‹ Poètes du siècle de Louis XIVChapitre 30 sur 93 · THÉSÉE · texte numérisé non relu

THÉSÉE

Je l'aime, Jusqu'à mourir du coup dont 11 sera percé (4).

Sosie ne dirait pas mieux.

En général) cependant, l'énormité chez Corneille n'est pas dans les détails ; elle découle du sujet : la fausseté de Tidée principale se répand sur tout le reste. Sophonisbe^ par exemple, est le chef-d'œuvre du faux; c'est le patriotisme de la fille d'Âsdrubal, qui, poussé au delà des bornes, là rend aussi absurde qu'odieuse,

(1) Acte m. Mène Y.

166 PIEIIRR CORNEILLE,

Quant à la langue, il est nécessaire de la distinguer du style. Le style est à Tesprit ce que le ca* ractère est à l'homme; le style est le caractère, la physionomie de la parole. Un auteur est responsable de son style; il ne Test pas de la langue employée de son temps. Corneille, qui n'est pur que lorsqu'il est sublime, Corneille, dont le style est marqué à un ca*r chet si individuel, s'est laissé aller à une foule de négligences et de tournures de plus en plus incorrectes. Il n'a pas gâté la langue de son époque ; maïs ce que Pascal fit pour la prose, il n'a pas su le faire ,pour la langue poétique ; il ne Ta pas améliorée. Ce mérite était réservé à Racine. Plus Corneille a avancé dans sa carrière, plus il a reculé dans son langage. Voici quelques exemples de ce style qu'on peut appeler barbarescent.

Dans TUe et Bérénice (1670), Domilien dit en parlant du don que celle qu'il aime lui a fait de son cœur :

Et ce don fut Teffet d'une force imprévue, De cet ordre du ciel qui verse en nos esprits Les principes secrets de prendre el d'èirepris(l).

(i) Acte 11, scène II. — 11 est assez curieux de comparer Corneille avec luimême dans la Suite du Menteur, qui est de J653, et où l'on trouve déjà U même idée :

Qoand les ordres du ciel nous ont faits Tun pour raotre,

Lys«, c'est un accord bientôt fait qna le n6tre;

8ii main, entre les cœurs, par un st>cret pouvoir,

fiimo l'intelligence avant que de se voir ;

Il prA|>are si bien Tamant et la maîtresse.

Que leur Ame, au seul nom, s'émeut et s'intéresse

On s'e«time, on ae cherclie, on «'aime en un momeq

Tout ce qu'on s'entredit persuade aisément,

El sans s'inquiéter d'aucunes peurs frivoles,

La foi aeuible lourir au-devaut des paroles.

(Acte IV, scène IJ

Voici d'autres exemples ;

Et trouva de la gloire à choisir mon refus (1).

A moins que de leur voix (des dieux), Tàme la plus crédule

D'un miracle pareil ferait quelque scrupule (2)...

J*ai vu Rome en état de tomber sous vos lois (3).

La guerre est journalière et sa vicissitude

Laisse tout Tavenir dedans rincerlilude (4).

Et pour ne pas user vers vous d'un mol trop rude (5).

Tout ceci est tiré du premier acte de Sophonisbe^ donnée en 1663. Dans Andromaque (1 667)^ nous ren^ controns encore une seule de ces locutions vieillies :

Ah! que vous me gênez (S)!

Mais prenons IphigémCj qui est de 1674, et Surina^ représenté la même année, et nous verrons en présence deux langues à quarante ans Tune de l'autre :

Et c'est quelque douceur, Mais légère, mais faible, et qui me gêne l'âme (7). Madame, ce refus n'est point vers lui mon crime (8). Et partout votre gloire a fait de tels éclats, Que les filles de roi ne vous manqueront pas (9). Et s'il en est un prix dont vous fassiez état (10). Il trouve des raisons à refuser ma fille, Mais fortes, et qui même ont si bien succédé, Que, s'en disant indigne, il m'a persuadé (11). Comme si, pour vous plaire et les inquiéter, Dans le trône avec vous Tamour pouvait monter (42).

Ces tournures n'étonnaient pas le public, qui était bien en arrière de Racine. Mais la gloire de Racine

(0 Sophonisbe, acte I, scène II. (3) SophanUhe, acte I, scène UI.

(3) Sophonisbe, acte I, scène IIL (4) Ibid.

(5) SophonUbe, acte I, scène IV. (6 ) Racine. Andromaque, actell, scène IV.

(7) Acte I, scène 1. (8) Acte V, scène II.

(9) Acte I, scène III. (lO) Acte III, scène II.

(Il) Acte m, scène IIL (i 3) Jbid.

168 MmE coRNEiiie.

s'en accroît; il sut disceîûêr dd quel côté se dirigeait l'esprit de la nation ; il fit d'autorité un triage entre les expressions; il Consacra d'avance la langue qui allait devenir celle de la Finance. J'éstimé, Messieurs, que ce mérite n'a pas été suffisamment relevé» Peut~ être cela tient-ll à ce que le remarquable phénomène d'un changement si complet dans la langue ne s'est p&É repféëenté depuiil lors. Preûezj Messieurs, lé Génie du ChristiànUmè ; comparez-le aux écrits de nôtre époque, de la présenté année, si vous le voulez ; vous ne trouverez pas le même style, mais malgré le temps écoulé, ce sera toujours la même langue, tandis qu^au milieu du public qui s^ empresse autour de Racine, Corneille, avec ses phrases passées de mode, représente assez bien le grand Sully arrivant à la cour dé Louis XIII soui le costume et la fraise de Henri IV. Il y a en lui Une opiniâtreté de génie et une inflexibilité d'allures qui devaient, plus tôt qu'à d'autres, lui dottuer l'apparence sUraUfiêe, maîâ qui étaient presque inséparables de la fonction qu'il eut à remplir.

On a coutume d^ envisager les mauvaises pièces de Cornôille oomUie les fi*uits avortés d'une verve épuisée. Il n'en est pas ainsi; ses revers viennent moins de faiblesse que de force mal employée. Il s'égare, il ne tombe pas ; il marche dans le mauvais chemin d'un pas rapide et résolu é Aucun sujet heureux, aucun caractère bien conçuy aucune idée d'ensemble qu'on puisse accepter; le sentiment de l'humanité vraie s'est perverti ; mais la forcé de la peni^ée

VIEMIB COnMBlLLE, t68

et de l'expression subsiste. Voltaire a plus manqué de respect que de justice dans ses jugements sur les œuvres de cette période. De ce chaos» cependant, sortent parfois des éclairs éblouissants s Corneille a des n^oments lucides, des passages sublimes, Il est pénible d'avoir à critiquer un tel génie, et c'est pour nous en dédommager ensemblei Messieurs, que je veux vous citer quelques-uns de ces fragments. Voyez, par exemple, l'exposition entière dHOih^n, Je n'en répète que ces quatre vers \

Je les voyais tous trois se hâter sous un mattre, Qui, chargé d'un long âge, a peu de temps à Tétrei Et tous trois à Tenvi s'empresser ardemment A qui dévorerait ce règne d*un moment (4).

Quelques scènes plus loin, se trouve ce portrait d'Ôthoti, qui aspire à l'empire ;

Ail ! pour éti être digne, il Test, et plus que tous ;

Maïs aussi, pour tout dire, tl en sait trop pour Doud,

Il sait trop ménager ses vertus et se6 tices.

Il était, sous Néron, dé toutes ses déliceâ;

Et la Lusitanie a vu ce même Othon

Gouverner en César et juger en Catoii.

Tout favori dans Rome, et tout maître en protinée,

De lâche courtisan il s'y montra grand prince ;

Et son âme ployante, attendant l'avenir,

Sait faire également sa cour, et la tenir.

Sous un tel souverain nous sommes peu de Chose ;

Son soin jamais sur nous tout à fait ne repose;

Sa main seule départ ses libéralités;

Son choix seul distribue états et dignités.

Du timon qu*il embrasse il se fait le seul guide,

Consulte et résout seul, écoute et seul décide;

Et, quoi que nos emplois puissent faire de bruit«

Sitôt qu'il nous veut perdre, un coup d'œil nous détruit (2^

(0 Acte t, icène î. ()) Acte tl, ieine tV.

170 PIERRE CORNBItLE.

Dans ce même Perïharite où nous avons signalé le révoltant, Tincroyable, et qui est d'ailleurs écrit avec une remarquable fermeté, on peut admirer, entre autres beaux morceaux, Rodelinde motivant ainsi sa haine pour Grimoald :

Il est vaillant, il règne, et comme il faut régner ; Mais toutes ses vertus me le font dédaigner. Je hais dans sa valeur l'effort qui le couronne ; Je hais dans sa bonté les cœurs qu'elle lui donne ; Je hais dans sa prudence un grand peuple charmé; Je hais dans sa justice un tyran trop aimé; Je hais ce grand secret d'assurer sa conquête, D'attacher fortement ma couronne à sa tète; Et le hais d'autant'plus que je vois moins de jour A détruire un vainqueur qui règne avec amour (1).

Dans Suréna^ la dernière des tragédies de Corneille, voici un passage qui mérite d'être signalé :

Que tout meure avec moi, madame : que m'importe

Qui foule après ma mort la terre qui me porte?

Sentiront ils percer, par un éclat nouveau,

Ces illustres aïeux, la nuit de leur tombeau?

Respireront-ils Tair où les feront revivre

Ces neveux qui peut-être auront peine à les suivre,

Peut-être m feront que les déshonorer,

Et n'en auront le sang que pour dégénérer?

Quand nous avons perdu le jour qui nous éclaire,

Celte sorte de vie est bien imaginaire;

Et le moindre moment d'un bonheur souhaité

Vaut mieux qu'une si froide et vaine éternité (2).

Et, vers la fin de la pièce, ce vers :

Non, Je ne pleure point, madame, mais je meurs (3). Sophonisbey même, a quelques beaux vers. En re-

(0 Acte 1, scène II. (2) Acl^ I, scène III. (S) Acte V, scène V.

cevant du poison envoyé par Massinisse^ Sophonîsbe s'écrie :

Voilà de son amour une preuve assez ample.

Mais, s'il m'aimait encore, il me devait l'exemple (1).

Et plus bas, quand elle dit à sa rivale Éryxe :

Il est vrai que Tétat où j*ai su vous le prendre M*est pas du tout le même où je vais vous le rendre : Je vous Tai pris vaillant, généreux, plein d'honneur, £t je vous le rends lâche, ingrat, empoisonneur; Je Tai pris magnanime, et vous le rends perfide (2).

Enfin, le dénoûment de Tile et Bérénice est certainement supérieur pour la situation et la noblesse des sentinients à celui de la Bérénice de Racine. Il y a la différence du langage enchanteur de Racine ; c'est le timbre mélodieux à côté de la voix rauque ; mais ceci admis, on peut écouter Corneille avec un vif intérêt et jouir de la noble fierté de Théroïne. Écoutons Bérénice :

Grâces au juste ciel, ma gloire en sûreté N'a plus à redouter aucune indignité.

J'éprouve du sénat Tamour de la justice. Et n'ai qu'à le vouloir pour êire impératrice... Rome a sauvé ma gloire en me donnant sa voix; Sauvons-lui, vous et moi, la gloire de ses lois; Rendons-lui, vous et moi, cette reconnaissance. D'en avoir pour vous plaire affaibli la puissance. De l'avoir immolée à vos plus doux souhaits. On nous aime; faisons qu'on nous aime à jamais... C'est à force d'amour que je m'arrache au vôtre; £t je serais à vous si j'aimais comme une autre (3).

Je vous engage, Messieurs, à lire la dernière scène

(I) Aclc V, scène H. (2) Acte V, scène IV. (S) Acle V, scène V

172 PIKRRB CORNEILLE.

des deux Bérénice^ et à en faire Tous^mêmes là œtti* paraison*

Nous n'avons rien dit du Menteur ni de la Suite du Menteur. Nous les réservons pour le moment où nous nous occuperons de la comédie.

Un mot cependant sur Psyché ^ composée en 1 670, et de moitié avec Molière, qui a fait tout le premier acte, la première scène du second et là première scène du troisième, Tout le reste est dû à Corneille; on y trouve une preuve manifeste de ôé que nous disions tout à rheure dô ses fiaicultéô égarées, mais non kff^U blies, C'est une fratcheur, une jeunesise de ôoetir, iiûô grâce enchanteresse^ d'autant plus teniarquable!^, qtlé l' auteur avait alôré doixantcHiuatre anô. En voici tieûit passages. J'espère, Messieurs, que vous exôuséfôît Ifôtre professeur si lé charme de l'expression îiôus amène à nous occuper d*une nature dMmpressions qui ne convient guère ni à lui^ ni à vous» C'est Psyebé qui s'adresse à l'Amour :

Par quel ordre du ciel, que je ne puis comprendrei

Vous dis>je plus que je ne dois»

Moi, de qui la pudeur devrait du moins attendre Que vous m'expliquassiez le trouble où je vous vois? Vous soupirez, seigneur, ainsi que je soupire; Vos sens, (;omme les miens, paraissent interdits^ C'est à moi de m'en taire, à vous de me le dire; Et cependant c'est moi qui vous le dis (4/.

Et plus. loin ;

PSïcaÂ* Des tendresses du sang peut-on être jaloux?

(0 Acte HT, seèiie HT.

flBRRS «eRNKlLLR. 173

l'amour.

Je le suis, ma Psyché, de toute la nature; Les rayons du soleil vous baisent trop souvent; Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent;

Dès qiill les flatte, j'en murmure ^

L*air même que vous respire;, Avec trop de plaisir passe par votre bouche ;

Votre habit de trop près vous toucbo;

Et sitôt que vous soupirez

Je ne sais quoi qui m'effarouche, Craint parmi vos soupirs des soupirs égarés (1),

Il fallait ce charmant petit phénomène pour nous révéler tout Ck)raeillô»

Corneille fil encore Tentreprise de traduire en vers YJmUatim de Jésus- Christ. Le premier livre fut publié en 4651; l'ouvrage entier parut de 1665 à 1666. La réussite ne fut pas heureuse. Elle fit peu d'honneur à l'auteur. Il y a beaucoup de beaux vers, il y a même des morceaux admirables, mais ils sent Gomme noyés dans T ensemble. L'esprit général du livre s'accommodait mal d'une traduction en vers, et le génie de Corneille répugnait au genre de cette œuvre. On peut dire que jamais il ne l'a bien tra-» duite. Parfois il en a donné des équivalents; mais ce qu'il a fait de mieux ne reproduit pas le caractère de l'original. Voici up de ces équivalents, vraiment admirables; aussi, Messieurs, a-t-il beau être connu, nous aimons à le répéter :

0 Dieu de vérité, pour qui seul je soupire Unis-moi donc à toi par de forts et doux nœuds !

(OActf ni,scèntIII.

174 l'IEARB CORNEILLE.

Je me lasse d'ouïr, je me lasse de lire. Mais non pas de te dire :

Cest toi seul que je veux.

Parle seul à mon âme, et qu*aucune prudence.

Qu'aucun autre docteur ne m*explique tes lois;

Que toute créature, à ta sainte présence, Simpose le silence.

Et laisse agir ta voix (4).

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