THOMAS CORNEILLE
Une fois parvenus, Messieurs, à la troisième période du siècle de Louis XIV, nous trouverons plusieurs disciples de Racine ; mais pour le moment et dans cette époque si riche à tant d'égards, nous ne rencontrons parmi les compétiteurs de ce grand tragique, aucun nom digne de nous arrêter sinon celui de Thomas Corneille. Il était de dix-neuf ans plus jeune que son illustre frère, et quoique, entre eux, la comparaison ne puisse se soutenir, il faut lui reconnaître quelques qualités tragiques, de la facilité de versification, parfois de la grâce. Il fut l'imitateur du genre de Racine, et même après Racine on peut lire de lui quelques morceaux avec plaisir. Ses contemporains, à ce qu'il paraît, rélevèrent plus haut que Racine ; sa tragédie de Timocrate (4 656), dont il ne reste que le titre, eut quatre-vingts représentations consécutives. De tels faits sont certainement instructifs : n'est-il pas remarquable de voir si souvent les ouvrages qui ont fait le plus d'éclat à leur apparition parfaitement oubliés de la postérité, tandis que plu-
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sieurs chefs-d'œuvre, honqeur de l'esprit humain, ont commencé par succomber devant la cabale ou la
perversion du goût ? Tant il est vrai que la plupart
des grands esprits débordent leur époque.
Deux ouvrages de Thomas Corneille sont restés : Ariane (1672) et le Comte d'Esseo; (1678).
Nous ne nous arrêterons pas longtemps sur cette dernière tragédie, qui n'a de remarquable que quelques tirades naturelles et quelques discours véhéments d'Elisabeth. Le héros est peu intéressant; il est déraisonnable, entêté, fanfaron. Les combinaisons de l'intrigue sont invraisemblables; la vérité historique soufifre beaucoup dans cette pièce, sans profit pour la poésie. Mais le sujet en lui-même a quelque chose de si tragique, que sa nature a sauvé la pièce, malgré le peu de force que l'auteur a su déployer dans l'exécution. Nous sommes atteints par deux genres d'intérêt : celui qui naît du sujet même, de ce qu'a de pressant la situation ; c'est un intérêt pour ainsi dire personnel, qui peut tenir ou de la curiosité, ou de Tattendrissement, ou de la terreur, ou de tout cela à la fois, mais qui doit se distinguer de l'intérêt sympathique et plus élevé qui s'attache aux personnages d'un drame, à proportion de la vérité et de la beauté avec laquelle ils sont rendus. Nous avons parlé du naturel de quelques passages du Comte d'Essex^ et c'est en effet ce naturel qui constitue le plus grand mérite de Thomas Corneille. Non pas un naturel soutenu; son bonheur l'abandonne fréquemment^ et alors il écrit sans na-
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turel. Mais quand il est ce qu'il peut étre^ peu de poètes ont eu plus de vérité et de simplicité dans Fenchaînement et Texpression de certains sentiments.
Ceci nous conduit à la tragédie d' Ariane j ouvrage contemporain des chefs-d'œuvre de Racine. Le sujet de cette pièce n'en est pas un; c'est plutôt, à vrai dire, un prétexte qu'un sujet, puisqu'il ne s'agit que de l'abandon d'Ariane dans l'île de Naxos ; aussi cette tragédie n'est-elle vraiment qu'une élégie. Il n'y a au fond qu'une seule personne et une seule situation. Au début nous apprenons la trahison de Thésée, et dès le second acte elle est découverte à Ariane ; mais celle-ci ignore le nom de sa rivale, et de là jusqu'à la fin, elle ne fait que s'efforcer à le deviner. Thésée est le plus plat des parjures; QEnarus, roi de Naxe, dispute avec lui d'insipidité ; Phèdre est vulgaire et perfide, malgré les façons qu'elle fait pour suivre Thésée ; Pirithoûs n'est rien du tout. Qu'est-ce donc qui soutient l'intérêt et le destin de la pièce? Uniquement la vérité, la naïveté des plaintes d'Ariane, dont le rôle est cependant loin d'être sans reproche. A cette sensibilité qui nous avait charmés succède l'ardeur de la vengeance ; dès qu'elle parviendra à connaître sa rivale, elle veut la faire périr, pour punir ainsi son infidèle. L'intérêt qu'elle nous inspire est détruit par là ; ce disparate gâte toute la sympathie que nous ressentions pour sa tendresse si confiante et si trompée.
Mais dans les bons moments d'Ariane, quelques tirades pleines de simplicité, d'abandon, de naturel soutiennent encore cette pièce à la représentation.
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Écoutez Ariane , Messieurs , dans la scène IV de Tacte III. Thésée, qu'elle aime et duquel elle voudrait être aimée, vient de lui déclarer que
Même zèle toujours suit son respect extrême,
mais qu'il lui est impossible de la payer de retour : Je hais mon injustice, et ne puis rien de plus.
Ariane, pleine du souvenir de ce qu'elle a fait pour lui, lui répond :
Tu ne peux rien de plus! Qu'aurais-tu fait, parjure, Si, quand tu vins du monstre éprouver Taventure, Abandonnant ta vie à ta seule valeur, Je me fusse arrêtée à plaindre ton malheur? Pour mériter ce cœur qui pouvait seul me plaire. Si j'ai peu fait pour toi, que fallait-il plus faire? Et que s'est-il offert que je pusse tenter. Qu'en ta faveur ma flamme ait craint d'exécuter? Pour te sauver le jour dont ta rigueur me prive, Ai-je pris à regret le nom de fugitive ? La mer, les vents, l'exil ont-ils pu m*étonner? Te suivre^ c'était plus que me voir couronner : Fatigues, peines, maux, j'aimais tout par leur cause. Dis-moi que non, ingrat, si ta lâcheté l'ose; Et, désavouant tout, éblouis-moi si bien Que je puisse penser que tu ne me dois rien.
Dans la même scène, lorsque Thésée veut lui persuader d'accepter la main d'OEnarus, elle s'écrie :
Périsse tout, s'il faut cesser de t'être chère ! Qu'ai-je à faire du trône et de la main d'un roi? De l'univers entier je ne voulais que toi ; Pour toi, pour m*attacher à ta seule personne, J'ai tout abandonné, repos, gloire, couronne ; Et quand ces mêmes biens ici me sont offerts. Quand je puis en jouir, c'est loi seul que je perds ! Pour voir leur impuissance à réparer ta perte. Je te suis; mène-moi dans quelque ile déserte,
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Où, renonçant à tout, je me laisse charmer
De l'unique douceur de te voir, de Taimer.
Là, possédant ton cœur, ma gloire est sans seconde ;
Ce cœur me sera plus que Tempire du monde.
Point de ressentiment de ton crime passé ;
Ta n'as qu'à dire un mot, ce crime est effacé;
C'en est fait, tu le vois, je n'ai plus de colère.
Ces morceaux ne ^ODt pas les seuls de la tragédie i' Ariane qui mériteraient d'être cités. On y rencontre assez souvent des vers vraiment raciniens, qu'on s'étonnera peut-être de trouver sous la plume de Thomas Corneille.