VIII. — Iphigénie
Iphigénie est la pièce qui jeta dans la carrière de Racine le plus d'éclat. A sa première apparition , on pleura, on fut à la fois attendri , ébloui , enchanté. Trois ans après, au moment de l'inconcevable chute de Phidrey Boileau cherche à consoler son ami en lui rappelant le succès d' Iphigénie :
Que tu sais bien, Racine, â l'aide d'un acteur. Émouvoir, étonner, ravir un spectateur ! Jamais Iphigénie, en Aulide immolée, N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée. Que dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé, En a fait, sous son nom, verser la Champmeslé (2).
ri) Acte V, scène 11. (!!) Boilbau. Kpttre VU.
iBAN RACIlfE. 257
Un siècle après , nous entendons Voltaire s'écrier dans son commentaire : «c 0 véritable tragédie! Beauté <c de tous les temps et de toutes les nations ! Malheur « aux barbares qui ne sentiraient pas jusqu^au fond « du cœur ce prodigieux mérite ! »
L'enthousiasme de Voltaire est juste, Messieurs : Iphigénie est une merveille. Le sujet, sans doute, est emprunté à Euripide, comme l'avait été celui d'^ndromague; mais quand on emprunte comme Racine, on doit peu de chose à son créancier. Disons-le cependant : Andromague est une véritable transfiguration; le poêle français y est de toutes parts supérieur au poète grec; mais ici les rôles changent et nous devons partager les éloges entre Euripide et Racine. Si Racine a souvent embelli son modèle , il ne l'a pas surpassé dans l'ensemble de son œuvre. Ce n'est peut-être pas la faute de Racine : la pièce grecque et la pièce française sont, au fond, deux sujets différents dans une même action.
V Iphigénie d'Euripide est une tragédie religieuse ; l'art chez les anciens servait d'instrument et d'expression à la religion. Les conditions de la société antique étaient bien différentes des nôtres; ce qu'elle possédait de vérité sur le fond de la nature et de la destinée humaines, les traditions des premiers âges, les désirs, les élans, les mystérieux instincts qui he périssent jamais , les aspirations vers l'infini, le poids du mal moral et le besoin de l'expiation, toutes ces profondeurs ouvertes et inexplorées, toutes ces lueurs
confuses et ineffaçables répandues dans toutes les
258 lEAN luciitfe.
âmes, se concentraient dans le génie des graûds poètes et s'y traduisaient en inspirations parfois prophétiques. Le poëte alojrs est réellemetît un mles^ un devin, un instructeur des peuples; c'est lui qui, dans la société antique , exerce le sacerdoce de la vérité ; c'est à lui qu'appartient réellement la fonction où prétend Torgueil de nos poëteâ modernes. Pour ceMcî, la révélation expresse de cette Vérité a mis fin au rôle qu'ils s'attribuent si volontiers. Ils ne peuvèilt plus atteindre à ce caractère d'autorité, à cette gravité, à Cette majesté saisissante et vraie qu'on respiré en général dans la tragédie antique , et qui se mani'^ feste avec tant de grandeur dans Eschyle en particulier. Euripide, arrivé plus tard, est sans doute le moins religieux des poètes grecs ; dans l'histôirê de^ convictions il marque une ère nouvelle , il approche du déclin ; mais, malgré ce qu*il exprime parfois sous le nom de ses personnages, il n^a pas changé le caractère général de la tragédie grecque. La nation la voulait religieuse, d*instinct sans doute, et sans bien s'en rendre compte; mais enfin c'est ainsi qu'il la lui fallait, et dans Iphigénie Euripide a suivi cette voie.
L*esprit de sa pièce est religieux; ott y touche k l'invisible ; on s'y sent sous le poids de la volonté des dieux, La divinité offensée demande une expiation; on assiste à la lutte qui se livre dans l'âme d'Aga* memnon entre les croyances de l'homme, les devoirsi du roi et les tendres sentiments du père. Enfin îa religion triomphe, et dans le cœur d'Àgamemnon et dans celui d' Iphigénie. Pour que l'expiation soit réel*
JEAN RàCINB. âSd
lement accomplie ^ il faut que le sacrifice devienne volontaire, que la victime y consente, qu'en se livrant elle-même, elle entre dans la volonté des dieux. Il y a du martyr dans le rôle de Tlphigénie grecque, renonçant de bon cœur à la vie, après avoir si naïvement exprimé ses regrets. Il est beau de la voir rompre tout d*un coup le silence où la modestie Ta* raît retenue en la présence d^Achille et déclarer sa résolution d*obéir à Toracle. Ici tout est empreint de la couleur religieuse; Clytemnestre elle-même finît par se soumettre à Tarrêt des dieux ; Achille n*a garde de s*y opposer, une fois qu'il a été témoin de la résolution d'Iphigénie. L* Achille d'Euripide n*est pas celui de Racine, ni même celui d*Homère ; c'est un Achille de sens rassis , un honnête homme , qui ne souffrira pas qu'Iphîgénie meure contre son gré. Mais quand elle a prononcé, il se rend, il admire cette haute vertu , il déplore d'autant plus le sort qui lui enlève une telle épouse ; il ne se révolte pas contre le vouloir divin ; il a même un rôle à remplir dans ce formidable dénoùment ; il devient, pour ainsi dire, un des officiers du sacrifice. Mais, admirable inspiration, souffle précurseur, aube de la vérité ^ les dieux ne demeurent pas inexorables ; une biche blanche se trouve miraculeusement substituée à la vierge royale, enlevée pour le service de Diane. Voilà le drame d'Euripide , dans sa belle et simple structure.
Franchement, VIphigénie française, prise dans son enseitiblC) est moins élevée. Le point de vue est plus
S60 IBAN RAGINB.
purement humain ; l'élément religieux disparaît , et ici se trouve l'inévitable infériorité de la pièce moderne. Pour les Grecs, la guerre de Troie était la guerre sainte; elle vengeait les lois outragées de rhymen; son succès était la grande gloire nationale. Croyances, intérêt religieux et moral, intérêt patriotique même , tout se réunissait pour faire entrer de bonne foi les spectateurs athéniens dans le sens de cette représentation. Il est superflu de le dire , tous les prestiges de la poésie, tous les efforts mêmes du génie ne pouvaient ressusciter pour des modernes un intérêt analogue. Par quel effort d'imagination réussirait-on à accepter la nécessité de la mort dlphigénie pour fléchir le courroux des dieux et amener les
vents qui porteront les Grecs à Troie? Voilà donc le mystérieux, le divin, l'infini évanouis; il ne reste plus que les intérêts tout à fait humains. Malgré tout l'art avec lequel Racine les a rassemblés autour du personnage d'Iphigénie, les situations plus souvent multipliées, les alternatives habilement variées de la crainte et dç l'espérance, il n'a pu parvenir à déguiser ce qu'a de factice la donnée de la pièce, dépouillée de soTi élément primitif. La divinité , descendue de son faîte, reste plus implacable; il lui faut le sang d'une créature humaine, et de là la création du personnage d'Ériphile. On l'a reprochée à Racine, mais, à mon avis, injustement; Ériphile se rattache à l'action, telle que le poëte l'a conçue, de la manière la plus étroite ; elle donne lieu d'ailleurs à de beaux développements dans le caractère d'Iphigénie ;
IBAN RACINE* 281
et si, aux yeux de plusieurs critiques, la jalousie de Phèdre a suffi pour faire admettre Aricie, la colère d'Achille et la générosité dlphigénie seraient bien, à défaut d'autres, une raison d'être pour Ériphile. Mais quoique Racine ait eu soin de nous désintéresser de celle-ci en nous la montrant ingrate et per« fide, nous ne saurions oublier qu^elle meurt injuste* ment*
Restent les teintes particulières que Racine a données aux caractères de ses personnages. On Ta blâmé d'avoir fait Achille amoureux, et il est vrai que, bien que son Achille a aime autrement que Tircis et Phi* lène, » que sa passion soit tout à fait pure du jargon de la galanterie, et que Schiller me paraisse de bien mauvaise humeur quand il ne veut voir en lui qu'un petit-maitre français, cet amour cependant n'est pas pris dans l'imitation fidèle du temps et du caractère traditionnel de ce héros. Les nuances de la chevalerie sont visibles sur cette grande figure qui rappelle par plus d'un trait le moyen âge plutôt que le temps fabuleux du héros de la Grèce. L'Achille français est brillant; mais celui d'Euripide, promettant son secours à une femme qu'il n'aime pas encore, qu'il n'a pas même encore vue, possède une générosité, une beauté calme et grande, plus élevée moralement, peut-être, que celle du héros de Racine, défendant son amante. Mais je ne saurais blâmer absolument Racine d'avoir fait son Achille moins grec que celui d'Euripide, Dans une certaine mesure, et en vue de rintérêt dramatique, il fallait qu'il en fût ainsi. Un
989 iSiK RAqiHi.
pastiche oomplet dâ eee âgea reculés ne saurait s'adapter à nos théâtres ; on pourrait uu instaut lui trouver le charme de la nouveauté, mais le succès ne ^ soutiendrait pas; une sympathie foncière doit exister entre les spectateurs et les figures de la scène, au travers des différences de temps et de lieux qui font le costume moral de ces personnifications. Ici vien*nent à Tappui les traductions des pièces grecques représentées à Berlin et à Paris ; les applaudissements ont été en partie conquis par la surprise. Il serait trop en dehors de nos mœurs de voir un Achille fran*' çais revenir dire à Clytemnestre qu'il a failli être la* pidé par les soldats du camp et que, pour l'heure, il n'y a plus rien à faire pour sauver sa fille. D'ail" leurs, si rAchille de Racine diffère de celui d'Euri* pide, il est plus conforme à celui d'Homère. Qu'est-ce qui ressemble mieux au géant de Vlliade que ce hérois dont Ulysse dit :
Mais, quoique seul pour elle, Achille furieux Épouvantait Parmée, et partageait les dieux (4).
Quant au caractère d'Agamemnon , c'est ici que l'infériorité du poëte français se trouve le plus marquée. Ce qui le détermine est avant tout l'ambition. Combien il serait plus intéressant, si, entre le citoyen et le père qui se disputent la victoire dans son cœur, on ne voyait pas intervenir le roi, ou, plutôt, si l'on ne savait, par ses propres aveux, qu'il sacrifie sa fille, non à la patrie, ni à la volonté des àieiiXf
(1) Aeto V, seëne VI.
mais à ee nom de r dî de$ rois et de chef de la Grèce j qui chatouille de son cœur l'orgueilleme faiblesse (1). Aussi la. rencontre du père et de la fille est-elle bien moins touchante dans Racine que dans Euripide. Nous rapprocherons les deuj^ scènes. Voici celle de la tragédie française :
IPQIGÉNIE.
Seigneur, où courez-vous P et quels empressements Vous dérobent si vite à nos embrassementsP A qui dois-je imputer cette fuite soudaine? Mon respect a fait place aux transports de la reine : Un moment à mon tour ne vous puis-Je arrêter, Et ma joie à vos yeux n'ose-t-elle éclater? Ne puis-je.....
Eh bien, ma fille, embrassez votre pare; n vous aime toujours.
IPHIGÉNIB.
Que cette aipour m'est chère!
Quel plaisir de vous voir et de vous contempler Dans ce nouvel éclat dont je vous vois briller! Quels honneurs! quel pouvoir! Déjà la renommée Par d'étonnants récits m'en avait informée; Mais que, voyant de près ce spectacle charmant, Je sens croître ma joie et mon étonnement! Dieux! avec quel amour la Grèce vous révère! Quel bonheur de me voir la fille d'un tel père!
A6AMËMN0N.
Vous méritiez, ma fille, un père plus heureux.
IPHIGÉNIS.
Quelle félicité peut manquer à vos vœux?
A de plus grands honneurs un roi peut-il prétendre?
J'ai cru n'avoir au ciel que des grâces à rendre.
(0 Acte I, leèno ï.
Z(yfi JKAN RACirCR.
AfiÀXEMNON, à part.
Grands dieux! à son malheur dois^Je la préj[Murer?
IPHIGÂNIE.
Vous vous cachez, seigneur, et semblez soupirer : Tous vos regards sur moi ne tombent qu'avec peine. Avons-nous sans votre ordre abandonné Mycène ?
AGAHEMNON.
Ma fille, Je vous vois toujours des mêmes yeux; Mais les temps sont changés aussi bien que les lieux D'un soin cruel ma Joie est ici combattue.
IPHIGËNIB.
Ëb! mon père, oubliez votre rang à ma vue. Je prévois la rigueur d'un long éloignement : N'osez-vous, sans rougir, être père un moment? Vous n'avez devant vous qu'une jeune princesse A qui j'avais pour moi vanté votre tendresse : Cent fois lui promettant mes soins, votre bonté, J'ai fait gloire à ses yeux de ma félicité : Que va-t-elle penser de votre indifférence? Ai -je flatté ses voeux d'une fausse espérance P N'éclaircirez-vous point ce front chargé d'ennuis?
AGAHEMNON.
Ah ! ma fille.
IPBIGÉNIE.
Seigneur, poursuivez.
AGAMEMNON
Je ne puis.
IPHIGÉNIB.
Périsse leTroyen auteur de nos alarmes!
AGAMEMNON
Sa perte à ses vainqueurs coûtera bien des larmes.
IPHIGÉNIB.
Les dieux daignent surtout prendre soin de vos jours !
JFAN RACINE. 26^
AGAMBMNON.
Us dieux depuis un temps me sont cruels et sourds.
IPHTGÉNIE.
Calchas, dîi-on, prépare un pompeux sacrifice.
AGAHEMNON.
Puissé'je auparavant fléchir leur injustice!
IPHIGÉNIB.
L'offrira-t-on bientôt?
AGAHEMNON.
Plus tôt que je ne veux.
IPHIGÉNIE
Me sera-t-il permis de me joindre à vos vœux? Verra- t-on à l'autei votre heureuse famille?
AGAHEMNON.
Hélas!
IPHIGÉNIE
Vous VOUS taisez?
AGAHEMNON.
Vous y serez, ma fille.
Adieu (4)1
Voici maintenant Euripide (â) :
IPHIGÉNIE
0 ma mère, ne t'irrite point si je te devance, pour serrer contre inoQ sein le sein de mon père.
GLTTEHNESTRB.
0 toi, objet de mon plus grand respect, roi Agamemnon ! nous arrivons, fidèles aux ordres que tu nous as donnés.
IPHIGÉNIE
Mon père, après une si longue abset)ce, permets-moi de voler à
toi la première et de te serrer dans mes bras; pardonne je suis
avide de te voir.
(i; Acte II, scène II. (2) TraducUon de H. Yinet (ÉdUturt,)
366 nuit RAGiicR.
Tu le peui, nui flUe; ear de tous mfis enfaotoy tu es le plufi attaché à ton père.
IPHIGÉNIE
0 mon pèrel que j'ai de joie à te revoir après une si lon^e sé« paration !
A6AMBMN0N.
Ton père sent la même joie; et ce que tu dis convient à tous deux.
Je te remercie. Oh! tu as bien fait, mon père, de me faire venir près de toi.
Je ne sais, ma fille, si je dois le penser ainsi*
Ah! si tu me revois avec joie, d'où vient que tu me considères d'un œil troublé?
AGAMBMNON.
Un roi, un chef d'armée a bien des soucis.
IPHIGÉNIE
Sois maintenant avec ta fille, et oublie tes soucis.
AGAMEUNON.
Je suis bien avec toi, ma fille, et non point ailleurs.
IPHIGÉNIE
Dépouille donc ce front sévère, et tourne vers moi un regard d'amitié.
AGAMEVNOlf.
Ma fille, je suis joyeux aussi longtemps que je te vois.
IPQiaÉNIE.
Et cependant des larmes coulent de tes yeox.
AGAMEMNON
Noui sommes menacés d'une bien longue absence.
IBAN RACHfB. t07
rignore ee que tu veui( dirA, ]6 Tignore, mon bien*aîmé pire. La sagesae da se» discours augmente d'iuunt plus ma piti^,
IPHIGÉNIE
Hélas I je dirai des folies, si cela peut te réjouir.
AGAMEMNON
Ah! Je ne puis contenir mes larmes... Ma fille... je suis content de toi.
iraickÉNii.
Beste, mon père, dans notre maison, au milieu de tes enfants.
; AGAMEMNON
Je le voudrais; et il ro*en coûte de ne pouvoir le faire.
IPHIGÉNIE
Périsse cette guerre cruelle, et les maux où nous entraine Mé-
nélas!
AGAMEMNON
Ce qui nous perd, ma fille, en perdra d'autres encore.
IPHIGÉNIE
Que tu es resté longtemps dans ce golfe d'Aulide !
AGAMEMNON
Et quelque chose encore empêche )e départ de mon armée.
IPWÏGÉNIH,
0 mon père! où dit-on qu'habitent ces TroyensP
AGAMEMNON
Où le fils de Priam n'aurait Jamais dû naître.
IPHIGÉNIE
Mon père, tu me quittes pour aller bien loin de moi.
C'est pour cela, ma fille, que Je t'ai fait venir près de ton père.
IPBIGÉNIE»
ih\ que ne m'est-il permis de m'embarquer avec toi!
AGAMEMIfON.
Que me demandes-tu? Un autre voyage t'attend» où tu te souviendras de ton père.
IPHI6ÉNIE.
Le ferai-Je seule, ou avec ma mère?
À6AMEMN0N.
Seule; ni père ni mère ne t'accompagneront.
IPHIGÉRIE.
Sans doute, mon père, tu me fais passer dans une autre famille?
AGAMEHNON.
Il suffit; ce sont des choses que les jeunes filles doivent ignorer.
IPHIGÉNIE
Mon père, reviens promptement vers moi des champs de la Phrygie.
AGAMEMNON
Il faut premièrement que j'offre en ce lieu une victime.
IPHIGÉNIE
Eh bien! il faut vous concerter avec les prêtres pour ce devoir pieux.
AGAMEMNON
Toi-même y assisteras ; tu te tiendras près du vase des ablutions.
IPHIGÉNIE
Mon père, formerons-nous des danses autour de l'autel ?
AGAMEMNON
Je lui porte envie : plus heureuse que moi, elle ne prévoit rien. — Va dans la tente, te faire voir aux jeunes filles. Mais reçois d'abord mes tristes embrassements; car tu seras longtemps séparée de ton père. 0 poitrine, ô bouche, 6 blonde chevelure I com-
JBAN RACINE, ^69
bien la ville des Phrygiens, combien Hélène te sera fatale ! Mais il faut me laire , car les larmes ont tout à coup rempli mes yeux dans ces embrassements (1).
On le voit ici et ailleurs, les plus beaux morceaux de VIphigénie française sont plus qu*en germe dans Euripide ; quelquefois plus beaux, toujours plus naïfs. Racine y a trouvé la substance de ses traits les plus touchants. Mais s'il s'est souvent borné à traduire, il a traduit en maître, et parfois il Ta emporté. Ainsi les vers si bien frappés de la fin du dialogue entre le père et la fille, et surtout ce mot admirable :
AGAMEMNON
Hélas !
IPHIGÉNIE
Vous VOUS taisez?
AGAMEMNON
Vous y serez, ma fille !
Mais Racine, le plus vrai, le plus naturel des poètes français, n'en est toutefois pas le plus naïf. Corneille, je le répète, Ta surpassé sous ce rapport. Racine, qui a SU mettre, çà et là, des naïvetés si précieuses dans la bouche de ses personnages, est toujours resté audessous de la naïveté, excepté dans les sujets empruntés à l'Écriture sainte. Et même dans l'admirable dialogue d'Athalie avec l'enfant Éliacin, celui^îi, à tout prendre, n'est pas aussi enfant qu'il pourrait bien l'être.
Si nous abaissons sous quelques rapports ïlphi-
(0 Outre plusieurs morceaux traduits en prose, M. Vinet a traduit en vers un îragroent de VIphigénie d'Euripide : c'est Clytemnestre aux pieds d'Achille. Il Ta inséré dans le tome III de sa Chrestomathit française^ (Éditeurs,)
370 JEAN RACIMB.
génie moderne, c*est qu'en France on a pris le parti contraire; on Ta relevée outre mesure en proportion des autres tragédies de l'auteur. Il est juste^ d'ailleurs, de le redire, Racine était condamné à l'infériorité par la nature même de son sujet. Néanmoins Racine est toujours Racine, et la gloire de son tphU génie reste bien grande» C'est, non le plus profond, mais le plus brillant des ouvrages du poëte. Habileté de la conduite, marche hardie et prompte de Faction, succession des péripéties, situations extraordinaires et sublimes, admirable éloquence des discours, tout se réunit pour donner à cette œuvre la couleur idéale et magnifique qui enchanta les contemporains et qui nous enchante encore. Voyez, Messieurs, en fait de discours, d'abord celui de Clytemnestre défendant sa fille devant Agamemnon. Ce rôle de Clytemnestre a été heureusement développé par Racine; bien des traits y font pressentir la terrible amante d'Égisthe, la meurtrière de son époux :
Vous ne démente:!; point une raëe fuheste.
Oui) VOUS êtes le sâng d'Atrée et de Tbyeste;
Bourreau de votre fiUe, il ne vous re^e enfin
Que d'en faire à sa mère un horrible festin.
B&irbare ! c'est donc là cet heureux sdcrilice
Que vos soins {^réparaient avec Uuit d'artifice !
Quoil l'horreur de souscrire à cet ordre inhumain
N'a pas, en le traçant, arrêté votre main !
Pourquoi feindre à nos yeux une fausse tristesse?
Pensez-vous par des pleurs prouver votre tendresse P...*
£st>ce donc être père? Ah! toute ma raison
Cède à la cruauté de cette trahison.
tJn prêtre, environné d'une foule cruelle^
Portera sur ma fîUè une main criminelle t
JEAN RACINB. 271
Déchirera son sèin ! et â'un œil curieux Dans son cœur paîpitàUt consultera leà diêUx! Et moi, qui ramenai triomphante, adorée, Je m'en retournerai seule et désespérée î Je verrai les chemins encôr tout parfumés Des fleurs dont sous ses pas on les avait semés! Mon, je ne l'aurai point amenée au supplice, Ou vous ferez aut Grecs un double sacrifice. Mi erainte ni respect ne m'en peut détacher : De mes bras tout sanglants il faudra l'arracher : Aussi barbare époux qu'impitoyable père, Venez, si vous Tosez, la ravir à sa mèfe (4)....
Êcoutotis maintenant Achille :
Juste ciel! puis-je entendre et souffrir ce langage?
Est-ce ainsi qu'au patjure on ajoute Toutrage?
Moi) je voulais partir aux dépens de ses jours!
Et que m'a fait à moi cette Troie où je cours?
Au pied de ses remparts quel intérêt m'appelle?
Poûf qui, sourd à la volt d'une mère immortelle,
£t d'un père éperdu négligeant les avis,
Vais-je y chercher la mort tant prédite à leur fils?
Jamais vaisseaux partis des rives du Scamandre,
Aux champs thessaliens osèrent^ils descendre?
Et jamais dans Larisse un lâche ravisseur
tte vint^il enlever ou ma femme ou ma sœur?
Qtt'ai-J6 à me plaindre? où sont les pertes que J*ai faites?
Je n'y vais que pour vous, barbare que vous êtes)
Pour vous, à qui des Grecs moi seul je ne dois rien ;
Voua, que j'ai fait nommer et leur chef et le mieni
Voos> que mon bras vengeait dans Lesbos et^flamttée^
Avant que vous eussiez assemblé votre armée.
Et quel fut le dessein qui nous assembla tous ?
Ne courons-nous pas rendre Hélène à son époux?
Depuis quand pense-t-on qu'inutile à moi-même
Je me laisse ravir une épouse que j'aime ?
Seul, d*un honteux affront votre frère blessé
A^-t-il droit de Venger Âon amouf offensé ?
Votre fille me plut, je prétendis lui plaire :
Elle est de mes serments seule dépositaire;
(0 «U IV, Mèm IV.
272 JEAN RACIICE.
Content de son hymen, vaisseaux, armes, soldats, Ma foi lui promit tout, et rien à Ménélas. Qu'il poursuive, s'il veut, son épouse enlevée^ Qu*il cherche une victoire à mon sang réservée. Je ne connais Priam, Hélène, ni Paris : Je voulais votre fille, et ne pars qu'à ce prix (4).
Je n'ai rien dit encore du style qui embellit cette œuvre à la fois si éblouissante et si harmonieuse. Si dans chacune des tragédies de Racine, nous avons à admirer la touche inimitable de ce poëte, celle-ci mérite une distinction particulière. Il faudrait être étrangement disgracié de la nature pour résister au ravissement doux et continu que produit la diction de Racine. Gomment louer assez un écrivain dont le génie enrichit un idiome pauvre sans augmenter le nombre de ses mots; qui, constamment hardi dans une langue timide, la force à devenir avec lui pittoresque, abondante, flexible, et dont les plus étonnantes hardiesses ne coûtent pas un remords au goût le plus sévère; un écrivain dont l'expression est toujours si mesurée et toujours si forte, dont les idées s'enchaînent par des liens si délicats, qui n'affaiblit jamais la pensée par une répétition, par une épithète oiseuge, qui ne visp jamais à l'effet et qui le produit toujours, à qui, enfin, l'esclavage de la rime n'a jamais commandé le sacrifice du terme propre ou du mot de force ; chez qui, enfin, les personnages, les caractères, les sexes, les âges sont distingués par mille nuances fines de la diction? Il faudrait désespérer du goût de quiconque resterait insensible à la merveilleuse beauté de ce
CO Acte IV, scène VI.
JBAN RAGIMK. 273
style^ semblable à un tissu moelleux , égal, doux et fort, où rien n'arrête la main, ni ner blesse Tœil, et dont les couleurs, vives comme celles de l'arc-en-ciel, se fondent les unes dans les autres avec une mollesse et une grâce inexprimaWes.
L'introduction d'Iphigénie a été reconnue toujours un chef-d'œuvre; l'éclal du style s'y déploie dès rentrée. Mais ce morceau magnifique est trop connu pour le répéter ici. On a particulièrement relevé ces vers célèbres, mis dans la bouche d'Agamemnon :
Le vent, qui nous Ûattait, nous laissa dans le port ; 11 fallut s'arrêter, et la rame inutile Fatigua vainement une mer immobile.
Mais c'est toute la scène qu'il faut lire, ou pour mieux dire, toute la pièce. Le ton est pris dès les premiers vers. On ne prêterait pas ce langage à un personnage historique, encore qu'il fût peu connu. Son époque est connue et cela suffît. Mais l'Agamemnon d'Homère, le roi des rois, le chef d'une guerre sacrée, le prince allié aux dieux de l'Olympe, peut parler ainsi sans nous étonner. Là où les deux sphères, humaine et divine, communiquent incessamment et se confondent, le langage poétique devient celui des entretiens les plus familiers.
Permettez, Messieurs, que je vous offre encore quelques exemples, pris entre bien d'autres, de ce style incomparable. Ainsi Ulysse cherchant à vaincre la tendresse paternelle d'Agamemnon :
Je suis père, seigneur, et faible comme un autre : Mon cœur se met sans peine en la place du vôtre;
Et, frémissant du conp qtri vous fait ftoiipit^éf , Loin de blâmer vos pleurs, je suis près de pleurer... • Nous sommes seuls encor : bâtez-vous de répandre Des pleurs que vous arrache un intérêt si tendre. Pleurez ce san^, pleurez. Ou plutôt sans pftlir^ Considérez Thonneur qui doit en rejaillir. Voyez tout l'Heliespont blanchissant sous nos rames, Et la perfide Troie abandonnée mt flammes ; Ses peuples dans vos fers, Priam à vos genoux^ Hélène par vos mains rendue à son époux; Voyez de vos vaisseaux les poupes couronnée^, Dans cette même AuHde avec vous retournées; Et ce triomphe heureux, qui s'en va devenir L*éternel entretien des siècles à venir (1).
Voici, enfin, Iphigénie cherchant à consoler Achille de la mort qu'elle est décidée à sulnr :
Le ciel n*a point aux jours de cette infortunée Attaché le bonheur de votre destinée.
Notre amour nous trompait; et les arrêts diî âort Veulent que ce bonheur soit un fruit de ma mért..... Partez. A vos honneurs j'apporte trop d'obstacles. Vous-même dégagez la foi de vos oracles : Signalez ce héros à la Grèce promis ; Tournez votre douleur contre ses ennemis. Déjà Priam pâlit : déjà Troie en alarmes Eedoute mon bûcher et frémit de vos larmes. Allez; et, dans ses murs vides de citoyens, Faites pleurer ma mort aux veuves des Troyens. Je meurs dans cet espoir satisfaite et tranquille. Si Je n'ai pas vécu la compagne d'AéblUe, J'espère que du moins un heureux avenir A vos faits immortels joindra mon souvenir; Et qu'un jour mon trépas, source de votre gloîi^e, Ouvrira le récit d'une si belle histoire. Adieu, prince; vivez, digne race des dieux (SI).
La réunion de la magnificence de l'épopée avec iï rapidité animée du drame, ne pouvait guère avoir
( 0 Acte I, icëiie ¥< (s) Aéle V, seênè ff .
lEAN KAGIl^E. , 2T&
lîèu avôê succès que dans liiï sujet mythologique. Tout ce qu'on peut demander à deS pei'sotiïlàges f)rià dans cette téglon, fc^ést d'être des hommes ; niftls à la faveur du merveilleux qui les eiiVironlie, de cette mystérieuse ahtiqùité, et de Tautorité- j[)lils Qti'hi^tofifjlle dés fictions d'Hontièrë, la poésie inodertie potl^ tSît, devait inême adopter tin style qtii, dans d'auttéS gtijets, eût ëeâdblé faux et emphati(}ue. Maltfe des! ttâditidfls qu'il a polir ainsi dire interceptéeSj Hotnêi'é a obligé ses successeurs à acceptet Tatitiquité telle (Jtt'il Ta faite*, et c'est de lui quHls otit dû partir pôUï! parler convenablement de l'époque qu'il a chaùtéê. A là source des chroniques vulgdlfes, ofi puise dés matériaux briits auxquels il faut dotïiier une formé et un sens ; efl Homère s'absorbeilt et se Itahsfiguretif les traditions de sa patrie; l'œuvre que les chroniques fiolis eussent laissée à faire j d'avance il l'a faite ; îl fftat tbns^tir à l'idéal sous lequel il notrs présenté des héros ; sa fiction est pour* nous la donnée histdfique; et quelque habile que soit l'analyse à retfou-* ver sous cette Merveilleuse poésie la réalité qti'éllé a glorifiée, sdu Agamemuon, son Achille, son Hector, sôù IliôU, son antiquité diît acquis Une existeilCè iltévocable, contre laquelle il n'est guère plus possible de s'inscrire en faux que contre des monuments. Lé langage de Y Iliade est devenu la Vérité dé tôtk et de couledr en ces matières, et l'épopée passe dé pMû droit dans le drame. Tel est le bonheur du sujet A'iphiginie, Racine s'est emparé de cet avantage, et de xAétÛè qu'il à'étàit enfermé dans lés données tout
276 lEAN RACINE.
historiques de Britannicus^ regagnant en profondeur ce qu'il perdait en espace, ici, en revanche, il se met au large, et ne se prescrit d'autres limites que celles de la vérité humaine.
Je doute que, sans le chef-d'œuvre àUphiginù^ Racine tout entier nous fût connu. Dans quel autre sujet eût-il déployé de même tout ce qu'il y avait d'épique dans son génie, et de magnificence dans son imagination? Aucun de ses ouvrages n'est aussi bridant qu'ijpAtgfeme. On se sent dans la lumière éclatante et dorée du ciel de la Grèce. On respire un air limpide, transparent et léger. On y reconnaît, sous quelques reflets de l'idée chrétienne, cette beauté purement humaine de sentiments et de vie, que la religion d'Homère, humaine comme tout le reste, n'élève pas au-dessus de l'humanité. Aucune trace, parmi toutes les passions et les douleurs qui nous sont décrites, de ces passions et de ces douleurs de la pensée, de cette vie intime et profonde, où se puise le tragique chrétien, et où déjà Sophocle avait trempé son génie. C'est la nature, c'est l'humanité homérique, grande et touchante, mais sans mystère et sans infini. Le seul personnage dont la peinture eût pu tenter un génie chrétien, Agamenmon, est, nous l'avons vu, moins vrai et moins intéressant dans Racine que dans Euripide. Tout, d'ailleurs, est pris dans une nature simple, grande, mais pauvre sans contredit, au regard du christianisme. Peu d'individualité dans les figures ; chacune représente ou personnifie admirablement u ne espèce : c' est le héros, 1 e poliliquei 1
lamère, la fille, l'amant; ce n'est pas Achille, Aga* memnon, Glytemnestre, Iphigénie ; ces noms sont des noms de caractères plutôt que des noms de personnes*
Nous donnerions toutefois une fausse idée du chef-* d'œuvre de Racine, si nous le représentions comme purement grec et purement païen. L'inspiration chré* tienne s'y reconnaît partout; c'est comme une greffe qui adoucit les fruits d'un arbre vigoureux, mais sau^ vage. On pourrait croire d'avance qu'il doit résulter quelque chose de faux de cette combinaison; mais Iphigénie présente un ensemble aussi harmonieux que le TéUmaque^ où l'idée chrétienne a pénétré encore plus avant, et où la couleur antique est bien plus prononcée. Cette fusion n'est si heureuse, d'ailleurs, que parce qu'elle était consommée dans l'esprit des deux écrivains, et par un effet de leur éducation même, avant de s'effectuer dans leurs ouvrages. On peut affirmer qu'il y a dans tous les rôles de cette tragédie des idées et des sentiments que les anciens n'auraient pas compris.
Mais c^est dans le rôle d'Iphigénie que ces sentiments revêtent leur principale puissance et leur plus complète expression ; aussi la beauté principale de la tragédie dUphigéniey c'est Iphigénie elle-même, figure noble et charmante, sœur cadette, mais digne sœur des Ândromaque et des Monime. La beauté religieuse lui manque sans doute, ainsi qu'à tous les personnages de cette pièce. Mais si Iphigénie n'a pas toute la naïveté de la jeune fille grecque, elle est le type le plus accompli de la dignité virginale. La fierté du
8T8 nuK aAGiMB,
fttng royal se joint en elle à la grftce de l'eiifeiicii, la passion à la pudeur, unp vivacité quelquefois im« pétuôuse à la plus charmante douceur. Rien n'est plus frais, plus pur ni plus vivant, ajouterai*je n'est plus français, dans tout ce que ce mot peut éveiller d'à* gréables idéep, que ce caractère d'Iphigénie. Le poët^ ne lui a rien refusé de ce qui peut nous la faire aimer, nirhéroïsme, ni la générosité, ni la tendresse, ni 1» modestie. Il a pris, pour la peindre, la plus riche da ses palettes. Comme on s'associe à sa jeune cglèrei lor3que, défiée par sa rivale, elle s'écrie :
Vous triomphez, cruelle, et bravez ma douleur.
Je n'avais pas encor senti tout mon malheur;
Et vous ne eonip^rp^ votre exil et m^ sloirq,
Que pour mieux relever votre injuste victoire.
Toutefois vos transports sont trop précipités :
Ce môme Agamemnon à qui vous insultez,
Il comipande à la Grèce, il çst mon pire^ il m'Mm^,
Il resçcQt mes douleurs beaucoup plus que moi-même (1)-
Combien, lorsque, plus tard, sa fortune geinblfl M
relever, on aime à Tentendre invoquer ep feviur dfl
catt9 ï4ème rivale la générosité de son amant s
Seigneur, il n'est pas temps que nous partions encore, La reine permettra que j'ose demander Un gage à votre amour qu'il me doit ncçprdpr, Je viens vous présenter une jeune princesse ; Le ciel 9 sup son front imprimé sa noblesse $ Pe larmes (puis )es jours ^es yeux ^opt arrp$é§i Vous save^ ses malheurs, vous les avez causés. Moi-même, otk m'emportait une aveugle colère P < 4'Ai tantôt sans respect affligé »a misère» Que ne puis-je aussi bien, par d'utiles seqours,
(I) Aele 1I| scène V.
IBAR RAOïn. 9f79
RépArav premytemant mes injustes discours!
}ç )i|i prête ma yois^ : je ne puiis davantage,
Vous seul pouvez, seigneur, détruire votre ouvrage
Montrez que je vais suivre au pied de nos autels Un rçf qui, npn coiitent d'efffdyer )e^ mort^)s, K des embrasements ne borne point sa gloire, Laisse aux pleurs d'une épouse attendrir sa victoire, Et, par les malheureux quelquefois désanné, Sait imiter en tout les dieux qui l'ont formé (1).
Voilà des mouvements, des traits où Euripide n'a rien à revendiquer, et qui sont bien la propriété exclusive de Racine, Que cela est beau, noble, géné- . reux, que cela est chrétien ! Et quelles expressions ! Miin4rir sa vietoirel C'est le temperare suam vieloriam de Cicérop, s'adressant à César dans le discours pro ligario.
Vous avez déjà. Messieurs, entendu l'autre jour quelles consolations héroïques Iphigénie offre à ce même Achille qui va la voir périr. Mais je ne vous Tal pas montrée encore aux pieds de son père, lui demandant la vie, non pour elle, mais pour son amant et pour sa mère, et parlant avec la même pudeur de son amour pour Achille et de son amour pour l'existence. Il faut lire tout le morceau qui commence ainsi :
Mon père, Cessez de vous troubler, vous n'êtes point trabi; Qqand vops comip^ndere^, vous sere; obéi (9}t
Ici le poëte moderne reprend sur le poëte ancien Favantage qu'il n'aurait jamais dû perdre. Son Iphi-
(0 Acte m, scène IV.
{%)it(» lY, seàne IV. -n Ç» morceau ayant déjà été cité page 73, dans rétud« Mr le Cid de GorneUle, oii n'a pas jug^ nécessaire de 1« reproduire ici. (i?(tt» Uun,)
380 JEAN RACIHI.
génie, en cet endroit, est plus belle que Tlphigénie d'Euripide. Chateaubriand a tout dit en un seul mot : « Cestldi fille chrétienne. »
Ces quatre rôles de femmes, Iphigénie, Monime, Andromaque, ES^ther, sont, à mon sens, ce qu'il y a de plus parfait dans Racine , et suffiraient seuls à la gloire d'un poëte.
IX, —Phèdre. (1677.)
A trois ans de distance Phèdre suivit Iphigénie. Trois années d'étude et de travaux préparèrent cette œuvre que son auteur vit tomber devant celle du rival qu'on lui avait suscité. On connaît Pradon, ce» rimeur ignoble et présomptueux, qui fut choisi pour arrêter Racine dans la carrière de ses triomphes. On avait appris que Racine travaillait assidûment à une tragédie sur le sujet de Phèdre; on engagea Pradon à traiter le même sujet. Il s'efforça de gagner Racine de vitesse; au bout de trois mois sa tragédie fut achevée, et elle parut sur la scène trois jours après celle de Racine. La cabale avait bien pris ses mesures ; on sait comment Touvrage du grand poëte fut sifflé ignominieusement, et bientôt retiré du théâtre, tandis que la rapsodie de Pradon se trouvait couverte d'applaudissements ,
Racine eut pour consolation le suffrage de son ami Despréaux, qui lui adressa, au sujet de la chute de Phèdre^ Tune de ses plus belles épîtres :
JBAN RACINE. 281
Imite mon exemple; et lorsqu'une cabale, Un flot de vains auteurs follement te ravale, Protite de leur baine et de leur mauvais sens, Ris du bruit passager de leurs cris impuissants. Que peut contre tes vers une ignorance vaine? Le Parnasse français, ennobli par ta veine, Contre tous ces complots saura te maintenir, Et soulever pour toi l'équitable avenir (0*
Pour la troisième fois. Racine s'attachait aux traces d'Euripide. Pourquoi pas, demandera- t-on, à celles de Sophocle ? Il paraît que dès son enfance Euripide exerça sur Racine un attrait particulier. Quoi qu'il en soit, je devrais plutôt dire que, pour la troisième fois, Racine tirait d'un ouvrage d'Euripide le sujet d'un chef-d'œuvre , et cette fois-ci du plus admirable des trois. Car si, dans les deux ouvrages, le grec et le français, l'action est matériellement la même, la pensée des deux poëtes est bien différente. Or, le vrai sujet d'un drame, ne l'oublions pas, Messieurs, c'est Vidée et non le fait. C'est ce que M. Schlegel semble avoir méconnu dans la critique intéressante , mais partiale , qu'il publia en 1 809 sous ce titre] : Comparaison entre la Phèdre de Racine et celle d'Euripide, La Phèdre d'Euripide n'est qu'un personnage dans sa tragédie ; Hippolyte, qui donne son nom au drame grec, en est le héros. Ce favori de Diane représente la pudeur et l'austérité des mœurs dans un homme et dans la jeunesse ; il ne fuit pas seulement la moU lesse et les plaisirs qui assujettissent l'esprit à l'empire des sens, il déteste l'amour; je n'aurais pas tout dit, isi je n'ajoutais qu'il déteste les femmes, et que
COBoiLEAC. ÉpIlreVn.
283 s%àx fiAciifB.
la tragédie d'Hippelyte est, à vrai dira, une satire contre le sexe^ Çel^ çs{ ^§ trop; pciaiç il g?l pç^ain qu'Hippoly te , voué tout entier aux ^tigues de la chasse en attendant celles'4e la ^erre, et mettant sa jeune et fièrg vertu ^oi|s }a garde da la plus pure des divinités, est une noble et intéressante figure , l'idéal du jeune homme dominé par l'enthousiasme des choses honnêtes, Vénus, qui dispute Hippoiyte à Diane, et qui, n'ayant pu le corrompre, le fait périr, amène dans l'action un tragique d'une nature à la fois mystérieuse et terrible. Mais ce sujet, quelque beau qi^'il soit, échappait à la poésie moderne \ cela est trop évident, ^^ussi le poëte français recule Hip« [^lyte au second plan , et cède le premier à Phèdre, Le sujet de la pièce n'est pas le malheur d'Hippqlyte, mais le malheur de Phèdre; j'ai dit son malheur, car c'est de la pitié quç Racine demande pour Phèdre, et il nous la fait plaindre à propoptipn qu'il nous la montre plus criminelle.
M, Schlegel n'a pas eu le bonheuir de saisir oettQ admirable conception; il a reproché à Racine, en premier lieu , d'avoir voulu portey sur Phèdre ellemême l'intérêt principal, ei^iuite d'uvoir été infidèle à son premier plan en introduisant dans ce rôle des traits qui, selon lui, le rendent indigne de cet in^ térèt. Mais Racine voulait personnifier une grande idée : la fetalité de la passion, la pente inévitable du péché au crime. Op caresse le péché secret, on s'y lai^e aller avec indulgence ; miais une fois \hy rien, excepté les circonstances, lesquelles ne dépendent
pBs de netui, ri^n m saurait ^mpâchpr Iw ïtmnvme» pepsée3 de devenir d^ mauvaises ax^tioqs» et le pé(^é de se transformer en crime* C'est Tabime appelant un autre abîme, selon l'énergique expression de TÉ^ eriture, C'est bien là ce que Raeine a voulu prouver, sans rien démontrer, sans doute , mais par une vi* VBBte peinture, comme il l'avait fait dans Britamicui. Ce poipt reconnu, les critiques de M, Schlegel der viennent des éloges; l'espèce de nullité d'Hippolyte est plus que rachetée par l'importance du personnage de Phèdre ; les rapports changent nécessairement aveo le sujet; et quant au sujet lui-même, il est permis de croire qu'il est plus beau dans Racine que dans Euripide. Intéresser h un innocent persécuté, c'est quelque chose; mais inspirer de l'intérêt pour la persécuteur, et un intérêt si pur que le sentiment moral le plus délicat n'en est point blessé, c'est, ee nous semble, mieux encore, EUg p'appartipiît qu'au christianisme, cette pitié supérieure, cette pitié sublime, qui s'attache à Ja personne du criminel, par cela même qu'il est crimineL Faire du péché le plus déplorable des malheurs, c'est une idée uniquement chrétienne, et la religion seule qui a inventé une telle infortune pouvait inventer une telle compassion « Racine n'était certainement pas théologien \ mais à Tépoque où il écrivait Phèdre^ la religion prenait sur bii un ascendant puissant, et en fait de passions tendres, ses maximes morales devenaient de plus en plus sévères. Il était de bonne foi Iprsqu'il disait dans la préface de sa tragédie : « Quand je ne de-
284 JBAN RACINE.
<c \nrais à Euripide que la seule idée du caractère de « Phèdre, je pourrais dire que je lui dois ce que j'ai « peut-être mis de plus raisonnable sur le théâtre... <£ Je n'ai point fait de tragédie où la vertu soit plus a mise en jour que dans celle-ci. Les moindres fautes <c y sont sévèrement punies : la seule pensée du a crime y est regardée avec autant d'horreur que le « crime même : les faiblesses de Tamour y passent lie pour de vraies faiblesses : les passions n'y sont « présentées aux yeux que pour montrer tout le désce ordre dont elles sont cause ; et le vice y est peint « partout avec des couleurs qui en font connaître et «c haïr la difformité. »
Il parait que le public, en général, ne porta point sur la moralité de la tragédie de Phèdre un autre jugement que l'auteur lui-même. Boileau, sans cela, eût-il osé écrire à son ami :
Et qui, voyant un jour la douleur vertueuse
De Phèdre, malgré soi, perfide, incestueuse,
D'un si noble travail justement étonné,
Ne bénira d*abord le siècle fortuné
Qui, rendu plus fameux par tes illustres veilles,
Vit naître sous tes «lains ces pompeuses merveilles (4 ) !
De quel droit, d'ailleurs, le public aurait-il été plus sévère que le docte et pieux Arnauld, qui, ne faisant grâce à aucun des autres ouvrages de Racine, regardait Phèdre comme une sorte de compensation et d'expidtion ? On a recueilli les paroles de ce grand docteur : « Il n'y a rien à reprendre au caractère ce de Phèdre , puisqu'il nous donne cette grande
(1) Boileau. Épltre VIL
a leçon , que lorsque , en punition de fautes précé- « dentés, Dieu nous abandonne à nous-mêmes et à « la perversité de notre cœur, il n*est point d'excès a où nous ne puissions nous porter, même en les « détestant. »
Au fait. Racine, Boileau, Arnauld avaient raison. Phèdre, pour ceux qui savent lire, est bien tout ce qu'ils disent, et je ne trouve à reprendre dans les paroles de Racine que la complaisance avec laquelle il reporte à Euripide tout l'honneur d*une créatiou que lui. Racine, a pour le moins achevée. Ainsi donc, quant à la moralité de l'œuvre, reconnaissons-la, admirons-la; mais redisons ce que nous avons déjà dit dans une autre occasion : ce n'est jamais impunément qu'on applique le charme du style à la peinture de certains troubles de Tâme; il est un âge de la vie où c'est le chemin qui intéresse et non pas le but, et où la pensée philosophique qui traverse toute une œuvre dramatique nous échappe, tandis que de tout ce détail curieux, de toute cette analyse intime de la passion, rien n'est perdu pour nous; l'-antidote vient trop tard, et le plus souvent on n'en use pas. Phèdre est une œuvre profondément morale pour ceux qui savent déjà tout ce qu'elle enseigne, et qui ne goûtent plus que d'une manière tout intellectuelle et littéraire les dangereuses beau* tés de ce chef-d'œuvre* Rien n'exprime plus énergiquement le remords que des vers tels que ceux-ci :
J^ai conçu pour mon crime une Juste terreur :
J*ai pris la vie en haine, et ma flamme en horreur. .
286 /EAM RAcme.
Je TOtiiai» et mourant prendre soin de ma ^oire^ Et dérober au jour une flamme si noire. Je n'ai pu soutenir tes larmes, tes combats : Je t'sti tout dvôfié, je île rû^eù repetis pas, Pourvu que, de ma mort respectant les approches^ Tu ne m*affliges plus par d4njustes reproches, Et que tes vains secours cessent de rappeler Un reste de chaleur tout prêt ft s'exbaler (4).
Voye^ surtout le morceau suivatit, apjfès riûînii* table éclat de la jalotisiê dé Phèdref .
Que fais-jeP où ma raison se va-t-ellé égarer? Moi Jalouse ! et Thésée tÈi celui que jMrnptôré! Mon époux est vivant, et moi je brûle encore ! Pour qui? quel est le cœur où prétendent mes vœux? Chaque mot sur mon front fait dresser mes chétèut. Mes crimes désormais ont cOiiiblé la itestir^ : Je respire à la fois Tinceste et Timposture : Mes homicides mains, promptes à me venger, Dans le sang innocent brûlent dé se (^longer. Misérable f et je vi^? et je sentiens la vue De ce sacré soleil dont je suis descendue? J'ai pour aïeul le père et ié maître des dieux; ♦ Le ciel, tout rnrihréfs est pîéîn dé mes aïétfx : Où me cacher? Fuyons dans la nuit infernale. Mais que dis-je? Mon père y tient l'urne fatale ; Lé sort, dit-on, Ta ihisé en ses isévérês mains; Minois juge aux enfers tous les j^es humtainsi Ah! coihbien frémira son ombre épouvantée Lorsqu'il verra sa fille, à ses yeux présentée^ Contrainte d'avouer tant dé forfaits divers, Et des crimes peut-être inconnus aux enfers (2) !
Hdis tout îi'eât pai9 de c^ aeceût. Ècmtez^ par exemple, cette dédaratioû iittuloataire^ où Fayeu do sa fatale passion écbappef à Pbèdre en dépit d'elle^ même i
Oui, prince, je languis, je brûle pour Thésée :
(!) Acte I, icèiie ÎÙi (k) Acte ït> scèiie Vfi
le Ytkne^ non point tel que Tont tu les enfers^
Volage adorateur de mille objets divers, Oui- va du dieu des morts déshonoi^er la couôhe; ftaié fidèle, mais fier, et Mme un peu farotmhe. Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi, tel qu'on dépeint nos dieux, ou tel que je vous voi. n avait votre po^t, Vos yeux, votre langage, Cette noble pudeur eolorait son viéalgey Lorsque de notre Crète il traversa les flots, Digne sujet des vœux dès filles de Minos. ^tté faisles^odS alor^f' Pourquoi, sans Hlppoljrtè^ Des héros de la Grèce assembla-t-il l'élite ? Pourquoi trop jeune encor, ne pûtes-vous alors Entrer dans le vaisseau qui le mit Sûr nos bords? Par vous aurait péri le monstre de la Crëtei Malgré tous les détours de sa vaste retraite : t'our en développer Tembari^s incertain Ma sœur du fil fatal eât armé votre main. Mais non, dans ce dessein je l'aurais devancée; L'amour m'en eût d'abord inspiré la pensée : Cf est moi, prince, c'est moi dont futile sécôùfs Vous eût du labyrinthe enseigné les détours. Que de soins m'eût coûté celte tête charmante! Un fil n'eût point assez rassuré votre amante : Compagne du péril qu'il vous fallait cherchei^^ Moi-méoke devant vous j'aurais voulu marcher; Et Phèdre, au labyrinthe avec vous descendue, Se serait avec vous retrouvée ou perdue (1).
C'est encore, c^est surtout l'entrée en scène de Phèdre, la confession de son amour, si péniblement arrachée par Œnone, les détails où, le pas franchi, elle se laisse si volontiers entraîner, qui ont Tattrait que je redoute. Il est inutile de contester l'influence possible de morceaux pareils. Mais en nous plaçant au point de vue de cette classe de lecteurs dont la paisible sécurité n^est pas, pour la (dus jeune portion
28S V 4EAN RACINE.
du public, un sujet d'envie, nous œnviendrons que la poésie n'a jamais plus vivement éclairé Tabîme d'une âme passionnée, ni prêté une éloquence plus idéale à l'amour et au remords, irrités l'un par l'autre ; étrange harmonie des gémissements de la conscience et de ceux d'une passion sans espoir, mais alliance aussi profonde que naturelle. Vous le savez. Messieurs, un vrai poëte est nécessairement psychologue; Racine, qui Test partout, l'a été ici par excellence. Lui et Massillon, peut-être, sont les deux plus grands connaisseurs du cœur humain. Ce n'est pas le remords qui épure le cœur ; cette action bienfaisante n'appartient qu'au repentir; c'est pourquoi, dans une âme, les mouvements criminels sont incompatibles avec le repentir, mais non avec le remords. Dans l'âme de Phèdre, l'amour et le remords ne se succèdent pas alternativement; ils y cohabitent dans toute leur énergie. L'idéal de Racine, qui est l'empire tyrannique de la passion sur la volonté, atteint, dans Phèdre, jusqu'au sublime; ce terme peut se justifier, car si la faiblesse n'est jamais sublime, il y a quelque chose de sublime dans la terreur qu'elle inspire. Lorsque Phèdre, dans l'expression de ses remords, et au milieu des exclamations que lui arrache une épouvante religieuse, laisse échapper ce cri qui la résume tout entière :
Hélas! (lu crime affreux dont la honte me suit, Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit (\)l
qu'est-ce que ceci sinon le sublime de la passion? Je
(0 Acte IV, leène VI.
lEAN RACINE. S89
œ demande pas mieux que de trouver un autre mot : qu'on me le fournisse. Toujours est-il vrai que des traite pareils correspondent, équivalent peut^tre à ce que nous appelons des traits sublimes dans les tra-* gédies du grand Ckurneille :