XII. — Résumé sur Bagime
Avant de quitter Racine, essayons de nous résumer sur ce grand poëte. Envisageons séparément, autant que ces choses peuvent être séparées, sa philosophie, sa littérature et son talent.
Sa philosophie. Chaque poëte a une philosophie, c^ est-à-dire une manière de résoudre les questions fondamentales. On peut les écarter, et c'est encore une philosophie, fort mauvaise, à la vérité. Peutêtre devrions-nous dire qu'avant d'être chrétien, Racine les écartait. Sa philosophie ne devient évidente que depuis son christianisme. Dès lors, c'est la philosophie chrétienne, mais telle que l'entendait le dix-septième siècle, ni plus ni moins. Son point de départ, dans les ouvrages qui ont précédé Esther, est la vie sociale, sous la forme qu'elle prend dans le grand monde et à la cour. II ne remonte pas plus haut : les grandes idées prises dans le domaine de l'in&ni, celles qui semblent toucher à d'insondables mystères, paraissent lui avoir été étrangères; s'il s'en est inquiété , il n'en a rien laissé transpirer. II est moraliste beaucoup plus que philosophe. Il étudie le jeu des passions que développe l'état social civilisé et raffiné dont il est entouré ; et, frappé de la faiblesse de l'homme aux prises avec ces passions, c'est cette faiblesse qui devient le sujet commun de toutes ses tragédies. L'amour, passion plus ou moins factice des sociétés oisives et polies, passion que
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Tesprit élève au-dessus d'elle-même, est le thème favori et presque unique des tragédies de Racine. Sans doute il lui concède plus de place que la vie ordinaire ne lui en accorde. Mais il ne faut pas oublier que le dix-septième siècle était romanesque éminemment et essentiellement. Aux romans de chevalerie tombés sous les coups de Cervantes, une autre classe de romans avait succédé, dont Tesprit avait largement pénétré dans la société de cette époque. Si donc il faut convenir qu'en général le point de départ de Racine est romanesque, il est juste d'observer qu'il n'en pouvait guère être autrement, et surtout que nulle part T esprit romanesque n'altère la sagesse de ses conceptions, ni n'empiète sur la vérité de son langage. Mais, s'il se plait à peindre nos faiblesses, il excelle à tracer l'image de la vertu, et la vertu, telle qu'il la conçoit, est chrétienne. C'est surtout chez les femmes qu'il en cherche le type; et son théâtre n'est tout entier que le plus tendre et le plus respectueux hommage à ce sexe que Corneille a exalté davantage, mais n'a pas si bien loué.
En littérature , Racine , vrai fils de son siècle, a rompu avec le moyen âge; ce caractère général de l'époque n'est marqué aussi vivement chez aucun autre écrivain. L'élément gaulois s'efface devant l'esprit français qui apparaît ici au premier rang; autre part, pourtant, nous retrouverons encore de l'esprit gaulois, et du meilleur. Quant au principe d'abstraction dont nous avons parlé ailleurs, Racine lui donne
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de nouveaux gages, il le renforce et l'exagère ; son analyse réduit les éléments de la vie humaine au plus petit nombre possible, et s' attachant seulement au vrai, il dédaigne en général et repousse le réel. Par là, il accrédite deux choses : l'idée que la poésie est le contraire de la réalité ; et, comme conséquence naturelle, la périphrase, qu'on verra peu à peu, dans les écrits de ses successeurs, se substituer à la poésie. Il ne se passera que peu de temps avant qu'une élégance froide et banale ait remplacé dans les ouvrages en vers l'exquise élégance de Racine. Mais dans tout cela , beaucoup appartenait au temps ; tout n'était pas personnel à Racine ; il ne nous semble pas que, sciemment et volontairement, il ait eu un système, et qu'il puisse être envisagé comme un chef d'écx)le, les circonstances, Tinspiratiôn du moment, l'instinct de son génie nous l'ont donné tel qu'il est.
A le considérer dans ce qu'il a de proprement personnel, dans son talent, Racine est le premier des moralistes ou des psychologues. Les hommes qu'il a créés sont des exemplaires aussi authentiques de la nature humaine que peuvent l'être des personnages réels. S'unissant à chacun d'eux par la plus profonde et la plus intime sympathie, il révèle avec une vérité saisissante le secret de leurs mouvements intérieurs et la génération de leurs pensées. Rien ne peut égaler la jouissance que donne une si merveilleuse vérité, qui, nécessairement, est une merveilleuse éloquence ; mais l'esprit, plus encore que le cœur, est le siège de ce plaisir, d'ailleurs si élevé. Des écrivains moins
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parfaits ont été plus pathétiques, plus attendrissants que Racine ; plus d'un poète a été plus idéal , et a mieux satisfait ce besoin, non d'observation, mais de contemplation, auquel les plus simples des hommes ne sont nullement étrangers. Ici, vous le comprenez, je mets à part Esther et Athalie, Les Français ont toujours été disposés à accepter la passion et Tesprit en remplacement de la poésie. Racine, grand poète, mais encore plus orateur que poète, ne les a pas désabusés. Aussi Corneille, quoique plus barbare dans son langage, nous atteint-il plus vivement lorsqu'il rencontre le vrai. Il est à la fois plus idéal et plus pathétique ; il nous touche plus, et il nous entraine mieux dans le sublime. Voltaire lui-même a plus de pathétique que Racine.
Racine, rarement naïf, nous Tavons dit et répété, offre l'exemple du plus beau naturel : éloge parfaitement mérité, auquel il ne faut pas opposer ces périphrases que l'étiquette du théâtre lui imposait en quelque sorte. Il est remarquable que depuis Àndromaquey dont le style est déjà d'un goût si pur, il serait impossible de relever un seul trait d'esprit dans toutes les tragédies de Racine. Sans être irréprochable sous le rapport de la correction, il est encore et sera longtemps sans égal pour la précision facile et abondante, la justesse, la pureté, et ajoùtons-le, pour la sage et heureuse hardiesse de l'expression. L'habileté de sa versification est d'autant plus admirable qu'on l'admire moins d'abord. La langue française et le vers français, avant lui, paraissaient incapables de
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la flexibilité, de la grâce élégante et de la suavité sans mollesse qu'il a su leur donner. A Tégard de la versification, comme à bien d'autres, la tradition de Racine fut abandonnée par ses successeurs ; et tout un siècle, dominé par Voltaire, a été infidèle à de si précieux exemples.
Aujourd'hui plus que jamais il faut lire, il faut étudier Racine, si ce n'est pour son amusement, du moins pour son instruction, pour se garder de la contagion qui menace d'envahir la littérature. Étudiez-le donc. Messieurs, comme un modèle et un préservatif, et lorsque vous voulez juger de ses beautés, ne vous en remettez pas à des critiques convenues, mais laissez-vous aller à votre première impression. Racine mérite qu'on lui applique ce que son ami Boileau disait d'Homère :
Aimez donc ses écrits, mais d'un amour sincère; C'est avoir profité que de savoir s y plaire (4).
( I ) Boileau. L'Jrt poétique, chant III.