‹ Poètes du siècle de Louis XIVChapitre 34 sur 93 · JUNIE · texte numérisé non relu

JUNIE

Que faites-vous?

C'est votre frère. H^as ! «'est un amant jaloux ! Seigneur, mille malheurs persécutent sa vie : Ah! son bonheur peut-il exciter voire envie? Souffliez que, de vbs emsarsf raipproeliaiit tes lîens^ Je me cache à vos yeux et me dérobe aux siensi Ma fuite arrêtera vos discordes fatales; Seigneur Jlrai remplir le nombre des vestales;

Uiàn RAGIMB. 3S3

Ne hd disj^teft j^ua mes vœini ii>fortaiié&; Souffrez que les dieux seuls en soient importunés.

L'entreprise, madame, est étraage et soudaine.. Dans ses appartements, gardes, qu'on la ramène. Gardez Britannicus dans celui de sa sœur

C'est ainsi que Néron sait disputer un cœur !

PriAce, sans firriter» cédons à cet orage«

NÉfton* G»^de$« oJoéissez, sans tarder davantage (4).

Pais yîennent Burrhiis, nom devenu synonyme de VÏBÛemiÀe probité et de )a franchise austère ; Nar^ eisse, type du flatteur et du scélérat. Un caractère pareil donne lieu à cette question : Est*il permis de représenter sur la scène ces personnages absoTument pervers, pour qui le crime est une volupté et presque Hiie gloire, et dont la bassesse égale Tatrocîté ? Nous supportons la vue d'im Néron, secouant ses entraves et se séparant pour jamais de la vertu qui lui a longtemps imposé. Mais pouvons-nous supporter également la scélératesse froide et consommée d'un Narcisse? Il y a plusieurs réflexions à faire là-dessus* Comme il existe au tond de notre âme à tous un sen-^ timent de moralité qui fait que nous serions fatigués de la vue prolongée d'une scélératesse sans modification et sans mélange, il faut user de quelques ménagements dans la peinture de (^ractères pareils* Le pre-

(0 Acte UI» scène VUI»

mier, c'est de les placer parmi les personnages secondaires; le second, c'est de ne pas leur faire étaler les abominables maximes qui les dirigent. Racine, on peut le dire, a satisfait à tous deux. Le vers fameux :

Et, pour nous rendre heureux, perdons les misérables (Oi

où Narcisse semble applaudir à sa propre méchanceté, n'est qu'un seul mot arraché à l'ivresse et pour ainsi dire à l'enthousiasme du crime. Il est bon encore d'éviter la rencontre d'un personnage pareil avec un caractère très vertueux ; une disparate de ce genre produit dans l'âme du spectateur une souffrance morale qu'il ne pourrait endurer longtemps. Racine l'a senti, et a sagement retranché de son drame une scène entre Burrhus et Narcisse, qui, dans son premier plan, ouvrait le troisième acte.

Et quelles admirables études que ces deux carao* tères d' Agrippine et de Néron , de Néron surtout 1 Mais celui-ci est le grand intérêt et le nœud véritable de la pièce; nous y reviendrons. La Harpe a analysé avec bonheur et détail le rôle d' Agrippine; il a signalé tour à tour l'adroite habileté avec laquelle elle semble plier un instant devant le terrible pouvoir de Néron, puis les éclats de fierté qui jaillissent de cette âme hautaine, à la moindre apparence de succès. L'ensemble de ce rôle fait encore mieux ressortir r atrocité froide de celui de Néron; Agrippine n'est pas un monstre comme la Cléopâtre de Rodo^

(0 Acle U, scène VUI.

JEAN RACniE. 225

gune: c'est un personnage criminel, mais humain, qui a son genre de grandeur; une mère ambitieuse, qui s'est chargée d'attentats pour asseoir sur le trône UQ fils dont elle espérait partager la puissance. Trompée dans son espoir , elle ne se glorifie pas de son passé ; elle gémit de n'avoir commis que des forfaits perdus; elle cherche à détourner du crime par ses discours celui qu'elle y a conduit par son exemple.

Le dénoûment est malheureux. Aristote préfère ces dénoûments-là , mais sans dire pourquoi. Sans doute parce qu'ils sont plus tragiques; mais aussi, mais surtout parce qu'ils sont un exercice donné au courage de l'âme et à la foi. On ne connaît pas la forcel d'un ressort avant d'avoir pesé dessus. La plus vitale des réactions c'est celle de la foi contre la vue ; pour l'homme, le monde spirituel est là tout entier. Dans l'art, c'est de là que provient l'émotion supérieure. S'il y a de la consolation à voir le triomphe du bien, il y a, pour celui qui croit à l'ordre étemel et aux lois suprêmes, de la joie à se redresser, à protester dans sa faiblesse contre la force injuste. C'est Galilée, frappant la terre du pied : E pur si muove. C'est, dans un ordre bien plus élevé, ce cri prophétique : « Tou- « tefois mon droit est auprès de l'Éternel, et mon Œ œuvre auprès de mon Dieu (1). »

Dans Britannicus, l'appel à la force invisible est le plus impérieux et le plus exigeant; car la mort de Britannicus est tout à fait injuste, et il n'y a là ni la punition du crime, ni le spectacle de l'homme fort

(0 Ésaïe, XLIX, 4.

am prises »v^c la mauvaise foxtim^. H feut qui i« speclatôup lui-mêmô «oit o^ parppniiag^li^.

D'ailleurs, Fintérêt; de la pitié u'eit pas i« plu9 prei^^ant daus pçtte tragédie* Britaauicus luinmême a tFQp peu d'importance daus Taçtiau pour- que TiRtér^t priuGipal roule ^ur lui. Pour qu'up pepsopnag^ touohe prpfoudémiuti il pe suffit pa$ de sou uialheur^ il faut qu'il supports le poids de Tactiou ; Britafiuicu» ne fait que la subir, il ne lutte pas. La douleur m^jne de ijuuie ue i^ous atteint pas très vivçmeut. i^ntérêt supérieur, l'intérêt philosophique est ici le premier ; U m est autreop^ent daus la plupart des pièces de ïia- «ue, quoique partout Racine soit vrai, intime, profpud. La question n'est pas de savoir si Britaunieus périra ; car il n'«^t pour nous qu^ la pierç§ de touche d@ Tème dff Néron. Ce n'est pas dans potrç seuaibi-' lité qu'e;it 1^ giéga de l'intérêt; c'est Vim9 qui le,p»-î s.«»t. C'est pour les parties le» plus aérieuie§ d^ i^atru ètrç moral que Boeing % écrit cettç tr^^gédie^ Le triompha dVue USture p^ryer^e sur les» ipoiqj^ at les espérapces d'uu§ éduca^tiou prudente i lea dél)utli 4'uue 8célér^te§8§ qui n\ pa» eu de noviciat, et dou^ la précoce liabileté fait rougir de leu^^ igflpr^^^ça les vétérans in&cu^ du çriiue , les premiers çugiss^ueieuts du tigre, à qui Tou voit, d'heur?^ en heure, pour ainsi dire, pousser les oncles et la furie i Véveil d'^ne âme féroce, qui, pliée pendant le soip^ieil des p^^^ ^ion^ à des habitudes xu^iraleg qu'elle n'ai^f^ TÛ 99 hait, à la première rencontre du crime refion^^it ^ç^ élément, et s'y précipite avec une indomptable im-

pétoosité ; la eriae terrible qui va décider daa» qm destinée individuelle du sort d'un empire et de celui du auuide; les puigsaneea du bien et du mal se disr putant avec une énergie pareille et des forcea iné* gales» la possefksiou d'une âme qui dès longtemps a fait son choix : tel est le spectacle austèr^i où le poëta BCHia convie ; tel est le véritable aiqet de la tragédie de Britawmuê: et Texôcution, sous tous les rapports» Qflt digne d'un aussi grand dessein.

Si Racine n'est paa le plus philosophe des poètes» il est parmi eux le premier des moralistes, et aucun de ses ouvrages n'est psychologiquement plus riche que BritarmicuB. Moraliste poëte, moraliste synthétique» il n'explique pas» il ne décompose pas : il révèle» il crée, il donne la vie» il fait palpiter» crier la nature; il Poblige à se trahir; identifié avec elle, il semble que ce soit lui-même qui se trahisse ; et mille traits épars» que chaque situation fait jaillir» en décelant rame du personnage» nous décèlent à nousmêmes.

Trois fois nous voyons Tâme de Néron assiégée par le mal. Cest Agrippine d'abord» devant laquelle Néron dissimule et persévère (I). C'est ensuite Burrhus : Néron cède un instante l'ascendant de la vertu ; bientôt il se relèvera; mais cependant il a cédé sin-

Qèrement^ parce qu'il a honte de se poi^er ea çri^wnel devant Rome et le mondé (2), Arrive Qçfin Narcisse, qui flatte tour à tour toutes les passions de Néron (3). C'est dans ce tableau effrayant et instructif que Racine

(t) Icto IV, êeèmm U. (s) Aide IV, scèM lU. (t) àiM ff, aotet lY .

9Slê JSAN lUGIIVB.

a le plus déployé son habileté à peindre le cœur humain. On est partagé entre Tadmiration pour le poète et Thorreur du spectacle en voyant Narcisse envelopper peu à peu Tâme qu'il pervertit, et qui fut un instant sûr le point de lui échapper. La crainte, l'ambition, la vengeance, l'amour, il essaye de tout. Cependant il échoue. Mais il s'adresse à l'amourpropre, et enfin il l'emporte : La Harpe en a fait judicieusement la remarque. C!omparez, Messieurs, cette scène, qui se termine par ce vers de Néron :

Viens, Narcisse ; allons voir ce que nous devons faire,

avec celle du Sertorius de Corneille, entre Perpenna et Aufide, où Perpenna, déjà résolu au meurtre de Sertorius, demande du temps pour y penser (1). La situation est la même. La défaite de l'âme n'est pas encore avouée, mais elle est visible aux yeux du spectateur.

La vérité de la peinture des mœurs est admirable. L'amour, chez Néron, a des nuances qui le rendent aussi effrayant que la haine ; c'est une volonté impérieuse de posséder la femme qui a charmé ses yeux, une ardeur voluptueuse où n'entre aucun sentiment du cœur :

J'aimais jusqu'à ses pleurs que je faisais couler (2).

Tantôt cela est revêtu d'élégance et de noblesse de ton, comme dans ces vers :

Quoi, madame ! Est-ce donc une légère ofifense De m'avoir si longtemps caché votre présence?

(0 Sertoriw^ acte IV, scène tV. (3) Acte 11, scëDe II.

JIAN RAcnns. 329

Ces trésors dont le ciel voulut vous embeltir^ Les avez-vous reçus pour les ensevelir?

L'heureux Britannicus verra-t-il sans alarmes Croître, loin de nos yeux, son amour et vos charmes ! Pourquoi, de cette gloire exclu jusqu'à ce jour, M'avez-vous, sans pitié, relégué dans ma cour (4}P

Et eomme dans ceux-ci :

Les dieux ont prononcé. Loin de leur contredire, C'est à vous de passer du c6té de l'empire. En vain de ce présent ils m'auraient honoré. Si votre cœur devait en être séparé ; Si tant de soins ne sont adoucis par vos charmes; Si, tandis que je donne aux veilles, aux alarmes, Des jours toujours à plaindre et toujours enviés, Je ne vais quelquefois respirer à vos pieds. Qu'Octavie à vos yeux ne fasse point d'ombrage ; Rome, aussi bien que moi, vous donne son suffrage (%).

Tantôt la dureté de Néron rejette ce voile dont elle s'était parée, mais qui ne la cachait pas :

Je vous af déjà dit que je la répudie : Ayez moins de frayeur ou moins de modestie. N'accusez point ici mon choix d'aveuglement : Je vous réponds de tout ; consentez seulement. Du sang dont vous sortez rappelez la mémoire; Et ne préférez point à la solide gloire Des honneurs dont César prétend vous revêtir, La gloire d'un refus sujet au repentir (3). ,

Racine, pour exprimer ce mélange de galanterie et de despotisme, de politesse et de barbarie, n'avait pas à chercher bien loin ses modèles ; dans l'atmosphère du pouvoir absolu, mourir avec grâce, tuer avec grâce, sont deux arts également connus, et dont Tun, peut-être, enseigne l'autre. Mais c'était, de plus,

(0 Acte II, scène III. (2) Jbid. (S) JM.

ISO jiAH RAcms.

rester fidèle à l'histoire que dô ifétiûîr dans le personnage de Néron, dans une même situation, dans un même discours, l'élégance de Tesprit et la férocité du cœur.

Le style de Britannicus diffère de celui des autres pièces de Racine. Il est plein de noblôssô, de Vérité^ de perfection historique et sévère. Ailleurs, le lieu de la scène est trop éloigné de nous pour que nous pensions à quereller Tauteur de la couleur qu'il imprime à son sujets II devient alors poétique tout à fion aise. Iphigénie est écrite d'un style épique : la scène se passe dans la région des miracles* Britanmcus est tout près de nous; il fallut donc des teintes plus austères. Racine y a réussi, et cependant il a su y jeter de la poésie. Ici la nature du sujet demandait non-seulemetit la vérité, mais encore jusqu'à un certain point la réalité. Les personnages sont presque aussi réels qu'ils peuvent Têtre. Nous l'avons dit : Fart ne saurait se passer de l'abstraction. Un choix est toujours mdispensable entre les éléments divers de la vie humaine ; mais la réalité dans l'art consiste à conserver de ces éléments le plus grand nombre possible. Pour en maintenir davantage dans les données de la pièce, il n'eût pas fallu se contenter de mettre dans la bouche de Narcisse ce léger détail :

£Ue a fait expirer uo esclave à mes yeux (4) ;

il eût fallu nous faire assister à la mort de l'esclave. Pareille chose se tentera peut-être bientôt. Do temps

(i)Acte IV,soèn0rf.

de Racine ôft Sàè'rifiâit le réel au Vf ai; de nos jolirs on â sâcriûé le vrai au réel, rititérieur au dêhort, l'essentiel à Taccessoire. Mais sommes-nous plus pôé* tiques à ffleâtlW que ûoUs rechei^chons daYàûlâge l'illusion, et qiië nôtre imagination a beâoin de i^é^ teyef de tous le* eôtéà ?

1r. — BÉRÊNtCÈ. (1670.)

Bérénice fut Uttô OèUVîrê de circonstance. On sait

que la première Madame, Henriette d* Angleterre, qui

ifaisait le charme de la cour par les grâces de sa per-

sôtme et de son esprit, eu qui lés gens de lettres

Ifbuvaieut la plus aimable protectrice, et souvent uù

Juge éclairé, désira voir traiter ce sujet à la fois par

les deux rivaux de la scène. Une phrase de Sûétoiie

l'indiquait (1). La princesse se plaisait à retrouver

dans celte histoire le gratid épisode dé là sienrié.

Aussi la pièce de Racine est-elle remplie d'allusions à

ce gôùt réciproque de Louis XIV et de sa bélle-sœùf ,

dont rhonneur et la prudence avaient triomphé : .

£h quelque obscurité que le sort l'eût fait nattre, Le mondé, en le voyant, eût reconnu son maftre (%).

Le poôte t)sa même éveiller d'autres souvenirs t

Vous êtes empereur, seigneur, et vous pleurez (3)!

Et plus loin :

Vous m'aimez, vous me le soutenez; Et cependant je pars, et vous me l'ordonnez (I) ?

(i) TitUi te^inam Beresiicén, eut etiam nupHat pollicitus fttehdtur.., statvm àb nrhe dimisU invittis invitam, (2) Acte I, scène V. (3) Acte IV scène V. (4) Acte V, seètlâ V.

C'étaient les propres paroles de Marie de Mancini, ^ lorsque son oncle Mazarin la força de s'éloigner du roi.

La pièce de Corneille n'eut pas de succès ; celle de Racine, au contraire, fut très applaudie. On l'alla voir, on l'admira, on y pleura, sans s'informer si c'était une tragédie, un drame, une idylle. Le grand Condé répétait, en les appliquant à la pièce, ces vers de Titus parlant de Bérénice :

Chaque jour je la vois Et crois toujours la voir pour la première fois (i).

Plus tard on s'est fort inquiété du titre à donner à cet ouvrage ; on a demandé ce que c'était qu'une tragédie où il n'y a point de sang répandu, ou un drame écrit tout entier du style de la tragédie. Mais, au fond, que nous importent ces distinctions? Racine veut que sa pièce soit une tragédie : pourvu qu'elle nous attache et nous émeuve, nous ne nous inquiétons pas du nom. Goûtons-nous moins le charme de Don Sanche d^AragoUy parce que c'est plutôt une comédie héroïque ?

Le grand défaut de Bérénice n'est pas du fait de l'auteur : c'est le peu d'étoflFe du sujet. Je ne crois pas qu'on puisse accuser Racine d'un seul mauvais choix parmi les sujets de ses pièces; mais nous venons de voir qu'ici le choix ne dépendait pas de lui. Titus est attaché à Bérénice ; Bérénice aime passionnément Titus : l'empereur épousera-t-il la rélfiSfrétrangère malgré les lois de Rome? ou la renverrçi-

(OActel}, 8cè«en.

t-il dans son royaume malgré leur affectioil réciproque? La matière manquait d'autant plus, remar*;que Voltaire, que la résolution de Titus se montre prise dès le second acte. Chapelle, à qui Racine demandait ce qu'il pensait de sa pièce, résuma la situation par ce refrain d'une chanson du temps :

Marion pieur', Marion crie, MariOD veut qu*on la marie.

Racine s'est efforcé de couvrir de plusieurs manières ce manque d'action. Pour tirer cinq actes d'une situation trop uniforme et pas assez tragique, il a introduit le personnage parasite d'Antiochus. Mais le remplissage saute aux yeux. Le triomphe de Racine et le mérite de la pièce sont ailleurs. Ces vers de Titus pourraient en caractériser l'intérêt :

Enûn, tout ce ipi'aroour a de nœuds plus puissants, Doux reproches, transports sans cesse renaissants, Soin de plaire sans art, crainte toujours nouvelle, Beauté, gloire, vertu, Je trouve tout en elle (1).

En effet, l'amour, dans ses mille nuances, a fourni tout à Racine dans cette élégie héroïque, qui n'est, à le bien prendre, qu'un flux et reflux de tendresse, une suite de conversations entre deux cœurs amoureux, mais que lui seul pouvait écrire, et où il a merveilleusement déployé le côté tendre de son talent. Jamais autant qu'ici il n'a été Thomme de sa propre pensée, tout entier à cet élément que nous retrouvons aussi vrai, mais plus mélangé, dansMonime, dans Athalie, dans Phèdre elle-mèm^. La vérité des

(1) Acte n, scène II.

âài itAH RACtUft.

Betitiifièûti est égalée ici par la Vérité dé Texpreteiôû, la vivacité, la délicatesse, le natui'el danâ Télégaticd et la noblesse que rimagination prête aux maîtres du monde. QUôUe douleur, mais quelle suavité dans le» gémissements de Bérénice! Racine s'est efforcé d*ên« noblir son sujet; cô rtlè est relevé par ûtie dignité gracieuse ; Bérénice a eu une heureuse influence sur le caractère de Titus ; c'est elle qui lui a inspiré les vertuB qui vont en faire les délices du geilre

Je revitis tdôtnphâtit. Malâ le sang et les larmes Ne me suffisaient pas pour mériter ses toeux : J'eotrepris le bonbeur de mille malheureux. Où Vit dé toutes parts mes bontés se répandue; Heureux, et plus heureux que tu ne peux comprendr«^ Quand je pouvais paraître à ses yeux satisfaits, Charge de mille cœurs conquis par ses bienfaits (4).

Racine est le plus éloquent des poètes dramatiques, et ceci est dû, non-seulement à ce grand don de rexpression qu'il possède à un si haut degré, mais à la vérité, à la profondeur étotinante des sentiments de ses personnages. Le caraotère de Bérénice n'a qu'un seul faux ton i

n fuit, il se dérobé à ma juste fureur (i)*

Maïs quelle éloquence dans ce rôle, quelles expressions tirées de Tintimité du cœur, que de mouvement! La Harpe a cité plusieurs morceaux admirables; permettez -moi. Messieurs, de vous en recommander en outre quelques autres :

Il ne faut rien me taire; Parie. N'aî-Je irien dit qui lui puisse déplaire ?

(4) Acte U, Mène U. (2) Acte IV, scène 1.

màn RAGifm. iSS

Que sais-j6? J'à* petit-ètre, avec trop de chaleur, Rabaissé ses présents, ou blâmé sa douleur. N'est-ce point que de ttome il redoute la haine P. Il craint peut-être, il craint d*épottser Une reine.

Hélas! s'il était Vfai Mais non, il a cent fois

Rassuré mon amour contre leurs dures lois ;

Cent fois Ab! ((U^ii m^explique un sllebce si rude;

Je ne respire pas dans Cette incertitude. Moi, je vivrais, Pbéftice, et Je pourrais penser Qu'il me néglige, ou bien que J*ai pU Tofferisef ? Retournons sur ses pas. Mais, quand je m'examine, Je crois de ce désordre entrevoir Torigine, Phénîce ; il aura su tout ce qui s'est passé t

L'amour d'Antiochus t'a peut-être offensé

Je ne te vante point Cette faible victoire,

Titus. Ab! plût au ciel que, Sans bleâser ta gloire,

Un rival plus puissant voulût tenter ma foi,

Et pût mettre d mes pieds plus d'empires que toi ;

Que de sceptres sans nombre il pût payer ma flamme ;

Que ton amour n'eût rien à donner que ton Ame !

C'est alors, cher Titus, qu'aimé, victorieux,

Tu verrais de quel prit ton cœur est à mes yeux (4).

II faut relire aussi la scèûô V de Tacte V. N*oubiions pas non plus les beaux ivers et Téloquence vraie du monologue de Titus t

Eh bien, Titus, que vlens«to fairtf Bérénice t'attend. Dû viens^tu, téméraire? Tes adieux sont- ils prêts? t^es-tu bien consulté? Ton cœnr te promet-il assez de cruauté?... Soutiendrai-je ces yeux dont la douce langueur Sait si bien découvrir les cbemius de mon cœur? Quand je verrai ces yeux armés de tous leurs cliarmes. Attachés sur les miens, m'aCcabler de leurs larmeS) Me souviendrai-je alors de mon triste devoir? Pourrai-je dire enfin : Je ne veux plus vous voir?... Non, non, encore un coup, ne précipitons rien. Que Rome, avec ses lois, mette dans la balanoe

(0ActeU,8GèDeY.

236 JBAN RAGINK,

Tant de pleurs, tant d*amour, tant de persévérance;

Rome sera pour nous Titus^ ouvre les yeux :

Quel air respires-tu? N'es-tu pas dans ces lieux

Où la haine des rois, avec le lait sucée,

Par crainte ou par amour ne peut être effacée P

Rome jugea ta reine en condamnant ses rois.

N*as-tu pas en naissant entendu cette voixP

Et n'as-tu pas encore ouï la renommée

T'annoncer ton devoir jusque dans ton armée ?

Et lorsque Bérénice arriva sur tes pas,

€e que Rome en jugeait ne Tentendis^tu pas ?

Faut-il donc tant de fois te le faire redire P

Ah! lâche! faisTamour, et renonce à Tempire;

Au bout de Tunivers va, cours te confiner,

Et fais place à des cœurs plus dignes de régner.

Sont-ce là ces projets de grandeur et de gloire

Qui devaient dans les cœurs consacrer ma mémoire P

Depuis huit jours je règne, et, jusques à ce jour,

Qu'ai-je fait pour l'honneur? J'ai tout fait pour Tamour.

D'un temps si précieux quel compte puis-je rendre P

Où sont ces heureux jours que je faisais attendre P

Quels pleurs ai-je séchés ? Dans quels yeux satisfaits

Ai-je déjà goûté le fruit de mes bienfaits P

L'univers a-t-il vu changer ses destinées P

Sais-je combien le ciel m'a compté de journées?

Et de ce peu de jours, si longtemps attendus,

Ah! malheureux! combien j'en ai déjà perdus (1)1

Cependant) nous devons le répéter ici, le dénoûment de Corneille est bien plus héroïque. Tout, chez Racine, vers la fin, mollit et s'afifaisse ; tout se relève alors chez son vieil antagoniste.

Le style enchanteur de Bérénice s'élève parfois jusqu'à la force et à Téclal; le talent du pittoresque s'y révèle dans un passage souvent cité, et qui aurait pu dessiller les yeux des partisans de la poésie un peu trop citadine de Tépoque :

(i)Acte'lV, scène IV.

lEAIf RAGINR. 237

De cette nuit, Pfaénice, as-to vu la splendeur ? Tes yeux ne sont-ils pas tout pleins de sa grandeur? Ces flambeaux, ce bûcher, celte nuit enflammée. Ces aigles, ces faisceaux, ce peuple, cette armée, Cette foule de rois, ces consuls, ce sénat. Qui tous de mon amant empruntaient leur éclat ; Cette pourpre, cet or que rehaussait sa gloire. Et ces lauriers encor témoins de sa victoire ; Tous ces yeux qu'on voyait venir de toutes parts Confondre sur lui seul leurs avides regards ;

Ce port ms^estueux,' cette douce présence

Ciell avec quel respect et quelle complaisance Tous les cœurs en secret l'assuraient de leur foi (i).

Lorsqu'on a goûté le charme de Bérénice y on se d^Diande s'il y a entre les pièces de Racine une autre inégalité que celle qui résulte de la différence des sujets. Bérénice n' est pas le chef-d'œuvre de Racine; mais c'est ce qu'il a fait de plus racinien. C'est le genre où il n'a point d'égaux et où il n'avait point de modèles.

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