les productions les plus exquises de l'art et du goût, est
(i) De la lÀtiérature, première partie, chapitre XIX«
encore à attendre. Parfois un écrivain, Miiton, Dante surtout, nous procurent un instant cette rare satisfaction. Mais c'est tout. Je ne suis pas disposé, pourtant, à trop exiger en ce genre de la littérature : elle est l'expression de la société; une littérature absolument chrétienne n'aurait donc pas son public. Toute littérature exprime une certaine moyenne des idées morales ; au delà de ce niveau, elle pourrait obtenir des admirateurs secrets, mais rien de plus. Ne vous y trompez pas, Messieurs ; en me servant de cette expression la moyenne des idées morales^ je ne prétends pas calomnier la littérature. Remarquons à l'honneur de l'humanité et à la gloire de Dieu, qu'il n'est pas possible de réussir par une immoralité franche et complète. Pour faire son chemin dans cette voie, il faut, ou un certain vernis de bon naturel, ou une apparence de solidité dans les prin* cipes. Ce qui est ouvertement dépourvu de ces deux conditions ne peut se racheter qu'au moyen d'une rare perfection dans la forme. Et cela même ne suffit pas toujours; car le gros du public en est encore à cette illusion naïve de croire qu'on écrit pour dire de bonnes choses. Cette idée a subi nombre d'attaques, elle a été entamée par plusieurs brèches, mais elle n'est pas renversée ; aussi faut-il bien du talent pour faire accepter quelque chose d'essentiellement immoral. Répétons-le, une littérature prise dans son ensemble ne saurait être ni tout à fait immorale, ni vraiment et profondément morale. Il y a, il doit y avoir des degrés. Nous ne traçons ici ni direction, ni
prohibition ; nous nous bornons à exprimer un fait.
Ce que nous avons le droit de demander à la littérature du dix-septième siècle, c'est que la moralité' s'y trouve dans une proportion plus forte que l'immoralité. Accordons-lui, sous ce rapport, que la religion, quoiqu'elle ne s'y présente guère à nous dans sa pureté, est cependant plus pure qu'elle ne Tétait dans le catholicisme au seizième siècle^ et plus pure aussi qu'elle ne le sera au dix-huitième. L'élément chrétien se retrouve dans les écrits. Les idées morales lui ont dû un état de conservation assez complet; l'idée morale première n'est pas entamée conune elle le sera plus tard. Il faut du temps pour détruire l'idée morale ; le dix-huitième siècle, qui a tant détruit, n'y est pas parvenu.
On a envisagé le dix-septième siècle comme une halte; on y a vu même une sorte d'écart (1). On aurait voulu lui faire continuer le moyen âge. Mais rien ne sert d'argumenter contre un fait; aussi ne reviendrons-nous pas sur ce que nous avons dit tout à l'heure. L'opposition fut trop marquée peut-être, mais la rupture avec le moyen âge était nécessaire. La Réformation aussi fut une rupture avec le moyen âge; elle était indispensable, et cependant, par la vertu de la loi de réaction, elle a préparé le siècle éminemment catholique de Louis XIV. Ainsi la civilisation du dix-huitième siècle fut inaugurée par le despotisme pour mûrir plus tard par la liberté. Le
(i) A. MiCHiELS, Histoire dea idées littéraires en France au dix-neuvième siècle et de leurs origines dans les siècles antérieurs, 1842.
22 INTHODOCTION.
grand roi lui-même fut Févolutionnaire à plusieurs égards; le tiers état lui doit beaucoup, mais sans que le monarque s'en soit douté. Il fallait rompre avec les traditions des siècles antérieurs; Louis \ÏV accomplit cette œuvre dans un esprit égoïste, mais enfin il l'accomplit. La littérature aussi devait être de son temps ; elle agissait dans le sens de l'avenir sans en avoir conscience ; elle fut, comme le siècle, une abstraction; mais cette abstraction devait finir par ramener à la vie. On s*est plaint que le dixseptième siècle ait enseveli Perrault, l'auteur des Contes de$ fées; on s'est plaint que Boileau en ait enseveli tant d'autres. Oui sans doute, Perrault possédait de l'invention et de l'originalité, et il y eut de la violence dans la réforme littéraire. Les esprits secondaires qui auraient eu quelque tentation de franchir les limites tracées, se voyaient impitoyablement éconduits. Au milieu des pompes de cette civilisation, l'étranger
Prend son arc et fuit au désert.
Il y avait du Calvin dans Boileau; mais le fait en lui-même était fatal ; il fut dicté par la force des circonstances. Qu'on accorde tout ce qu'on voudra à la puissance des grandes individualités , on ne fera jamais que tout un siècle, qu'une littérature entière, soit détournée de sa voie ou dominée exclusivement par un seul, ni même par quelques-uns. Malherbe et Boileau n'ont été ni causes ni effets, d'une manière absolue ; ils ont été des hommes influents, accomplis-
miRODUCTION. 28
sant UBG œuvre nécessaire, telle que Tesprit de leur époque la concevait et la deiqapdait.
Spufi d'autres points de vue, on a encore cherché querelle au dix- septième siècle; Madame de Staël aurait souhaité un exemplaire plus complet de la culture humaiiie ; elle aurait youlu pouvoir çontem^ pler dans un moment doupé toutes les perfections réunies. Son livre sur la littérature respire cette idée généreuse , ce noble besoin de mettre en rap^ port toutes les parties du vrai et du beau. Mais ne Toublions pas, cette idée est impossible à réaliser. Historiquement d'abord, certains éléments sont proir près à certaines époques, et ne peuvent ni se déye^ lopper d'avance pi ge perpétuer toujours. L'esprit hnmaip va sans cesse passant d'uq milieu dans un autre. Ensuite Madame de Staël est dans l'erreur quand elle dit que « le siècle de Louis XIV, le plus « remarquable de tous en littérature, est très infect rieur sous le rapport de la philosophie au siècle a suivant (1); » jugement qu'elle se fût gardée de porter plus tard. Elle prend la philosophie en gros et par sa tendance ; c'est ainsi qu'elle envisage la littérature allemande tout entière comme spiritualiste. Hais si elle eût attendu dix ans, elle eût aisément reconnu dans les nobles travaux de Descartes et de Malebranche l'esprit qu'elle aimait, et dont l'absence lui a fait abandonner la philosophie du dix-huitième siècle.
Ce qu'elle ajoute au sujet de la religion sous
(0 De la Littérature, première partie, ehupitre XIX.
2i INTRODUCTION.
Louis XIV, comme seul asile inviolable de la liberté, est vrai cependant : « Un seul asile restait encore, la ce religion, et dans cet asile, un homme, Bossuet, fit <f entendre quelques vérités courageuses. Tous les «t intérêts de la vie étaient soumis au monarque; a mais, au nom de la mort, on pouvait encore lui « parler d'égalité... De nos jours, si le pouvoir ab- « soin d'un seul s'établissait en France, il nous man- « querait ce recours à des idées majestueuses, à des « idées qui, planant sur Tespèce humaine entière, « consolaient des hasards du sort ; et la raison phi- (c losophique opposerait moins de digues à la ty- « rannie que l'indomptable croyance, l'intrépide dé- « vouement de l'enthousiasme religieux (1). »
Cette dernière supposition n'est pas vaine; mais du reste, en fait de philosophie, Madame de Staël n'y regardait pas de si près. La tournure de son esprit n'était guère scientifique. Elle déplore l'influence du despotisme ; elle semble croire que la littérature, et même que la pensée, en ont beaucoup souffert. Mais elle s'exagère le dommage; la société sans doute était asservie; la pensée Tétait beaucoup moins. Il fallait bien qu'en ce domaine il existât de la liberté dans les esprits, puisqu'on en usait ; jamais l'idée pure ne fut l'objet d'une préoccupation plus sincère et plus vive. Il fut heureux sans doute que le pouvoir ne saisit pas le rapport de la philosophie avec tout le reste ; heureux aussi que les penseurs ne pussent s'occuper de l'application de leurs principes ; ils en philosophaient
(1^ De la Littérature, première partie, chapitre XIX.
plus à Taise. Age fortuné en philosophie, que celui où elle est envisagée sous le point de vue théorique seulement. Rien n'altère la candeur et l'élévation de l'esprit dans lequel elle est traitée. Les philosophes ne sont pas asservis par cette tyrannie des résultats qui s'impose aux penseurs des temps où règne une certaine liberté pratique. Aussi beaucoup plus d'élan, d'invention, de profondeur marquent cette époque, où le pouvoir s'étend presque sans limites sur le niveau de la vie civile. L'imagination philosophique se développe avec bien plus d'ampleur chez Pascal, Malebranche, Descaries, que chez aucun des philosophes réels ou prétendus du dix-huitième siècle.
Toutefois il est certain que jamais la littérature ne fut liée au pouvoir comme à cette époque, et il est impossible que cette condition n'ait pas rétréci la route des écrivains. Seulement on peut croire que, sur certains sujets, ils avaient peu de choses à taire, parce qu'ils avaient peu de choses à dire. Leurs opinions étant conformes, en général, à l'état de la société, il devait y avoir pour eux peu de souffrance. Ajoutons que l'impossibilité d'agir sur les affaires publiques, l'absence même à cet égard de toute préoccupation , n'a pas nui sous tous les rapports à la Ultérature, surtout à la littérature poétique. Elle n'en a valu que mieux; elle s'est épurée en se resserrant, en se mettant à l'abri de la poussière, et ce qui lui a manqué ne tient pas à cette circonstance. De nos jours, au contraire, c'est la qualité d'écrivain qui est
le noviciat du pouvoir (1). La littérature est biea plus pure, plus élevée, plus spiritualiste, quand elle n'a rien de commun avec la direction des affaires publiques.
Disons, de plus, que dans la prose la littérature du dix-septième siècle a été marquée au coin de l'actualité, de la réalité pratique. Le nu)t de ftoit si-? gnifie aciton; rien, en effet, n'était plus actuel, plus vivant alors, que les questions religieuses et ecclésiastiques. La gloire de la prose, ce fat d'avoir été à la fois actuelle et esthétique, et Tun et Tautre au plus haut degré. Il y a quelques exceptions ; la prose de Fléchier, par exemple, n'est pas actuelle, mais ce qui lui manque fait ressortir ce qui distingue presque tout le reste. Le dix-huitième siècle a produit plus de prosateurs et plus de genres divers; mais où trouver une prose plus actuelle et plus belle tout ensemble que celle de Bossuet, de Fénelon, de Pascal? La plus irréprochable de toutes les proses de l'époque suivante est celle de Voltaire; et cependant, si elle n'a pas de défauts, plusieurs qualités lui manquent. Ailleurs, j'ai beau chercher, je ne puis rien découvrir qui vaille Bossuet. Il peut y avoir, il s'est rencontré , dans l'histoire littéraire de l'humanité , des époques plus favorisées encore. Démosthène , si vivant, si pressant, est peut-être, en un sens, encore plus beau. Mais le siècle de Démosthène est loin de nous, et la prose moderne ne peut accorder à l'élément du beau tout ce que les Grecs lui accordaient.
1) Ceci a été écrit en 1844. (Éditeurs,)
Certainement, la prose du dix-^septième siècle est es-* thétique autant que prose française peut l'être.
L'histoire de la littérature, telle qu'on Tentend généralement , embrasse le fond avec la forme des écrits ; elle s'occupe, soit des ouvrages spécialement adressés à l'imagination , soit de ceux dont l'imagination n'est pas le premier objet. Ecartant ce qui est trop spécial, la science, et ce qui est trop général, la philosophie, l'histoire de la littérature, je l'ai déjà dit ailleurs, s'attache à ce qui, dans les productions de l'art d'écrire, est susceptible d'entrer dans la circulation générale , ce qui compose le fonds d'idées propres à caractériser la civilisation d'une époque, ses tendances, son esprit.
Mesurons l'espace. Sans être trop rigoureux, nous pouvons établir que l'étude du siècle de Louis XIV doit embrasser l'examen des productions dont les auteurs sont morts dès le commencement du règne de Louis XV. Ainsi tout ce siècle littéraire se trouve compris entre deux tragédies : le Cîd, donné en 1637, et rOBdtpe, que Voltaire fit représenter en 1718. Nous le diviserons en trois périodes.
L'une, préliminaire, qui précède la gloire du règne proprement dit de Louis XIV, et qui comprend entre autres : Descartes (la Méthode est comme le Cid^ de 1637) et La Mothe-Le-Vayer (1661), héritier du scepticisme de Montaigne et de Charron. Les noms se pressent en foule. Voici Pascal, Corneille, Mézerai, Senault, dont les sermons parurent en 1688;
Retz, Mascaron, Lemaître, Patru, Chapelain, La Rochefoucauld, Madame de La Fayette, Molière. Nous avons déjà caractérisé cette époque, préparatoire sous quelques rapports, mais qui, en même temps, a vu éclater des génies si distingués.
La seconde période se trouve renfermée entre des limites assez difficiles à préciser. On pourrait cependant la comprendre entre 1670 et 1699. A son ouverture , le dix-septième siècle a achevé ses humanités. Il a fait davantage. Descartes, Pascal, Corneille ont ennobli et fixé la langue par l'usage qu'ils en ont fait, et élevé le niveau des esprits. La religion de la forme n'est plus une superstition ; la pédanterie s'efface; la France littéraire représente assez bien un écrivain habile, chez lequel l'art, fruit à la fois d'un instinct heureux et d'un travail assidu, est redevenu instinct, et même seconde nature. Mais l'équilibre ne dure pas longtemps : chez tout artiste un moment arrive où la seconde nature l'emporte sur la première.
Si nous passons à des circonstances plus générales, nous verrons la nation se reposer de ses agitations dans un despotisme glorieux. L'homme aime la liberté sans doute, mais non pas d'un amour exclusif; il y connaît plusieurs suppléments, et la gloire est un des plus amples ; on oublie assez longtemps la liberté lorsqu'on parvient à la gloire. Asservi dans sa personne, chacun se sentait membre d'une nation glorieuse et libre devant l'étranger; on jouissait, en qualité de Français, de ce qu'on ne possédait pas
comme individu. Les tumultes de la Fronde n'avaient guère été qu'une turbulence sans but; ce n'était pas la poursuite réfléchie de la liberté, c'était l'imbécillité populaire au service de l'étourderie des grands. Sous Louis XIV, nous voyons de l'ordre. Non qu'en elle-même la liberté soit contraire à' l'ordre ; en un sens, elle est l'ordre même, elle en est au moins l'un des éléments. Mais, à défaut de liberté, l'ordre existait dans une certaine mesure. II y a des temps où cet avantage est si précieux qu'il vaut la peine d'être acheté très cher. Il faut des traditions ; les traditions deviennent des habitudes ; l'homme ne peut se passer d'habitudes. Les traditions s'affermissent et durent, surtout dans les classes inteimédiaires. La noblesse se vante, en général, d'en posséder le dépôt; mais il ne lui appartient point exclusivement, et, à cette époque, il est regrettable que nous ne puissions connaître que par certains résultats généraux ce qui se passait dans les classes moyennes. Lorsque nous voyons surgir , dans les arts, dans la magistrature, des hommes nouveaux, il faut bien qu'ils sortent de cette bourgeoisie dont on parlait si peu, ou dont on ne parlait que pour se moquer. Elle avait des préjugés sans doute, mais elle avait aussi des principes, et il faut l'avouer, il y a des préjugés qui, pour un temps, peuvent tenir lieu de principes. Le désordre ne régnait que trop dans les classes élevées de la société ; mais il y avait de la solidité, de la suite, des mœurs dans la classe intermédiaire. En étudiant la vie, et surtout le début de plusieurs hommes distin-
gués, on sent le prix de l'éducation mâle et à la fois éminemment littéraire de cette époque. Sous le gouvernement fort de Richelieu, toutes les études avaient fleuri ; celle de l'antiquité s'était faite avec plus d'intelligence. On n'a pas assez remarqué combien la discipline des mœurs dans l'éducation forme les esprits. Peut-être la direction suivie alors n'était^elle pas assez scientifique ; nous avons vu qu'on n'avait guère qu'une sorte d'esprit. Mais, pour former la jeunesse, il est douteux que cela ne vaille pas tout autant ; là culture littéraire est plus humaine que la culture scientifique. Il est des époques qui doivent leur beauté aux influences littéraires et philosophiques qui y ont prédominé.
Dans tous ses éléments, ce siècle est conservateur; il prépare par la politesse des mœurs et de l'esprit la liberté des âges futurs, rindépendance de la pensée. C'est une partie de la civilisation préludant à l'autre, le chapitre premier avant le chapitre second.
C'est ici que vont se ranger de grands notns î dans la chaire, Bossuet, Fléchier, Bourdaloue; Du Bosc et Claude, parmi les protestants; au barreau, Pellisson. Le philosophe Malebranohe y mérite une place pour la beauté de son style. Ailleurs, Saint-Réâl, le rhéteur de l'histoire, Madame de Se vigne, La Bruyère. En poésie, ïlacine, Boileau, La Fontaine, Quinault.
La troisième période s'étend à peu près de 1690 à 1718. Elle ne présente pas de caractère nouveau* C'est une continuation, mais à quelques égards affaiblie, surtout en ce sens qu'on ne voit pas s'élever
une génération littéraire pour remplacer celle qui s'en va. C'est la même sève, mais l'automne est venu, les feuilles jaunissent, les teintes sont belles, et pourtant elles prédisent le déclin. Deux beaux noms décorent cette époque, Fénelon le premier, Massillon ensuite. Ce sont les deux grands hommes de la fin du dix-septième siècle. Eux exceptés, les nouvelles figures qui viennent remplir ces grands cadres, n'ont pas la même valeur que celles qui les ont devancées. C'est ainsi que Campistron n'est qu'un reflet fort affaibli de Racine. Regnard, quoique loin de Molière, est pourtant d'un mérite bien au-dessus de celui de Campistron. Daïicourt est sur un degré inférieur. Il faut nommer aussi l'historien de l'Église, l'abbé Fleury, Saurin qui n'est pas absolument classique, Vertot, et enfin J.-B. Rousseau. Fontenelle, esprit universel, et Saint-Simon, génie original, sont des figures importantes, mais ils se rattachent au dixhuitième -siècle.
(Le résumé qui préeède embrasse à la fols les poètes et les prosateurs du siècle de Louis XIV. On a cru devoir le eouserver, quoique ce volume, par suite du plan adopté par les éditeurs pour le classement des matériaux laissés par M. Vinet, ne renferme que les poètes. Nous renvoyons» pour quelques-uns des prosateurs mentionnés ci-dessus, aux Études sur Biaise Pascal^ aux Moralistes des seizième et dix-septième siècles^ et à Y Histoire de la littérature française a¥r dix-huitième siècle. -^ L^s Éihi^eomi.)
A Touverture du siècle de Louis XIV, nous avons envisagé la langue chez Pascal, dans son application à Taction, à la réalité, à la vie. Maintenant nous allons la voir consacrée à l'idéal, autre besoin de l'homme, témoignage de son illustre origine, besoin qui ne s'éteint jamais tout à fait, ou dont l'extinction annoncerait la mort morale d'un peuple, aussi bien que celle d'un individu. L'idéal est l'ambroisie des mortels, mais non le lotus magique qui endort l'activité de la vie. Les poëtes antérieurs à Corneille, et même ses rivaux, ont fait faire, sous ce rapport, maigre chère à leurs contemporains.
Mais quelle que soit la valeur des productions dramatiques de cette période, elles méritent cependant que nous y jetions un coup d'œil, afin de reconnaître leur caractère dominant, témoignage irrécusable de la situation des esprits.
Il est un état poétique comme un état politique de chaque nation; les idées poétiques sont étroitement
PttÉDÉC£âSEURS DE CORNEILLE. 33
liées à l'état social; les inspirations même les plus solitaires, la poésie même la plus intime, en dérivent comme de leur source. Au fond de son isolement, le poète entend mille échos, qui, du sein de la société, répondent à sa propre voix. Si nous appliquons ce principe à la poésie sérieuse, à la tragédie entre autres, nous verrons de quel côté le vent soufflait. Ce qui frappe dans la poésie de cette époque, ainsi qu'on peut le remarquer dans la prose en étudiant Balzac, c'est l'aspiration vers un grandiose sans mesure ni direction assurée. Il est moins facile d'être vraiment humain que d'être surhumain. Alors on prenait aisément l'énorme pour le grand. Dans le monde physique, en effet, la seule idée de l'énorme comporte celle d'une certaine grandeur; le grand et l'énorme, du moins, peuvent se rencontrer; mais dans le domaine de l'art, de l'intelligence, de la morale, il y a opposition entre la grandeur et Ténormité; la véritable grandeur ne se conçoit que dans l'ordre et rharmonie; l'énorme est précisément ce qui en dépasse les lois. Ainsi les monuments de l'Inde, ainsi même sa littérature, offrent souvent le type de l'énorme; on en retrouve des traces dans la littérature espagnole; de nos jours, en France, on a semblé y revenir. Il est assez remarquable qu'à deux époques si diverses et si éloignées la poésie française ait failli tomber dans la même aberration. Mais tout en signalant le retour d'une tendance analogue, nous devons marquer la différence de la forme. En 1830,
chez Victor Hugo, nous trouvons de l'esprit de sys-
Si' PiléDiCfeSMUâS DE CORNEILLE.
tème; en 1630, chea George de Scudérî, nottis n'm rencofi trous point.
Les «ituatioDS d'ailleurs ne Bont pas comparables. Vers le commencemetit du dix-^eptième siècle, la mesure de la véritable grandeur manquait dans le do«^ maine de Tapplication. La nation était grande, il est vrai, mm elle n'était pas libre; elle était à la fois forte et asservie^ et la poésie se trouvait réduite à cherdiet la grandeur sans parvenir à s'en former une idée juste. Sans doute il peut y avoir des compensations à r absence des libertés publiques; d^ grandes choses s'étaient faites plus tôt ; plus tard surtout il devait s'en faire ; mais à Tépoque précise qui nous occupe, entre les souvenirs et les pressentiments, il" n'était pas extraordinaire qu*on tendît vers une gran* deur disproportionnée. Déjà Malherbe présente <re caract^; nous lui avons reconnu une inspiration vraie, et cependant c'est de lui que date le commencement de Teïrfiure et de la déclamation, mêlée toutefois, jiisqu'àssêÈ avant dans le dix-septième siècle, )âux testes de la rudesse de Tâge précédent* Dans ce combat entre la vieille grossièreté et la politesse naissante, rexpfessioti devait naturellement flotter entre Temphase, la platitude et le manque de bienséance.
A cet élément grandiose s'en joignait un autre, celui de l'autorité, si puissant sur la nation du monde la plus ^spirituelle. A mesure que l'autorité s'affermissait dans l'État, elle teudait par la même impulsion à se constituer dians la littérature. îci, l'autorité
c'est ce qtd s'e»i fait. Tout le moûde a besoin de précédents ; toute renaissance consiste à retrouver une autorité oubliée et à en faire le point de départ du mouvement nouveau. La seule autorité de la raison et de la vérité a quelque chose de trop insaisissable ; on bâtirait plutôt des états sur Tidée abstraite du juste qu'un art sur l'idée abstraite du beau* L'histoire littéraire en fait foi; les génies les plus distingués acceptent tous, à l'origine, une tradition; ils font parfois des merveilles, mais plutôt que de tout devoir à eux-mêmes, ils commencent par s'appuyer sur ceux qui les ont précédés; l'idée de briser le moule où se formèrent leurs premières pensées ne saurait leur venir que plus tard. Chacun recherche d'abord une communion d'idées et de sentiments; mais ce besoin humain et légitime prend trop souvent le change. C'est en consultant la raison et la nature qu'on arriverait aux idées universelles; au lieu de cela, on consulte la foule, et Ton tombe dans l'illusion ; on prend le particulier pour le général. La foule, qu'est-ce, sinon quelques-uns à un moment donné? C'est la température d'un lieu clos, prise pour celle du grand air, la petite secte pour l'Eglise universelle, en littérature aussi bien qu'en religion, et sur celte voie-4à , l'on n'arrive qu'à la parodie de ce qu'on a cherché.
Le besoin de communion caractérise la nation française, parce qu'elle est à la fois sympathique et impatiente. Une autorité admise fait gagner du temps; la royauté incorporelle de la raison et de la
vérité en exige trop pour se faire reconnaître. Vous le sentez, Messieurs, il y a de l'impatience dans Tempressement avec lequel on se rattache à ce qui se voit. Ceci se retrouve dans la vie pratique; c'est peutêtre en morale un des principes de l'influence qu'obtiennent les signes, un des motifs qui ont toujours porté plus ou moins d'hommes à se déterminer d'après ce qu'ils regardent comme des indications spéciales, au lieu de se diriger patiemment par la route la plus conforme à la conscience et au jugement.
A l'époque dont nous parlons, l'autorité, imposant silence à la nature, créa, vis-à-vis de la conscience universelle, un individualisme à proportions gigantesques. C'est dans les productions théâtrales que ce caractère se fait surtout remarquer. L'esprit de société, si éminent chez les Français, leur fait préférer les genres de littérature dont on peut jouir en commun, et leur vanité trouve son compte à s'exercer en public par le jugement des œuvres dramatiques. Ils aiment à en faire la destinée.
Le succès immense de la Sophonisbe de Mairet (1629) et sa longue réputation s'expliquent par la révolution qu'elle amena; elle inaugurait ou rétablissait la prétendue autorité d'Aristote. C'est, au dixseptième siècle, la première tragédie régulière. Aujourd'hui elle nous semble un prodige de grossièreté quant aux mœurs, et de déraison quant à la structure; la versification en est commune et lâche; point de caractères; point de passion vraie ni d'élévation
morale ; rien d'intellectuel dans la passion. Mais comparativement à ce qui a précédé Mairet, Sophonisbe est un prodige de bienséance et de raison. Hardy, Tun de ses devanciers, méritait son nom ; car il foulait aux pieds les règles mêmes observées avant lui. Son théâtre, qui se compose de sept ou huit cents pièces, n'est qu'un répertoire de bandits des deux sexes ; Antany et la Tour de Nesle pourraient peutêtre en donner quelque idée. Il y a, comme le dit Pascal, dans le goût d'un certain public, a des allées et des venues. »
Le sujet de Sophonisbe était vraiment fait pour saisir l'imagination des poètes; aussi quatre auteurs Tont-ils successivement traité. Mais dans la pièce de Mairet on ne trouve personne à qui s'intéresser, excepté le malheureux Syphax, duquel, après quelques scènes, il n'est plus question. Sa femme a commencé par le tromper en envoyant un billet à Massinisse dans le camp ennemi; elle essaye de se justifier par un mensonge auquel personne ne croit ; Syphax est tué; les Romains et leur allié Massinisse s'emparent de la ville ; Sophonisbe délibère si elle se tuera pour éviter l'esclavage ; ses suivantes lui conseillent d'essayer le pouvoir de ses yeux sur ce Massinisse qui lui avait plu; elle trouve le conseil bon, elle attend Massinisse de pied ferme, elle réussit; au bout de la scène, Massinisse lui ofiFre sa main pour l'heure même; les suivantes s'en réjouissent; Sophonisbe ne se dissimule pas que la conclusion est un peu prompte; mais les circonstances pressant, elle finit
38 PREDEeESSEURS PE CORIIEILUS.
par se rendre. Us avaient compté sans leur hôte : Scipion arrive; il trouve que Massinisse s'est trop hâté:
Jtfassinisse, en nn jour, voit, aime et se marie,
Scipion trouve surtout mauvais que Massinisse se soit allié à la personne qui représente le parti carthaginoiS) et qu'il tente de soustraire une reine captive au pouvoir de Rome. Massinisse, à demi gagné, consent à peu près à renvoyer Sophonisbe; mais celle-ci, qui ne veut pas figurer au triomphe, réclame de son nouveau mari un moyen d'échapper à Tignominie : Massinisse, qui n'a pas le choix du moyen, finit par envoyer du poison à Sophonisbe; elle le prend, elle meurt; on apporte son corps sur la scène, et Massinisse termine la pièce par une complainte où il ne loue que la beauté de sa femme, et je l'en approuve, car elle n'a que cela de bon.
Il y avait là des éléments vraiment tragiques. Cette fille d'Asdrubal, qui, fidèle à la haine hé^ réditaire de sa maison contre Rome, aime mieux mourir que de vivre captive, et sollicite d'un époux ami des Romains le poison qui doit l'affranchir de la honte du triomphe, aurait pu fournir de belles ressources ; mais il aurait fallu une exécution moins vulgaire,
A l'exception de Rofrou , dont la place véritable est après Corneille, il n'y a entre celui*ci et Mairet qu'une tourbe de poëtes illisibles depuis longtemps. Plusieurs furent passionnément applaudis, et même
P1l?.1kBGB8SBURa OB CQIUf BILLE. 39
après l'apparition du Cid; ain$i Tristan -F Hermi te et sa Mariamne. Cette dernière pièce est de 1637; ce n'est pas trop de dire qu'elle est vraiment détestable. Une dissertation ridicule sur les songes prend place au milieu de Texposition ; plus loin nous entendons Hariamne dire au sujet de son frère Aristobule, ({u'Hérode, Pépoux de Mariamne, a fait mourir :
Il était de mon poil, il avait mon visage.
Et ailleurs Hérode, parlant du serviteur de ^a fepupe ;
Il était €|u complot, cet animal infâme,
Qui ne s^yrait passer pour bomme r\\ pour f^Hlinç*
Tout cela n'empêcha pas la foule de se porter à Isi représentation de Mariamne avec une telle fureur que le portier du théâtre y fut étoufifé.
Mais nous ne ferons pas l'autopsie de ces poètes ensevelis, pour attester qu'ils sont morts de leur belle mort; sachez-m'en quelque gré, Messieurs. Plus tard se développa la tendance à appliquer l'esprit presque seul au jugement des œuvres poétiques. Mais alors, de combien de choses le public tenait quitte la poésie dramatique ! Il lui demandait seule*ment ce qu'il demandait au roman, pour lequel, certes, il n'était pas exigeant. Les drames de cette époque ne sont que des romans dialogues; ils repaissent une certaine curiosité indolente, qui s'avance en dandinant de scène en scène. Point dé nuances, aucune vraisemblance, des moyens forcés, nulle observation des mœurs, une complète ignorance de toute couleur locale , point de vérité ; en parle
40 PRÉDlEcESSBURS DB COBREILLK.
de rhomme comme plus fard, en plein siècle de Louis XIV, on parlera de la nature. Ni élévation, ni bienséance; un style boursouflé, prétentieux, ou, dans le cas le plus favorable, d'un naturel plat. L'amour, qui fait l'intérêt de tous ces drames, n'a rien d'idéal , de vertueux , ni même de passionné ; c'est un précipité noir et infect d'un des sentiments susceptibles de donner à l'âme le plus d'élévation et de délicatesse.
Et ces compositions fussent-elles meilleures, encore se trouveraient-elles hors de place. Porter le roman sur la scène, c'est le défigurer; le roman supporte mille choses que la scène ne tolère pas.
Dans un roman frivole aisément tout s'excuse,
aditBoileau. Peut-être s'il eût pu lire Gil Blas^ aurait-il parlé du roman avec plus de respect. Quoi qu'il en soit, on lit un roman tout mauvais qu'il se trouve; tel est le reste d'enfance qui demeure chez l'homme, même le plus grave ; seulement on a parfois la précaution de ne le commencer que vers la fin. Si grande est, au fond, la diflférence entre les deux genres, que le roman, comparé à la scène, relève à peine de l'art. Les romans d'alors étaient d'ailleurs fort mal faits ; on ne se bornait pas à y créer les personnages, invention légitime, on y supposait aussi des contrées fantastiques ou allégoriques; on avait, par exemple, une reine de Gaindaye. Je me représente le public assistant à ces représentations comme une troupe de grands enfants, battant des mains aux
PRÉDBCESS1SUR8 DE CORNEILLE. Ai
marionnettes ou à Barbe^Bleue. Et pourtant ce public faisait partie d'une grande nation, intelligente par excellence. Quelle distance de là à la scène grecque et au public nourri de la gravité et de la passion des grands tragiques! Reportons - nous aux jours où Eschyle captivait les Athéniens par la représentation des Perses l
Nous nous conformons à la tradition plutôt qu'à la réalité en nous occupant de Rotrou avant d'arriver à Corneille. Corneille, dit-on, appelait Rotrou son père, quoique lui-même eût commencé le premier, A quelques égards, en efifet, Rotrou a pu être Tintroducteur de Corneille; mais, en tout cas, il ne l'aurait introduit que dans la région moyenne du noble tempéré, tandis que ce fut Corneille lui-même qui enseigna à Rotrou la route du sublime. On pourrait d'ailleurs comparer leurs succès divers auprès de la muse tragique à ceux des rivaux dont l'aventure donna naissance à la comédie de Méliie. Un des amis de Corneille le conduisit chez une jeune demoiselle de laquelle il était occupé ; celle-ci trouva le nouveau venu plus aimable et le préféra à l'autre. On ajoute que cet incident détermina la vocation du grand Corneille
Ce qu'il y a de certain, c'est que Rotrou, né trois ans après Corneille, et débutant au théâtre au même âge que ce dernier, c'est-à-dire trois ans après lui, ne produisit ses deux bonnes pièces, Vmceila^ et
SainUGemUy qu^après les chefe-d*œuYre de Corneille, et que la distance qui sépare ces deux drames des autres œuvres de Tauteur, marque suffisamment la source où il a puisé. Corneille procède de lui-même, quoique son génie, allumé au contact de la littérature espagnole, ait pu s'épurer à l'exemple des bienséances nouvelles, introduites par Rotrou. Il eut peu de commerce avec les anciens. Sénèque le tragique seul était connu de lui; encore le connaissait-il mal Par ses seules forces Corneille a enfanté un idéal ; il s'est élevé d'un coup, non-seulement à une hauteur extraordinaire , mais à une conception nouvelle de l'art. Quand un écrivain, quand un artiste a créé un idéal, on se précipite dans la trouée qu'il vient de faire, comme les bataillons suisses sur le corps de Winkelried. On n'a pas découvert soi-même, mais on vient à bout de comprendre ; on a l'air d'égaler le maître; à certains égards même on l'égale , mais il n'en demeure pas moins le maître. Ainsi M. de Chateaubriand et ses imitateurs ; ainsi dans toutes les sphères de la vie. Il en est du champ de l'humanité comme de celui de Sempach :
L'œuvre qu'un seul commence un grand peuple Tachève,
Chacun des successeurs de Colomb a pu dire : « J'ai fait le même voyage. » C'est ce qui arriva à Rotrou après Corneille.
Rotrou commença donc à dix-neuf ans par la colïiédie de Y Hypocondriaque ; puis il mit rapidement au jour le reste de son théâtre. On a de lui trente-
ki JEAN ROTIIOU.
cinq pièces, comédies, tragédies, tragi-comédies. Tout fut bien accueilli du public. Il s*y trouve quelques imitations de l'antique : Hercule mourant , Anti" gone^ Iphigéniej Les Sosies, imités de V Amphitryon de Plaute. Le reste, sauf ses deux chefs-d'œuvre, ne se compose que de pièces romanesques ; c'est le genre des Nouvelles de Cervantes, mais avec moins de bonheur. Le seul intérêt de ces pièces gît dans les évé- • nements; d'ailleurs on n'y trouve aucune vraisemblance ; il s'y rencontre un mépris complet de l'histoire; il n'en est question que pour la défigurer; le lieu de la scène est volontiers choisi dans des contrées lointaines, à demi barbares, où l'imagination du spectateur pouvait se donner pleine carrière ; on y voit force infantes de Hongrie ou de Dalmatie. De nos jours, les perfectionnements de la police ont fait grand tort à ce genre d'intérêt. Et pourtant, des défauts semblables n'ont pas fait mourir les pièces de Shakespeare.
Rotrou avait déjà trouvé le secret de frapper fort plutôt que juste; il ne ménage ni l'imagination ni les nerfs du spectateur. Voyez, par exemple, le drame de Grisante : l'héroïne a essuyé la plus cruelle des injures ; elle va se plaindre à son mari qui la maltraite. Elle adresse ses reproches au coupable ; elle le trouve repentant : pour expier son crime, il se tue. Elle prend sa tête sanglante, l'apporte à son mari, et se tue à ses yeux.
Malgré ce manque démesure et de naturel, il y a dans Rotrou quelque chose qui plaît. C'est un génie
JEAN ROTHOU. 45
facile y une veine heureuse qui s'accorde tout ^ une variété, une agréable abondance, Timagination riante d'un homme de plaisir, une liberté de mouvements jusqu'alors inconnue, des couleurs peu assorties, mais brillantes et flatteuses, la flexibilité de la versification, la souplesse de la période. En un mot, Rotrou a de la grâce , et même de ce genre de grâce que comportent les écrits sérieux. On peut citer comme exemple dans Hercule mourant la prière d'Hercule à son père Jupiter :
Que ce globe azuré soit constant en son cours; Qu'à jamais le soleil y divise les jours; Que d'un ordre éternel, sa sœur brillante et pure, Aux heures de la nuit, éclaire la nature; Que la terre, donnée en partage aux humains, Ne soit jamais ingrate au travail de leurs mains; Que le fer désormais ne serve plus au monde Qu'à couper de Gérés la chevelure blonde ; Qu'une éternelle paix rèpe entre les mortels; Qu'on ne verse du sang que dessus les autels; Que la mer soit sans flots, que jamais vent n'excite Contre l'art des nochers le courroux d'Amphitrite; Et que la foudre, enfln, demeure après mes faits. Dans la main de mon père un inutile faix.
Voici de la grâce encore, mais d'un autre genre. Hercule est aux genoux d'Iole, qui fait de la tapisserie :
Qu'avec moins de travail les mains de la nature Ont bien mis sur ton teint de plus douce peinture! Attends qu'au naturel je figure ces lis Dont elle a ton beau sein et ton front embellis. Que lu serais charmée, et qu'en ce beau visage Je proidrais le dessin d'un agréable ouvrage! Si je gâte ces fleurs, tu les peux corriger; Ton aiguille à mes doigts est un faix bien léger.
46 i£AM ROTBOU.
Laure persieuiée et Don Bernard de Cabrére, écrits en général avee aisance, et même parfois avec charme, contiennent des expressions, des vers, des fragments dignes d'être signalés. Ainsi dans Laure, rhéroïne, à l'aspect plus favorable que présente un moment sa destinée, se demande :
Quel fruit puis-je espérer des caresses du sortP
Et plus loin son amant, à qui l'on vient de persuader faussement qu'il est trompé par elle, s'écrie dans sa douleur :
Qu'on a blessé mon ccBur en guérissant noa vue! Car enfin, mon erreur me plaisait inoonoue; D'aucun trouble d'esprit j€ n'étais agité. Et l'erreur n^e servait plus que la vériié«
Ailleurs Laure cherche à engager le prince qu'elle aime à épouser la princesse de Pologne :
Ne lui préférez pas une iille inconnue,
Étrangère, sans biens, et dont l'extraction
Avec votre naissance est sans proportion.
Oui, seigneur, épousez, quelque ardeur qui vou;s ^res&e,
Linlérét de l'État bien plus qu'une maîtresse ;
Le peuple est en ce point plus heureux que les rois,
Qui n'ont pas cofl^me lui la liberté du dûnx,
Qu*attachés par leur rang au bien de leurs provinces,
lis épousent en serfs et leurs sujets en princes.
Don Bernard de Cabrère est une peinture agréable et vive de la réussite d'une part, et du guignon de l'autre, s'attachant sans relâche à deux amis espagnols, sans altérer le noble et constant attachement qui les unit en dépit d'une fortune si diverse :
Je sais que le destin, qui dispense les rangs, Tient, pour nous les donner, des cfaemifis tUfférents,
IIAN ROTAOtJ. V!
Par des chemius divers élève aux grandes dioses. Et les sème à son gré d*épines ou de roses.
Plus loin nous retrouvons la même idée un peu plus développée :
Quelque ressort du ciel, où nous ne voyons gouUé, Fuit prendre à aos destins cette diverse route, Fait que par des nœuds d'or le roi m'attache à lui ;
Mais ses décrets, sans doute aussi sages que saints, Sons «fi si grand malheor cacbent de grands desseî&s. J'en présume pour vous quelque grande aventure, Kl do\ite avec raison si ma route est plus sûre.
Don Lope, négligé par le roi qui ne le connaît pas 9 et qui s'écrie en le voyant :
Q«el est cet fcome, à ciel I
Répond :
Homme! oui, sans me ftatter C'est une qualitié dont je me puis vanter. Oui, seigneur, je suis homme, et quelquefois plus qu'homme, Quand je crois trop Vardeur qui pour vous me consomme, Et qBffnd, dans les dangers où fou me voit cmtiV) Je crois être immortel et ne pouvoir périr.
Les deux ouvrages les plus intéressants, en un sens les seuls intéressants de Rotrou, sont Saint- Genm el Vene^slaSy donnés tous deux dix «ins après le Vid. Sut Saini'Gmest^ ce drame inséré dans un autre, dont faction est la représentation d^une autre tragédie, il faut lire Tanalyse que M. Sainte-Beuve feu a donnée dans son Bisloire de Port-Royal (1). Le sujet est intéressant; c*esl la conversion du comédien Genest, qui, jouant devant Tempereur Bioclélîen le
(0 Hiitoire de Pori^Soyal, tome I» page9 159 et suivante!*
48 JEAN HCiaou.
rôle du chrétien Adrien , se trouve tellement saisi par les sentiments du personnage qu'il représente, qu'il finit comme lui par le martyre. On remarque dans cette pièce des vers partis du cœur, heureux, concis, expressifs , en beaucoup plus grand nombre que dans les autres œuvres de l'auteur. Tout y est facile; le bel esprit n'y a rien gâté.
VeneeslaSj représenté la même année que Saint- Genest^ est emprunté à une pièce espagnole maintenant perdue. La scène se passe en Pologne, mais peu importe ; la tragédie est en dehors de toute couleur locale. Ceci reconnu, on se demande conmient il est possible qu'un auteur s'élève si fort au-dessus de lui-même, pour tant redescendre ensuite.
Il en faut convenir, tout n'est pas logique en ce monde, au moins tout n'est pas d'une logique visible. Le choix des sujets a quelque chose de mystérieux ; il faut répéter ici ce que dit le poëte :
11 est des nœuds secrets, il est des sympathies.
C'est bien de Rotrou qu'on peut dire: « Il fut brave a un tel jour; » car ce qu'il écrivit après Venceslas n'est pas meilleur que ce qui précéda SairU^Genest ; indice assuré que Rotrou était devenu le disciple, et parfois même un peu le copiste de Corneille.
Le sujet de Venceslas est un des plus beaux qui aient été mis sur la scène. Le vieux Venceslas, roi de Pologne, a pour fils aîné Ladislas, prince généreux, mais passionné et fougueux. Il a tué dans la nuit et
par erreur son frère, croyant rencontrer en lui le duc de Courlande qu'il estime son rival. Il doit être puni. Pour la première fois, sauf Corneille, l'intérêt de la tragédie française repose sur une idée et non sur un enchaînement de faits. C'est une idée d'entre les plus belles, les plus nobles, que jamais poëte ait eu à développer : la paternité dans un homme publie, la nature aux prises avec la loi, l'inviolabilité absolue du droit , la préférence due au salut public : Yen* ceslas ne pardonne et ne peut pardonner qu'en s'a* néantissant, c'est-à-dire en cessant d'être roi.
Quand l'extraordinaire se joint au vraisemblable, comme dans la péripétie finale de Venceslas, alors la jouissance du spectateur est grande. Mais s'il est na* turel que tout le monde soit touché de cette idée, comment ne F est-on pas d'une idée toute pareille transportée dans la sphère des relations de l'homme avec Dieu ? Dieu aussi, le roi des rois, pardonne en abdiquant. Nous admirons dans Venceslas cette cor«> dition de l'absolue inviolabilité de la justice : pourquoi ne l'admirons-nous point hors de là ?
Outre la beauté du sujet, il faut apprécier celle du caractère propre que Rotrou a donné à Venceslas. Après avoir conçu cette grande idée du cœur du père en lutte avec le devoir du roi, l'auteur pouvait fléchir à l'exécution et rester au-dessous de lui-même dans la mise en œuvre. Mais ici l'exécution est égale à l'idée. Au premier coup d'œil il semble que la pièce devrait être intitulée Ladislas; mais, au fond, c'est bien le père qui en est le héros ; il y a en lui
50 JBAN ROTROC.
une noblesse, une gravité, une onction, qui ne se retrouvent au même degré dans aucun rôle. Alvarez, dans Alzire^ est celui qui s'en rapproche le plus; mais la touche de Rotrou est bien autrement ferme que celle de Voltaire; Yeucesias est le type accompli du père, et l'on s'étonne que M. de Chateaubriand l'ait oublié dans son Génie du Chri$liani$me. Les au* ires caractères sont nobles et vrais, assez profonde^ ment fouillés, bien dessinés, bien soutenus. Ladislas est redoutable; il n'est pas viK Tout cela est vif et grand, sans être exagéré ; ces caractères, d'ailleurs, ne sont pas romanesques, autre beauté. Un défaut léger, toutefois, ne saurait être passé sous silence.
Gassandre, objet de la passion de Ladislas, et qui allait épouser le frère que celui-ci a tué, remarquable par la force de son caractère, après avoir, comme Chimène, demandé au roi le châtiment du coupable, se joint au reste de la famille pour implorer sa grâce, et ensuite ne repousse pas assez vivement la perspective de Tépouser lui-même un jour,
La contexture de la pièce est savante et admirable; Racine n'est pas plus parfait sous ce rapport. L'action a des moments divers ; à plusieurs reprises^ elle parait prête à se dénouer; mais le fil se renoue de hû'^même par des incidents toujours vraisemblables, parce qu'ils découlent du caractère même des personnages. Ladislas, par exemple, irrité et lassé des refus de Cassandre, pense avoir renoncé à die et tente de l'abandonner au duc de Courlande, qu'il en croit épris. Mais au moment où le duc, attaché à la
priacesse, sœur de Ladislas^ et pressé d'accepter le prix de ses services, va enfin, pour la seconde fois, prononcer le nom de celle qu'il aime, la passion de Ladislas se rallumée ;
Duc, eneore imia fols, ]e vous ferme la lidueiiêf Et ne vous pu» souffirir votre pr^oa^tiofl.
Insolent!
LADISLAS
J'ai saos friiii vaineii mst passion :
Pour souffrir son orgueil, seigaeur, et vous complaire» J*ai fait tous les efforts (pe la raison peut f^re ; Mais en vain mon respect tâche k me contenir, Ma raison de mes sens ne peut rien obtenir. Je suis ma passion, suivez votre oolèf<>; Pour un fils sans respect perdez Tamour d'un pèrie ; Tranchez le cours du temps à mes jours destiné, Et reprenez le sang que vous m'avez donné; Ou si votre justice ^rgne encor ma tête, De ce présomptueux réi^tez la requête, Et de son insolence humiliez l'excès, Ou 4sa mort k llnstant en suivra le succès (1 ).
L'assassinat nocturne est de même fort vraisemblable, ainsi que le coup de théâtre qui montre le duc aux yeux de Ladislas, au n^oment où celui-ci vient de s'en avouer le meurtrier. Le style est vrai, noble, réglé par la bienséance, nerveux, plein de verve. Marmontel a cherché à rajeunir un pea le texte, et en général, il y a réussi.
Quelques fragments surtout sont d'une rare beautés
(i) Acte m, scène Y;
52 JEAN IIOTROU.
Dès la première scène nous voyons Venceslas faire le tableau des devoirs d'un roi :
Un roi vous semble heureux, et sa condition
Est douce au sentiment de votre ambition ;
Il dispose à son gré des fortunes humaines.
Mais, comme les douceurs, en savez-vous les peines?
A quelque heureuse fin que tendent ses projets,
Jamais il ne fait bien an gré de ses sujets:
11 passe pour cruel s'il garde la Justice;
S'il est doux, pour timide et partisan du vice;
S41 se porte à la guerre, il fait des malheureux ;
S*il entretient la paix, il n'est pas généreux;
SMl pardonne, il est mou; s'il se venge, barbare;
S'il donne, il est prodigue; et s'il épargne, avare;
Ses desseins les plus purs et les plus innocents
Toujours en quelque esprit Jettent un mauvais sens,
Et Jamais sa vertu, tant soit-elle connue,
En Testime des siens ne passe toute nue.
Si donc, pour mériter de régir des États,
La plus pure vertu même ne suffit pas^
Par quel heur voulez-vous que le règne succède
A des esprits oisifs que le vice possède.
Hors de leurs voluptés iricapables d'agir,
Et qui, serfs de leurs sens, ne se sauraient régir (4)?
Plus loin 9 le poëte nous montre le sommeil fuyant les yeux d'un roi :
J'ai mes raisons qui bornent mon sommeil.
Je me vois, Ladislas, au déclin de ma vie; Et sachant que la mort Taura bientôt ravie, Je dérobe au sommeil, image de la mort, Ce que Je puis du temps qu'elle laisse à mon sort. Près du terme fatal prescrit par la nature. Et qui me fait du pied toucher ma sépulture. De ces derniers instants dont il presse le cours, Ce que J'ôte à mes nuits Je l'ajoute à mes Jours. Sur mon couchant, enfin, ma débile paupière Me ménage avec soin ce reste de lumière (2).
(1) Acte 1, scène I. (») Acte IV, scène lU.
JEAN ROTAOU. S3
Voici la scène où le père vient annoncer au fils son arrêt :
LADISLAS
Venez-vous conserver ou venger votre raceP M'annoncez-vous, mon père, ou ma mort ou ma grâce?
VBNCESLAS.
Embrassez-moi, mon flis.
LADISLAS
Seigneur, quelle bonté !
Quel effet de tendresse et quelle nouveauté! Voulez-vous ou marquer ou remettre mes peines? Et vos bras me sont-ils des faveurs ou des chaînes P
VBNCESLAS.
Avecque le dernier de leurs embrassements, Recevez de mon cœur les derniers sentiments. Savez-vous de quel sang vous avez pris naissance?
LADISLAS
Je l'ai mal témoigné, mais j'en ai connaissance.
VKNCESLAS.
Sentez VOUS de ce sang les nobles mouvements?
LADISLAS
Si Je ne les produis, J'en ai les sentiments.