‹ Poètes du siècle de Louis XIVChapitre 35 sur 93 · VI. — Bajàzet · texte numérisé non relu

VI. — Bajàzet

Dans Bajazety Racine représenta des personnages phis rapprochés de nous par les temps et les lieux, mais plus éloignés de nos mœurs que ne le furent les Grecs et les Romains. Ici l'extrême dissemblance satisfaisait à la perspective, cette poésie de la distance, aussi nécessaire au drame qu'à la peinture ; et d'ailleurs l'histoire des princes ottomans pouvait présenter à la tragédie des sujets heureux. Souvent, il est vrai, les scènes terribles du sérail sont, dauB la

(0 Acte I, scène V.

réalité) plus rapides qu'il ue couvieut à la uaturt du drame; Tintervalle de la crainte à la haine, et de la hame au meurtre, Tespace eutre le principe de i -action et la catastrophe, est sujet à manquer de détendue qui forme la juste mesure de Faction tragique. Mais parfois aui^i^i il s'y trouva de ténébreuses intrigues, qui, après un long silence, éclatant par des révolutions et des trépas , sont propreg ^ fournir la matière de véritables tragédies.

Tel est, par exemple, l'événement d'où Racine a tiré Bajasa^. Le sort de œ frère du sultan Amurat, remis aux mains de la favorite Roxane \ T amour violent de la sultane pour le prince dont la vie dépend 4'elle9 et à qui elle offlre la liberté et le trône pourvu qu'il consente à l'épouser; la froideur de Bajazet, ses hésitations, son attachement secret pour la prin* cesse Atalide, le visir Acomat favorisant la révolution qui pouvait donner la couronne à Bajazet, voilà les éléments de la pîècç, tels qm Racine les a combinés.

Bajazet me semble la plus tragique de toutes les QSi^vres de Racine, celle qui réunit le plus, de terreur Qt de passion 4 Aucune autre pièce ne vous iqtroduit plus promptemept dans l'aetion, et n'en poursuit les pkkaaes d'un mouvement aussi rapide ; dès le débuts la nœud se serre, et jusqu'à la fin tout marehe sans une minute de suspension. Ceci est un grand méiite ) mais convenons que, dans 1q cas actuel, un talent d'up ôidrô moins élevé aurait pu y suffire. La sage et vigaur^i^e conduite de l'action est une de3 qualités de l'esprit français.

Le rôle de Roxane est tracé avec upe rare énergie, une vérité naturelle et locale au-dessus de to\it éloge. Cest l'amour impétueui^, funeiix, q( reyé^tu de toute roriginalité que lui prêtent les mœurs du sérail. Roxane, c'est Hermione approfondie, et la supériorité du premier peraonnaga aur le aecQiid montre combien Racine avait vécu et réfléchi depuis le jour où il écrivit Ar^ramqm. Routes le^ a^twtipn«i tirées des révolutions de l'âme de Hoxane sont admirables et terribles. Voyez-la déjà d^ns son premier entrelien avec Bajaxaty offansée da sa tiédeur, des matifa qu'il allègue pour rejeter, pour éloigner du moins l'hyçiien qu'elle le presse d'acapffiplir ;

jç vous entends^ seigneur. Je vois mon iii)pru4QDce ^

Je vois que rien n'échappe à votre prévoyance;

Vous avez pressenU jusqu'au moindre daiiger

Où mon amour trop proaipt vou^ {tllait engager.

Pour vous, pour votre honneur vous en craignez \e% suUef ;

Et je le crpi^j seigneur, puisque vous me ledite^^

Mais avez-vouç prévu, si vous i^e m*épousez,

Les périls plus certain^ où you^ vq\is exposes^?

Songez-vous que sans moi tout vous devient contraire P

Que c'est à moi surtpiit qu'il importe de plaii^e?

SoDgez-vous que je tiens les portes du palais ?<

due ie puist vou^ Touvrii^ pu fermer pour jamais ?

Que j*ai sur votre vie un empire suprême P

yue vous ne respirez qu'autant que je vous aimeP

Et, sans ce méma amour qu'offensent vos refus,

aonge*-Ypu§, çn }^Ji 9iQ(> qyç ypu^. ne Sierle^ plus (4) p

^t quelqqes ligi^^ plw» Ipîp, aprè» fô frQÎdç répQ«i^

(4ûn, je pe veux plus rien, Ne m'importune plus de tes raisons forcées;^ ie vois combien tes vœux sont loin de mes pensées ;

(0 Acis U« tcène h

2W) JBAN RAGINB.

Je ne te presse plus, ingrat, d'y consentir :

Rentre dans le néant dont {e t'ai fait sortir.

Car enfin qui m'arrête? et quelle autre assurance

Demanderais-je encor de son indifférence P

L'ingrat est-il touché de mes empressements P

L'amour même entre-t-il dans ses raisonnements ?

Ah ! je vois tes desseins. Tu crois, quoi que Je fasse,

Que mes propres périls t'assurent de ta grâce;

Qu'engagée avec toi par de si forts liens^

Je ne puis séparer tes intérêts des miens.

Mais je m'assure encore aux bontés de ton frère :

Il m'aime, tu le sais ; et, malgré sa colère,

Dans ton perfide sang je puis tout expier.

Et ta mort suffira pour me justifier.

M'en doute point, j'y cours, et dès ce moment même.

Bayazet, écoutez, je sens que je vous aime :

Vous vous perdez. Gardez de me laisser sortir.

Le chemin est encore ouvert au repentir (1).

Certes, c'est bien ici la femme dont nous entendons plus loin Bajazet dire à Atalide :

J*épouserais, et qui P s*il faut que je le die, Une esclave attachée à ses seuls intérêts. Qui présente à mes yeux des supplices tout prêts, Qui m'offre ou son hymen, ou la mort infaillible; Tandis qu'à mes périls Atalide sensible. Et trop digne du sang qui lui donna le jour. Veut me sacrifier jusques à son amour (2).

Rien, en effet,' de plus méchant que Roxane. Son amour dépouillé de tendresse ressemble à la haine ; il est ce qu'il doit être, mais en même temps il est représenté avec tant de force, avec une si saisissante réalité, qu'il nous est impossible de ne pas nous y intéresser. Nous suivons les mouvements de son coeur non-seulement avec l'intérêt psychologique et contemplatif qui s'attache au développement d'un carac-

(0 Acte H, scène I. (3) Acte II, scène V.

JEAN lUGlNB. 241

tère, et que la tragédie de Britannicuê excite à un si haut degré, mais encore avec l'intérêt vivant de rame. Toute violente et cruelle que soit Roxane, elle n'est pas précisément un monstre, ^t quelque effrayés que nous soyons, elle excite notre compassion ; nous sympathisons avec elle, lorsqu'elle acquiert la preuve de la trahison des deux amants :

Avec quelle iosolence et quelle cruauté Ils se jouaient tous deux de ma crédulité ! Quel penchant, quel plaisir je sentais à les croire ! Tu ne remportais pas une grande victoire, Perfide, en abusant ce cœur préoccupé Qui lui-même craignait de se voir détrompé!... Moi qui, de ce haut rang qui me rendait si iière, Dans le sein du malbeur t'ai cherché la première. Pour attacher des jours tranquilles, fortunés, Aux périls dont tes jours étaient environnés : Après tant de bontés, de soin, d'ardeurs extrêmes, Tu ne saurais jamais prononcer que tu m'aimes ! Mais dans quel souvenir me laissé-je égarer! Tu pleures, malheureuse! Ah! tu devais pleurer Lorsque, d'un vain désir à ta perte poussée. Tu conçus de le voir la première pensée. Tu pleures ! et Tingrat, tout prêt à te trahir, Prépare les discours dont il veut t'éblouir. Pour plaire à ta rivale, il prend soin de sa vie (i).

La scène IV de l'acte V, alternative dernière, où Roxane oiOfre encore à Bajazet la vie et le trône, à la condition d'assister à la mort d*Atalide; les muets qui l'attendent, en cas de refus; ce terrible mot : SorteZy arraché à l'amour insulté et furieux; toute cette situation a été empruntée à Racine par Walter Scott, dans son roman de Qtientin Durward, Il s'agit

;i) AcUi IV, scène V.

242 JEAN RÂCmS.

de la scène où l'astrologue est amené devant le roi Louis XI au château de Péronne, comme une proie jetée dans la tanière d'un animal féroce. L'élément comique l'emporte; le ressentiment et la crainte de la mort, chez le roi, remplacent la jalousie et la pas* sien de Roxane; mais le fond reste le même.

Quant au rôle de Bajazet, c'est ici que nous louchons au grand défaut de la pièce : Bajazet est trop passif pour un héros de tragédie. Britannicus est passif sans doute, mais nous avons vu qu'au fond il n'est pas le véritable héros de l'œuvre qui porte son nom; il est l'instrument et la pierre de touche de Tâme de Néron. Bajazet est important en lui-même; ses périls forment le nœud de l'action, et cependant il ne peut agir. Bien plus encore : Britannicus succombe par un excès de confiance; Bajazet ne ce^se de dissimuler^ et cette dissimulation l'abaisse réellement à nos yeux, quoique Racine ait cherché à sauver ce défaut en nous épargnant le spectacle de sa feinte et en relevant son caractère par l'explosion finale de son indignation dans la scène IV de l'acte V, quand il répond à Roxane, qui lui oflfre sa grâce, s*il veut l'épouser :

Je ne Taccepterais cpie pour vous ea punir. Que pour faire éclater aux yeux de tout l'empire L'horreur et le mépris que cette offre mMnspire (<) !

Nous ne demandons point la perfection dans le héros d'une action tragique; nous lui permettons de commettre des fautes, des crimes parfois. Mais il y a fautes et fautes; il faut absolument écarter celles

(0 Acte V, scène IV*

qui avilissent. Bdjazet a commis la moins héroïque des fautes : il a trompé. Son aveu même, à la ftn^ n'est point spontané ; il est comme forcé par la dé^ couverte de k lettre adressée à Atalide. Gela ne serait supportable, et tout au plus, que dans la corné** die. Baj^elons ici ce que nous disions à propos de: BrUœmicus. C'est l'impression persistante du lecteur qui est, en définitive, le meilleur juge de Fart* Autant k dissimulation de Néron est naturelle, et la situation qu'elle amène tragique et formidable, autant cdle de Bajazet est répulsive au sens moral et même au sens artistique.

Il y a d^ailleurs dans la conduite de Bajazet une inconséquence visible, ainsi que La Harpe en a fait k remarque : « Le même homme qui croirait faire « une lâcheté d'épouser Roxane quand ti lui doit tout, a cet homme qui a des scrupules si déplacés, ne s'en a fait aucun de tromper depuis si longtemps, et cette « même Roxane, et un serviteur aussi fidèle que le « vizir! Il faut Favouer t tout cela est faux et pe- « tit(l). »

Tout cela, d'ailleurs, manque de vraisemblance. Autant la passion de Roxane est une fidèle peinture ' des mœurs du sérail, autant l'amour de Bajazet et d^Atalide en est éloigné. Bajazet est un véritable héros de roman, et sous ce rapport la jalousie n'égarait point Corneille, lorsque, à la représentation de Baja- Jzet, il disait tout bas à Segrais : a Voilà des Turcs a bien francisés. » Malheureusement il est facile d'en

(t)U Hikiu»E. Cour$ de littérature. Partie U, Chapitre HI, section iv. Bajazet.

ikl^ JEAN HACINK.

dire autant de Romains tels que Sévère ou Sertorius. ^ Le rôle du vizir Acomat a été fort loué, et certainement en soi il mérite de l'être. La fermeté d'âme, rintrépidité calme et froide de ce grasd-vizir, qui a conservé sous trois sultans sa tête et ses honneurs, sa profonde connaissance de la cour et du cœur humain, son mépris pour toutes les passions hormis l'ambition, l'élévation toujours naturelle de son langage, en font une des figures tragiques les plus imposantes. Il est admirable de pose comme de langage et de vérité de mœurs. Mais après tout, à quoi sert Acomat dans l'action de la tragédie, si ce n'est à débiter des vers magnifiques? S'il était moins grand, moins vrai, s'il s'était avisé de se vanter d'avance, on serait parfois tenté de le comparer à Léontine, dans Héracliusy lorsqu'elle en est réduite à s'écrier :

Je ne fais rien du tout quand je pense tout faire (4).

La grandeur simple et naturelle de ce personnage me paraît vraiment disproportionnée au rôle qu'il joue dans les ressorts du drame. On sent cette grandeur dès la scène première, modèle achevé d'exposition dramatique, où l'auteur, sans faire dire à ses interlocuteurs un mot de plus qu'ils ne doivent, sans paraître avoir autre chose en vue que d'exposer le sujet de la pièce, a tracé le plus complet et le plus magnifique tableau de l'esprit et des institutions de l'empire ottoman. Pas un vers qui ne soit empreint de la couleur locale, à commencer par cette expres-

(0 Htraclius^ diCle U, scène VU.

JEAN RAGINI. 3&5

sion si justement lonée : Jt lui vantai ses charmes (1). Ajoutons que la scène YII de l'acte IV ne peint pas moins admirablement le caractère d'Acomat et l'es* prit de la cour. des sultans. Ici il est impossible d'admettre la justesse de la critique de Ck)meille. Sans doute, les fanatiques de la couleur locale ne se contentent pas de traits pareils à celui que nous ve* nous de rappeler ; ils voudraient les mots à effet et les détails techniques : Harem , Kisler-Âga, Bostangi, Seraskier, Uléma, Muphti; tout cela coûte peu, et tout cela vaut ce que cela coûte. Pour moi, j'eu cède volontiers ma part. Racine a fait autrement et mieux; il a conservé le fond terrible des mœurs du sérail, les révolutions imminentes, le poignard et le cordon toujours à Tarrière-^scène. Il est vrai que le mqt de eordm est remplacé par celui de nœuds infortunés (2)» concession accordée aux délicatesses de Versailles. Mais qui niera la nécessité de concessions analogues, toutes les fois qu'il s'agira d'introduire sur la scène des mœurs si distantes des nôtres? qui tracera l'exacte limite entre les crudités de la réalité et les tempéra* ments de la poésie? Les étrangers se vanteut d'avoir su beaucoup mieux conserver l'esprit des peuples qu'ils ont voulu peindre ; les Allemands ont raillé les Français de la teinte française de leurs tragédies; toutefois voyez, par exemple, Ylphigénie de Gœthe ; si accomplie qu'elle soit, elle a des nuances passable-* ment germaniques. Il est vrai que Racine lui-même,

(1) Cette superbe scène est si connue, eUe se trouve dans tant de recueils, que nom n^avons pas cru deyoir la. reproduire. (Éditeur».)

(2) Acte IV, scène V.

3146 JCAIf RACIlffi.

s'il faut comparer la couleur locale de Tune de se» pièces avec celle d'une autre ^ a su mieux encore être Juif dans AtlutUe qu'il n'a été Turc dans Baj^ seU Mais il avait T appui de la Bible. . Cloncluons. La tragédie de Bajazet reste un chef* d' œuvre pour ceux qui prisent surtout la passion énergique et vriaie* Mais ici se rencontre une question qui ne porte pas sur Bajazet seulement, et qui se présente au nom de la morale. L'idéal de tendresse ou de passion que Racine a représenté sous tant de formes diverses et admirables, avec une si rare et si profonde vérité, offre-t-il toujours un spectacle saus danger? Cest ici, Messieurs, le lieu de nous souvenir de ce que nous avons dit ailleurs, La vérité est la première des conditions de l'art; c'est par la vérité qu'en définitive, et au travers d'une route indirecte, il en faut convenir, Tart se rattache à la morale. On pourrait le prouver : une idée morale se trouve au fond de chacune des pièces de Racine, et pour des lecteurs parvenus à la maturité de rage, cette idée sera toujours facile à discerner. Mais les contours sous lesquels l'auteur Ta dessinée, l'inépuisable éloquence des sentiments qu'il a dépeints, Tintime et délicate fidélité de tous les mouvements du cœur, peuvent rendre cette peinture trop séduisante à de jeunes esprits, que l'expérience de la vie n'a pu prémunir, et que les circuits de celte route enchantée distraient aisément du but. Sous le point de vue purement moral, je céderais quelque chose peut-être de cette vérité achevée, de cette perfection

JEAN lUGlNB* SfcT

inouïe, où Tauteur semble se surpasser Iui*inéme, et qai d'ailleurs me ravit d'admiration. Mais répé«^ t(ms*le, ce qui rend un livre vraiment dangereux, o*est moins ce qu'il contient, l'intention vicieuse à part, que ce qui se trouve en rapport trop intime avec la nature et la tendance actuelle de nos sentiments. La distance des temps, le changement des moeurs émoussent le trop vif attrait des œuvres admirables de Racine; ils les consacrent, pour ainsi dire, et les posent sur une sorte de piédestal, hors de la portée de ce qu'il y a en nous d'actuel et de vivant; ils substituent, comme nous Tavons déjà remarqué, l'intérêt intellectuel de l'esprit à l'intérêt passionné du cœur.

VII,~MlTHRmATE. (1673.)

Parmi les tragédies de Racine, Mithridatej comme Bajazet, pourrait être placé au second ordre, si réellement Racine avait pu faire des tragédies de second ordre.

Chose singulière ! le sujet de Mithridate se trouve être le même que celui de Y Avare, C'est aussi une rivalité d'amour entre un père et son fils, et la scène V de l'acte m de Mithridate , reproduit précisément la situation de la scène III de l'acte IV de V Avare ^ la feinte du père, qui, pour découvrir les vrais sentiments de sa fiancée, lui propose l'hymen de son fils et lui arrache ainsi l'aveu qui l'irrite. On a critiqué cette similarité; on a peut-être eu raison jusqu'à un certain

2&8 JEAN RAGIKB.

point; toutefois, répétons-le après Voltaire, la tragédie et la comédie sont toujours l'humanité : Thu^ manité sous deux faces sans doute, Tune la passion dans ce qu'elle a de redoutable, l'autre dans ce qu'elle a de ridicule. Ici il y a de plus la vertu et la terreur. Le caractère bien connu de Mithridate excuse à la fois l'emploi de la ruse, et rend tragique la situation qui en résulte. L'impression du spectateur approche de celle que produit Néron, épiant l'entrevue de Junie et de Britannicus. Ce qu'on aurait pu demander, c'est qu'une scène où Mithridate se sert d'un moyen avilissant ne commençât pas par de si beaux vers :

Jusqulci la fortune et la victoire mêmes Cachaient mes cheveux blancs sous trente diadèmes. Mais ce temps-là n'est plus : Je régnais, et je fuis : Mes ans se sont accrus; mes honneurs sont détruits; Et mon front, dépouillé d'un si noble avantage, Du temps qui l'a flétri laisse voir tout l'outrage (4).

Un langage moins noble n'eût pas fait disparate avec une situation dont on voit bien que Racine lui-même se rendait compte.

Après tout, le sujet de la pièce pouvait rigoureusement se passer du nom de Mithridate. Le père est un roi tyran, que ce soit Mithridate ou un autre, peu importe dans la donnée fondamentale du sujet. L'ac^ cessoire n^est pas le nécessaire ; mais cet accessoire, c'est-à-dire les éléments historiques et politiques du sujet, lui donnent de l'ampleur et de la majesté. Dans ce personnage de Mithridate, quelle heureuse com-

(i) Acle m, scène V,

hinaison d'éléments divers ! S'il est fourbe comme un sauvage, il est grand comme un grand roi; son héroïque opiniâtreté» partout empreinte, se résume dans ces vers célèbres de la scène dernière, et surtout dans celui qui termine cette tirade :

J'ai vengé l'univers autant que je Tai pu : La mort dans ce projet m'a seule interrompu. Ennemi des Romains et de la tyrannie, Je n'ai point de leur Joug subi l'ignominie; Et j'ose me flatter qu'entre les noms fameux Qu'une pareille haine a signalés contre eux, Nul ne leur a plus fait acheter la victoire, Ni de jours malheureux plus rempli leur histoire. Le ciel n'a pas voulu qu'achevant mon dessein, Rome en cendre me vit expirer dans son sein : Mais au moins quelque joie en mourant me console; J'expire environné d'ennemis que j'immole; Dans leur sang odieux J'ai pu tremper mes mains. Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains (4),

Un accent solennel et prophétique revêt ensuite les paroles du monarque mourant :

Tôt on tard il faudra que Pharnace périsse;

Fiez- vous aux Romains du soin de son supplice (^).

On oublie les cruautés du vieux lion, on ne voit plus en lui que le vengeur du monde opprimé. La superbe scène où il a déroulé ses plans à ses fils (Acte m, scène I), rappelle, et c*est son plus grand éloge, la délibération d'Auguste entre Ginna et Maxime; c'est une digression, sans doute; mais bien bardi qui chicanerait contre une digression d'une grandeur si splendide. Cette scène fait d'ailleurs ressortir la vertu de Xipharès ; elle prête à son carac-

(t) Acte V, Mène V. (2)iWd.

SiSO IKAN RACINB.

tère une double beauté en manifestant son patriotisme, en lui fournissant Toocasion de dévouer sa vie à la cause paternelle, et de sacrifier à la fois son amour pour Monime et sa haine contre Pharnace. Et c'est ainsi que la couleur politique rentre dans les éléments essentiels de cette tragédie.

L'action est simple, naturelle, animée ; la structure du drame est irréprochable, admirable, comme, du reste, celle de toutes les pièces de Racine. MithriâtUe^ sans doute , n*a pas la portée philosophique et morale de Britannicus, ni la profondeur passionnée de Bajazetf ni Y éclat à' Iphigénîe; mais quelle élévation, quel charme dans les caractères des deux amants, à la fois candides et passionnés! C'est ici, à mon gré, le principal mérite de cette œuvre, et peut-être le goûté-je plus encore que le caractère de Mithridate< Rien de touchant comme Monime, rien de noble comme Xipharès. Il est seulement dommage que, pour le servir, Arbate nie son amour pour Monime, en révélant au roi celui de son frère. Quoique Xipharès ne trempe point dans cette dissimulation, elle n'en altère pas moins un peu le bel aspect sous le** quel il nous est offert.

Mais Monime est sans restriction un des plus admirables caractères de femmes que Racine, ce peintre de la vertu des femmes, ait présenté sur la scène. Comme elle est bien du vrai sang d'Andromaque j comme elle en a la pureté et la grâce ! Elle nous attendrit presque autant par son amour contenu que la veuve d'Hector par sa tendresse maternelle.

JSAN KACIKB* â51

Monime est, au fond, chrétienne; les sentiments qu'elle exprime sont de la nature de ceux que le christianisme enfante dans les ftmes. Corneille ne nous présente rien de semblable, sauf peut-être, dans le beau rôle de Pauline, où la situation a de Fanalogie avec celle de Monime. Il est intéressant de les mettre en regard.

Voici d'abord Pauline, parlant de son mari :

Oui, je Faime» Sévère, el n'en fais point d'excuse.tv*

Si le ciel en mon choix eût mis mon byménéf ,

A vos seules vertus je me serais donnée,

Et toute la rigueur de votre premier sort

Contre voire mérite eût fait un vain effort,

Je découvrais en vous d*assez illustres marques

Pour vous proférer même aux plus heureux monarques;

Mais puisque mon devoir mUmposait d'autres lois.

De quelque amant pour moi que mon père eût fait choix,

Quand à ce grand pouvoir que la valeur vous donne

Vous auriez; ajouté l'éclat d'une couronne,

Quandje vous aurais vu, quand je Taurais haï.

J'en aurais soupiré, mais j'aurais obéi (4 )*„ ,.

Et un peu plus loin ;

Ma raison, il est vrai, dompte mes sentiments; Mais, quelque autorité que sur eux elle ait prise, Elle n'y règne pas, elle les tyrannise; Et quoique le dehors soit sans émotion Le dedans n'est que trouble et que sédition t Un je ne sais quel charme encor vers vous m'emporte ; Votre mérite est grand, si ma raison est forte : Je le vois, encor tel qu'il alluma mes feux, D'autant plus puissamment solliciter mes vœux. Qu'il est environné de puissance et de gloire. Qu'en tous lieux après vous il traîne la victoire, Que j'en sais mieux le prix, et qu'il n'a point déçu Le généreux espoir que j'en avais conçu.

(i) Polyevcte, acte 11, scène 11.

252 JRAÏf RACINE.

Mais ce nnénie devoir, qui le Yainqoit dans Rome, Et qui me range ici dessous les lois d'un homme, Repousse encor si bien l'effort de tant d'appas. Qu'il déchire mon âme et ne Téhranle pas ; C*est cette vertu même, à nos désirs cruelle, Que vous louiez alors en blasphémant contre elle : Plaignez-vous*en encor ; mais louez sa rigueur Qui triomphe à la fois de vous et de mon cœur, Et voyez qu'un devoir moins ferme et moins sincère.

N'aurait pas mérité l'amour du grand Sévère

Mais si vous estimez ce vertueux devoir, Conservez-m'en la gloire, et cessez de me voir. Épargnez-moi des pleurs qui coulent à ma honte; Épargnez-moi des feux qu'à regret je surmonte ; Enfin épargnez-moi ces tristes entretiens Qui ne font qu'irriter vos tourments et les miens (4).

Nous avons ailleurs rendu justice, Messieurs, à cet admirable caractère de Pauline, malgré quelques touches çà et là moins heureuses.

Voyons maintenant Monime :

Ah I par quel soin cruel le ciel avait-il Joint Deux cœurs que l'un pour l'autre il ne destinait point P Car, quel que soit vers vous le penchant qui m'attire, Je vous le dis, seigneur, pour ne plus vous le dire : Ma gloire me rappelle et m'entraîne à l'autel, Où je vais vous jurer un silence éternel. J'entends; vous gémissez. Mais telle est ma misère: Je ne suis point à vous ; je suis à votre père. Dans ce dessein vous-même il faut me soutenir. Et de mon faible cœur m'aider à vous bannir. J'attends du moins, j'attends de votre complaisance Que désormais partout vous fuirez ma présence : J'en viens de dire assez pour vous persuader Que j'ai trop de raisons de vous le commander. Mais après ce moment, si ce cœur magnanime D'un véritable amour a brûlé pour Monime, Je ne reconnais plus la foi de vos discours. Qu'au soin que vous prendrez de m'éviter toujours

(t) Polyeucte, acte II, scène 11.

Cherchez, prince, cherchez pour vous trahir votts-méme,

Tout ce que, pour jouir de leurs contentements,

L'amour fait inventer aux vulgaires amants*

Enfin, je me connais, il y va de ma vie :

De mes faibles efforts ma vertu se défie.

Je sais qu'en vous voyant un tendre souvenir

Peut m'arracher du coeur quelque indigne soupir;

Que je verrai mon Ame, en secret déchirée,

Revoler vers le bien dont elle est séparée :

Mais je sais bien aussi que, s*il dépend de vous

De me £aire chérir un souvenir si doux,

Vous n'empêcherez pas que ma gloire offensée

N'en punisse aussitôt la coupable pensée;

Que ma main dans mon cœur ne vous aille chercher,

Pour y laver ma honte et vous en arracher.

Que dis-je? en ce moment, le dernier qui nous reste,

Je me sens arrêter par un plaisir funeste :

Plus je vous parle, et plus, trop faible que je suis,

Je cherche à prolonger le péril que je fuis.-

II faut pourtant^ il faut se faire violence;

Et, sans perdre en adieux un reste de constance,

Je fuis. Souvenes^-vous, prince, de m'éviter

Et méritez les pleurs que vous m'allez coûter (1).

Vous le voyez, Messieurs, Monime est aussi parfaitement individuelle que Pauline. Je ne puis résister au plaisir de vous la montrer encore, refusant, au péril de sa vie, l'hymen auquel elle s'était soumise avant la ruse cruelle de Mithridate :

Je n'ai point oublié quelle reconnaissance, Seigneur, m'a dû ranger sous votre obéissance : Quelque rang où jadis soient montés mes aïeux, Leur gloire de si loin n*éblouit point mes yeux. Je songe avec respect de combien je suis née Au-dessous des grandeurs d'un si noble hyménée; Et, malgré mon penchant et mes premiers desseins Pour un fils, après vous le plus grand des humains,

'. ») Acte )ï, scène YI.

25& JEAN aAGlKE.

Du jour que sur mon front on mit ce diadème^ Je renonçai, seigneur, à ce prince, à moi-même. Tous deux d'intelligence à nous sacrifier. Loin de moi, par moii ordre, il courait m'oublier : Dans l'ombre du secret ce feu s'allait éteindre; Et même de mon sort je ne pouvais me plaindre, Puisqu* enfin, aux dépens de mes vœux les plus doux, Je faisais le bonheur d'un liéros tel qat tous. Vous seul, seigneur, vous seul, vous m'avez amebée A cette obéissance où j'étais attachée; Et ce fatal amour dont j'avais triomphé, €e feu que dans l'oubli je croyais étouffé, Dont la cause à jamais s'éloignait de ma vue, Vos détours l'ont surpris, et m'en ont convaincue* le vous l'ai confessé, je le dois soutenir. En vain vous en pourriez perdre le souvenir ; Et cet aveu honteux où vous m'avêK forcée, Demeurera toujours présent à ma pensée : Toujours je vous croirai incertain de ma foi; Et le tombeau, seigneur, est moins triste pour moi Que le lit d'un époux qui m'a fait cet outrage; Qui s'est acquis sur moi ce cruel avantage ; Et qui, me préparant un éternel ennui.

M'a fait rougir d'un feu qui n'était pas pour lui»

MlTHRlDÂT£i

C^est donc votre réponse? et, sans plus me complaire) Vous refusez l'honneur que je voulais vous faire ? Pensez-y bien. J'attends pour me déterminer.

HONUIB.

Non, seigneur, vainement vous croyez m'étonner. Je vous connais; je sais tout ce que je m*appréle, Et je vois quels malheurs j'assemble sur ma tête. Mais le dessein est pris; rien ne peut m'ébranier. Jugez-en, puisque ainsi je vous ose parler. Et m'emporte au delà de cette modestie Dont jusqu'à ce moment je n'étais point sortie [\).

Le grand artiste Canova était tout particulièrement frappé de cette physionomie enchanteresse et carac-

(i)AclelV, scène IV»

téristique de Mcmime ; il s'étonnait que si peu de coups eussent suffi à Racine pour sculpter si nette-» ment) si parfaitement ^ la réalisation de son idéal. Honime a de Ténergie ^ sans doute , nous venons de le voir, mais de l'énergie seulement où il en faut« Racine n'a pas cherché la grandeur où elle n^est pas; il a mieux compris là véritable grandeur. Il n'a été ni aussi énergique y ni aussi puissant que Corneille , mais il a su rendre la vérité morale sans une seule nuance fausse. Ses caractères vertueux sont bien réellement vertueux ; ils ne présentent ni enflure ni exagération; jamais la force ne s'y trouve substituée à la véritable vertu. Racine a moins excellé à peindre le crime que la vertu; il a merveilleusement rendu la passion jusqu'au point où elle devient criminelle ; mais la peinture du crime proprement dit n'est pas le côté remarquable de son génie.

En voyant combien Racine a su varier le type char* mant de ses héroïnes tendres et vertueuses, on re^grette d'autant plus que le nombre de ses tragédies soit si borné. Quelle beauté à la fois séduisante et intérieure ! Comme on y sent reluire la beauté de l'âme ! Quelle grâce modeste I Quelle chaste suavité ! On s'étonne de l'ingratitude des femmes du dix-sep* tième siècle, qui préféraient Corneille au peintre délicat qui savait les parer de traits si nobles et ù aimables.

Le style de Mithridate est bien plus sobre que ce« lui d'Iphi^nie. Racine sait donner à tous ses drames Une couleur assortie au lieu de la scène ; les pièces

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histonques ne sauraient aToir Téclat des sujets tirés de la mythologie. Mais quelle beauté grandiose dans les discours de Mithridate ! et surtout quel charme, quelle tendresse, quelle mélodie dans la scène entre Mbnime et Pbœdime ! Nous n'en citerons que ces vers :

Si tu m'aimais, Plioedime, Il fallait me pleurer Quand d'un titre funeste on me Tint honorer ; Et lorsque, m'arracbant du doux sein de la Grèce, En ce climat barbare on traîna ta maîtresse. Retourne maintenant chez ces peuples heureux ; Et, si mon nom encor s'est conservé chez eux, Dis-leur ce que tu vois, et de toute ma gloire, Phiiedime, conte«leur la malheureuse histoire. Et loi, qui de ce cœur, dont tu fus adoré. Par un jaloux destin fus toujours séparé, Héros, avec qui même, en terminant ma vie, Je n'ose en un tombeau demander d'être unie, Reçois ce sacriûce ; et puisse, en ce moment. Ce poison expier le sang de mon amant (4).

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