S8 LA COMBDIE AVANT MOLIERE
indélébile ; mais cela est trop peu commun ; le théâtre ne doit pas nous représenter des faits exceptionnels. La comédie de Corneille est plutôt une pièce d'intrigue ; elle tient même de Timbroglio. Dorante se jette sans cesse d'embarras en embarras ; il y pousse les autres avec lui, et produit ainsi des situations fort amusantes; Tintrépidité avec laquelle il débite ses contesy et la stupéfaction du valet, qui ne peut se faire à voir son maître mentir si effrontément, forment un contraste plaisant dont l'imagination de t Corneille a tiré bon parti.
Si le comique de caractère n'est pas précisément celui du Menteur^ il faut convenir que le style de la pièce est éminemment comique. Cette fois, voici le vrai langage de la comédie. Quoique le côté faible de Corneille y soit le ton alambiqué, adopté par la galanterie de l'époque, nulle part il n'a été plus heureux en fait de versification. Ce ne sont pas seulement des vers isolés, si bien frappés qu'ils ont passé en proverbe, qu'il y faut relever :
Mais ce serait pour vous un bonheur sans égal Que ces femmes de bien qui se gouvernent mal (4 ) ;
Les gens que vous tuez se portent assez bien (2) ;
ce sont des morceaux entiers, écrits avec une verve, une aisance, une facilité sans exemple jusqu'alors. Ainsi ce dialogue entre le maître et le valet :
DORANTB.
Celle qui m'a parlé, celle qui m*a su prendre,
CO Acte I, scène I. (i) Acte IV, scène U.
LA COMÉDIE AYANT MOLliuE. 3SS^
Cest Lucrèce, ce l'est sans aucun contredit. Sa beauté m'en assure, et mon cœur me le dit!
GLITON.
Quoique mon sentiment doive respect au vôtre, La plus belle des deux, je crois que ce soit Fautre.
DORANTE
Quoi! celle qui s'est tue, et qui dans nos propos N'a jamais eu l'esprit de mêler quatre mots?
GLITON.
Monsieur, quand une femme a le don de se taire, Elle a des qualités au-dessus du vulgaire ; C'est un effort du ciel qu'on a peine à trouver; Sans un petit miracle il ne peut l'achever ; Et la nature souffre extrême violence
Lorsqu'il en fait d'humeur à garder le silence
Mais naturellement femme qui se peut taire  sur moi tel pouvoir et tel droit de me plaire, Qu'eût-elle ^n vrai magot tout le corps fagoté Je lui voudrais donner le prix de la beauté (4).
Deux scènes plus loin, voici comment Dorante s'applaudit de s'être fait passer pour militaire :
Oh ! le beau compliment à charmer une dame De lui dire d'abord : « J'apporte à vos beautés « Un cœur nouveau venu des universités; « Si vous avez besoin de lois et de rubriques, fc Je sais le Gode entier avec les Authentiques, « Le Digeste nouveau, le vieux, l'Infortiat, « Ce qu'en a dit Jason, Balde, Accurse, Alciat. » Qa'un si riche discours nous rend considérables ! Qu'on amollit par là de cœurs inexorables! Qu'un homme à paragraphe est un joli galant! Go slntroduit bien mieux à titre de vaillant! Tout le secret ne git qu'eri un peu de grimace^ A mentir à propos, jurer de bonne grâce,
(1) Actel, scène IV.
900 LA COWblE AVANT MOUkRS.
Étaler force mots qu'elles n'entendent pas; Faire sonner Lamboy, Jean de Vert et Galas; Nommer quelques châteaux de qui les noms barbares, Plus ils blessent l'oreille, et plus leur semblent rares; Avoir toujours en bouche angles, lignes, fossés. Vedette, contrescarpe, et travaux avancés (1).
Rappelons encore les inventions mêmes de Dorante, le concert sur Teau, le mariage forcé, où les détails vont s'entassant avec une inépuisable faconde ; enfin, dans un tout autre genre, la scène fameuse où le père reproche à son fils le vice où il est engagé :
GBRONTB.
Êtes- vous gentilhomme?
DORANTE (à pari).
Ah! rencontre fâcheuse!
{Haut).
Étant sorti de vous, la chose est peu douteuse.
GÉRONTE
Croyez- vous qu'il suffît d'être sorti de moi?
DORANTE
Avec toute la France aisément je le croi.
GÉRONTE
£t ne savez-vous point avec toute la France,
D'où ce titre d'honneur a tiré sa naissance,
Et que la vertu seule a mis en ce haut rang
Ceux qui Tout jusqu'à moi fait passer dans leur sang?
DORANTE
J'ignorerais un point que n'ignore personne, Que la vertu l'acquiert, comme le sang le donne P
GÉRONTE
Où le sang a manqué, si la vertu l'acquiert. Où le sang Ta donné, le vice aussi le perd
(0 Acte 1, icène VI.
LA COHSDIE AVAMT MOURRB. 861
Et dans la lâcheté du vice où Je te voi,
Tu n'es plus gentilhomme, étant sorti de moi.
DORANTE
Moi?
GÉRONTE
Laisse-moi parier, toi, de qui l'imposture Souille honteusement ce don de la nature : Qui se dit gentilhomme, et ment comme tu fais, II ment quand il le dit, et ne le fut jamais. Est-il vice plus bas? Est-il tache plus noire, Plus indigne d'un homme élevé pour la gloire? Est-il quelque faiblesse, est-il quelque action Dont un cœur vraiment noble ait plus d'aversion, Puisqu'un seul démenti lui porte une infamie Qu'il ne peut effacer s*il n'expose sa vie, Et si dedans le sang il ne lave raffronl Qu'un si honteux outrage imprime sur son front P.. . De quel front cependant faut-il que je confesse Que ton effronterie a surpris ma vieillesse, Qu*un homme de mon âge a cru légèrement • Ce qu'un homme du lien débite impudemment? Tu me fais donc servir de fable et de risée, Passer pour esprit faible et pour cervelle usée! Mais, dis-moi, te portais-je à la gorge un poignard? Yoyais-tu violence ou courroux de ma part?.... Ce grand excès d'amour que je t'ai témoigné N'a point touché ton cœur ou ne Ta point gagné?
Quels accents encore que ceux de Géronte, quand Dorante dit à son père :
Si vous ne m*en croyez, Croyez-en pour le moins Cliton que vous voyez; Il sait tout mon secret.
GÉRONTE
Tu ne meurs pas de honte Qu'il faille que de lui Je fasse plus de compte, £t que ton père même, en doute de ta foi, Donne plus de croyance à ton valet qu'à loi (4)1
(OAcle V, tcèiielll.
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Il y a du Don Diègue dans ce père-là, et je pense^ Messieurs, que vous avez tous remarqué le rapport de cette scène avec celle du Cid. Cest presque la même hauteur. Mais à quoi aboutit cette élévation? Certes, nous ue uous opposons pas à ce qu'on Tadmire; mais, selon nous, c'est de la hauteur en pure perte. On dirait que Corneille a simplement voulu satisfaire au besoin de sublime qui le possède; Dorante n'en recommence pas moins à mentir de plus belle dès la scène suivante, et même dans celle-ci il abuse son père sur le degré de son amour pour Clarice, ce qui arrache à son valet cette plaisante exclamation :
Quoi! même en disant vrai, vous mentiez en effet {i)\
Le dénoûment n'est point sérieux, puisque le menteur, pardonné sans être corrigé, finit par obtenir la main de celle qu'en définitive il a préférée. A part donc le hors-d'œuvre admirable du courroux de Géronte, il n'y a de moralité nulle part, et la plaisanterie du valet qui termine l'œuvre :
Par un si rare exemple apprenez à mentir (2),
est comique sans doute, mais parfaitement juste relativement au sens général de la pièce.
Il est triste d'entendre Corneille nous exposer les motifs qu'il a eus pour composer le Menteur, C'est TindifFérentisme de l'artiste dans toute sa crudité : (c J'ai fait le Menteur pour contenter les souhaits de « beaucoup d'autres, qui, suivant l'humeur des
(I) Acte V, loëne IV. (3) Acte V» icéne VII.