ENON
Us ne se verront plus.
PHÈDBE.
Ils s'aimeront toujours (à).
Quels vifs éclairs de passion et de vérité! Et le rôle de Phèdre en est presque tout composé ! Nous Tavons remarqué plus d'une fois, Messieurs, Racine est rarement naïf; ici, cependant, il l'est à tout moment. Il Test parce qu'il est profond. En fait de manifestations du cœur, ce qui est naïf est profond, ce qui est profond est naïf.
C'est à ce rôle, en le prenant vers après vers, que je voudrais pouvoir m'arrêter pour vous faire sentir à quel point Racine est unique, incomparable parmi les modernes, dans l'art ou dans le secret de s*identifier avec un personnage et avec chacune de ses situations, et de deviner dans quel ordre ont dû se succéder et s'enchaîner les pensées dans son esprit et surtout les sentiments dans son cœur. Me sera-t-il permis de le dire? Racine me paraît, je ne dirai pas plus vrai que la nature, mais plus vrai que la réalité, et nulle observation faite sur le vif, c'est-à-dire sur des personnages réels, ne pourra jamais vous en ap-
U) Acie IV, getine VI.
290 JriAïf luciKi.
prendre autant sur le cœur humain que ces raerveil*» leuses peintures. Au reste, ce que je dis de Raeine, je le dirais volontiers de tous les grands poëtes; et c'est par cela même qu'ils sont grands et qu'ils sont poètes, quoique le vulgaire s'imagiiie que les poëtes sont d'agréables menteurs. Mais parmi les poëtes qui ont fait parler la passion de Tamour, qui a su la faire parler comme Racine? Virgile, dans le quatrième livre de l'Enéide, ne l'égale pas, ce me semble. La passion, dira-t-on peut-être, parle moins; elle n'a pas des discours si bien suivis : cela se peut; mais lorsqu'elle vient à s'épancher, parle-t-elle autrement? ou n'est-ce pas ainsi qu'elle doit parler? car ridéal de la vérité n'est pas autre chose que la vérité : c'est toute la vérité.
Je trouve ici la vraie place d'une observation relative à la peinture des passions dans le drame. On dit beaucoup que l'homme est toujours le même. Cela est vrai ; mais on serait quelquefois tenté d'en douter, tant on a de peine à comprendre les pensées et les sentiments qu'expriment des ouvrages anciens ou étrangers ; et il s'en faut peu qu'on ne prenne la nature humaine pour une substance neutre dont la saveur change avec les époques, ou comme une espèce de blanc-seing où les siècles viennent tour à tour écrire ce qu'il leur plaît. Il n'est personne qui n'aitj à cet égard, éprouvé de la surprise, et presque du désappointement. Il faut toutefois distinguer. Il y a des passions plus élémentaires, et même il y a dans chaque passion quelque chose d'élémentaire qui, d'un
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sièeto à un antre, se retrouve parfaitement égal à soi-même^ taudis que les acoei^soireis, nés de l'état êCh «al, tarieùt d*épGque eh époque* Aux deux extrêmes de la chaîne de nos sentiments, PimmutabiHté repa* ratt; je veux dire qu?e l'émotion purement sensitité et Faltection puremeûf religieuse rendent le mènie S€»i dànë tous les temps. La poésie érotiqtfe, dans le 9m antique de ce môf, n'a pas pu rieillir ; le Cân-^ tiqaê aussi ne vieillit pas. Moins nous mêlOÉré de pensée à notre émotion, ou moins elle se complique (^éléments fournis par là société, plus l'expression en est universelle et atteint l'âme d'une manière immédiate i
Phèdre est le type d'une passion très simple, trop sffliple, en général, pour .notre scène et pour nos mœurs. Racine n'eût pas même osé la mettre sur lé tkéàfrej s'il n'en eût fait la base d'un enseignement de la plus haute morale et si, d'une autre part, il ne Teût idéalisée. Ce dernier mot, si souvent employé datas les discussions littéraires, n'est pas toujours biefi compris. V idéal a pour opposite le réel. La prose, eri tant que prose, reproduit le réel ; elle ne choisît pas, ne concentre pas, n'abstrait pas; c'est, àtf contraire, ce que fait l'idéal; l'idéal dégage du sein des réalités ridée qu'elles enveloppent; et c'est cette idée même, dans sa plus vive pureté, que la poésie, expression de l'idéal, jpfrésente? àf notre attention r c'est le carbone qui devient diamant. Or Phèdre est l'idéalisation d'une passiôïl tout antique, dont la refptése'niation, si elle n'était pas idéale, serait tout à fait
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insupportable sur la scène. Rien de pareil n'avait été tenté depuis la régénération du théâtre^ et rien de pareil aussi n'a été tenté dès lors ; car les drames effrontés dont la Tour de Neile est le type, n'ont pas eu, je pense, la prétention d!idiali$er la passion, mais au contraire, si j'ose m' exprimer ainsi, de la réaliser.
Si Racine avait bien connu toute la hardiesse de son dessein, s'il n'avait pas cru être tout bonnement l'imitateur d'Euripide, il eût supprimé quelques traits qui appartenaient à l'intention du poëte grec et qui ne pouvaient convenir à la sienne. Il n'aurait pas fait plus d'allusion à la colère de Vénus qu^il n'en a fait à la protection de Diane. Il ne se fut pas non plus excusé, dans sa préface, d'avoir fait Hippolyte amoureux, mais seulement de lui avoir donné un amour que son père désavoue. C'est de cela, au contraire, qu'il s'applaudit, parce que, selon lui, cette imperfection imprimée au caractère d'Hippolyte nous aide à supporter la fin tragique de ce jeune héros. Mais tout spectateur, en se plaçant au point de vue général de la tragédie de Phèdre^ s'accommoderait fort bien d'un Hippolyte amoureux et innocent. Ce qu'il faut opposer à une passion criminelle et honteuse, ce n'est pas l'insensibilité absolue, mais une affection vive et pure. C'est une vue philosophique à laquelle la religion a donné une sanction sublime, puisque la religion n'est autre chose qu'une afifection.
Peignez donc, j'y consens, Hippolyte amoureux (4),
(i) BoiiBàt. L'jârt poétique^ chant 111.
JBAN RACINE. 293
aurais'je dit à Racine^ non pas pour échapper aux plaisanteries que peut suggérer à des petits-maîtres la vue d'un Hippolyte ennemi de toutes les femmes, mais parce que la peinture poétique d'un attachement innocent est, à côté de la coupable passion de l'épouse de Thésée, un terme de comparaison également agréable à l'imagination et au sens moral. Nous ne connaissons que par tradition cette peur qu'auraient faite à Racine les jugements de quelques petits-mattres ; mais il faut l'avouer, c'est une de ces peurs auxquelles plus d'un grand esprit a sacrifié. Il paratt bien certain que le public d'alors n'aurait pas supporté un Hippolyte insensible. Pradon, qui apparenunent ne s'était pas converti avec Racine, prêta aussi à son Hippolyte un attachement vertueux ; mais il n'appartenait qu'à Pradon de se justifier en ces termes : « Ne vous étonnez pas, Madame, dit-il ff dans la dédicace de son ouvrage à la duchesse de « Bouillon, si Hippolyte vous parait dépouillé de « cette fierté farouche et de cette insensibilité qui lui « était si naturelle; mais en aurait-il pu conserver « auprès des charmes de Votre Altesse ? Enfin, si les « anciens nous l'ont dépeint comme il était à Tré- « zène, du moins il paraîtra comme il a dû être à « Paris, et n'en déplaise à toute l'antiquité, ce jeune « héros aurait eu mauvaise grâce à venir tout hé- « risse des épines du grec dans une cour aussi gâte lante que la vôtre. »
Il n'est pas permis de ne rien dire de la perfection et du charme de la versification dans le rôle de
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Phèdre, C'est encore une de ces nouveauléB ou de ces cré&tioBs dont la carrière littéraire de Racine est toute remplie, et qu'on ne remarque plus, au moins comme créations» parce qu'elles ont été imitées. Si l'usage des brevets d'invention existait en faveur des talents créateurs, l'admiration qu'ils excitent serait bi^n plus grande ; ce qu'ils ont eu de plus éminent, rinvention d'une forme nouvelle, d'un art nouveau, est précisément ce dont on leur tient le moins compte; cela est rabattu sur leur gloire, et la faculté de l'imitation peut aller si loin chez les talents secondaires qu'on ne distingue plus guère, sous le rapport de li forme, entre eux et leurs devanciers c Ceux-K^i ont créé une nouvelle langue, que tout le monde ap« prend à parler, et qui est censée appartenir à tout le monde. Néanmoins nous doutons que ce qu'on peut appeler la poésie et l'éloquence du rbythme dans le rôle de Phèdre ait été, dès lors, jamais égalé. Quelle mollesse voluptueuse dans ces vers où Tâme de Tin» fortunée semble se fondre et se consumer, où la rime eUe*-mâme, l'obstacle des artistes vulgaires, concourt puissamment à l'impression des lamentations de Phèdre, dont elle semble prolonger et répéter les brûlants soupirs :
N'allons point plus avant; demeurons, chère Œnone (4), etc.
Le récit même de la mort d'Hippolyte, justement et universellement blâmé, serait, en d'autres circonstances, une admirable narration; placé dans une
(0 À«ie I, fcéfid II.
JEAM RACIIfB, 195
épopée^ il en deviindrait l'un des plu& précieux or« nements ; dans le genre descriptif, la poésie française p'a rien de plus brillant et de plus accompli. Mais, à l'endroit où il se trouve, vu la position de celui qui l'écoute et de celui qui le prononce, on sera toujours em-> pédié d'y voir autre chose qu'un magnifique défaut. L'exemple de Sénèque le tragique, habile à semer des beautés hors de propos, fut sans doute ce qui égara le poète français; du moins, en commettant la même feute. Racine l'adoucit; il ne nous montra pas, comme la tragédie latine, Thésée sMnformant curieusement de la figure du monstre qui a fait périr son fils ; il p'aurait pu s'égarer jusque-là. Je signale avec moins de regret une faute aussi reconnue, parce qu'elle est unique dans les ouvrages de Racine* De tous les poètes, il est le plus observateur des bienséances de tout genre, comme le plus fidèle à la vérité des mouvements du cœur; jamais, 6hez lui, l'auteur ne prend la place du personnage ; jamais les caractères et les vraisemblances ne sont sacrifiés au désir d'étaler des beautés de détail, et de produire un mor« ceau brillant qui se détache de l'ensemble.