I. MCBURS DE l'époque. BUT PRINCIPAL
DE Molière.
La vie de Molière est trop connue pour que nous la racontions ici. Voltaire l'a écrite, et on la trouve à la tête des œuvres du grand comique. Il suffira donc, Messieurs, d'en relever quelques traits.
On sait que, né dans la bourgeoisie aisée, dans cette vraie bourgeoisie de Paris qui n'était pas sans rapports avec la cour, Jean-Baptiste Poquelin, c'était le vrai nom de la famille, avait eu, dès son enfance, occasion de s'en rapprocher, son père étant valet de chambre tapissier du roi. Le jeune Poquelin put, grâce aux bontés d'un aïeul, satisfaire dans un collège son goût pour l'étude, et au théâtre sa passion pour la comédie. Son éducation littéraire fut même très complète; il fit des études générales et spéciales; il étudia en particulier le droit. La liaison qu'il forma au collège avec le prince de Conti lui assura un appui pour sa carrière future; celle qu'il eut avec Chapelle le mit en rapport avec son précep-
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leur, le célèbre Gassendi. Molière étudia sous lui la philosophie, ou du moins ce que son mailre appelait de ce nom ; car rien n'est moins sérieux que cet épicurisme sensualiste, qui a du rapport avec la philosophie de Montaigne, et qui devint à peu près celle de Molière. On s'aperçoit que tout en suivant le culte dominant, il n'avait ni foi ni attache au fond de la religion. Il n'avait pas non plus de haine contre elle; il était indifférent. Il s'en est expliqué, fort discrètement, il est vrai, dans le Festin de Pierre. Là, don Juan fait l'aumône au pauvre Francisque, non pour Tamour de Dieu, mais pour l'amour de l'humanité. Ce morceau fut supprimé à la seconde représentation ; mais il avait manifesté la secrète pensée de Molière ; car le mot sort tout à fait du rôle de don Juan, franc scélérat, monstre qui finit par ajouter l'hypocrisie à tous ses crimes, et qui n'est pas plus capable d'aimer l'humanité que d'aimer Dieu. Molière semble ici avoir voulu parler en son propre nom ; sa vie, en effet, correspond à cette donnée. Homme à penchants aimables, à vertus d*instinct, sensible, généreux, loyal, orné de tout ce qui peut plaire dans l'homme naturel, il n'eut que des qualités natives, mais il les garda malgré sa profession de comédien et les orages de sa vie privée. Il dut à ses qualités autant qu'à ses talents la bienveillance qui s'attacha à lui de toutes parts. Honoré, recherché des gens de lettres et des grands, approuvé, goûté par Louis XIV lui-même, critiqué cependant pour ses meilleures pièces, tandis que son nom était rayé de l'arbre généalogique des
Poquelin, que l'entrée à rAcadémie lui restait interdite, et que, sans Tinsistance du roi, la sépulture commune lui eût été refusée ; élevé, peu après sa mort, au faîte de la réputation et d'une gloire toujours croissante , que de contrastes dans la carrière de ce grand génie, et comme elle fait ressortir Tinconséquence des mœurs humaines !
Boileau a consigné ces derniers traits dans son Épître VII :
Avant qu'un peu de terre, obtenu par prière, Pour jamais sous la tombe eût enfermé Molière, Mille de ses beaux traits, aujourd'hui si vantés, Furent des sots esprits à nos yeux rebutés. L'ignorance et l'erreur, à ses naissantes pièces, En habits de marquis, en robes de comtesses. Venaient pour diffamer son chef-d'œuvre nouveau. Et secouaient la tète à l'endroit le plus beau. Le commandeur voulait la scène plus exacte; Le vicomte indigné sortait au second acte : L'un, défenseur zélé des bigots mis en jeu, Pour prix de ses bons mots le condamnait au feu; L'autre, fougueux marquis, lui déclarant la guerre, Voulait venger la cour immolée au parterre. Mais, sitôt que d'un trait de ses fatales mains La Parque l'eut rayé du nombre des humains, On reconnut le prix de sa muse éclipsée.
Molière me parait pouvoir être caractérisé surtout par un bon sens poussé jusqu'au sublime. Le bon seiîs est la passion, la religion de cet esprit indépendant; il plaide sans doute la cause de l'honnêteté, de la justice, de l'équité ; mais par-dessus tout il est préoccupé de la raison, dans le sens pratique de ce mot. Mettre en saillie ce qui est raisonnable, voilà le but eonstant de Molière, but poursuivi avec toutes les
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ressources, mais aussi avec tout lUndifFérentisme d'un arl GODsommé. L'influence de Molière fut grande, et elle s'exerça dans deux directions différentes, on pourrait même dire opposées. \
Ici, Messieurs, nous avons besoin de jeter un coup d'œil sur les mœurs générales et Tesprit de son époque. Le côté le plus intéressant de l'histoire littéraire sera toujours celui par lequel elle se rattache à la vie âociale, à l'histoire de la nation. A l'apparition de tous les écrivains éminents, on doit chercher à se rendre compte des rapports qui relient ces deux bras d'un même fleuve, et c'est ce que nous voulons essayer de faire relativement à la société française lors de l'avénement de Molière.
L'heure où parut ce génie extraordinaire fut un moment de crise et de transition. Sous l'ascendant de Richelieu, et par Suite de circonstances diverses, l'autorité en était venue à dominer partout; religion, politique, sciences, médecine même, tout relevait de formules surannées, épuisées. L'abus des autorités était certainement l'un des maux de l'époque. Mais bientôt Louis XIV arrive et substitue son pouvoir à ce conflit d'autorités diverses. La sienne, bien entendu, s'élève à perte de vue en tout ce qui touche aux affaires de l'État ; mais dans les autres sphère*^, et la liberté politique bien et dûment annihilée, le roi permet et encourage même le mouvement de l'esprit. On en profite : à droite et à gauche on s'applique à rogner quelque chose aux entraves qui compriment de toutes parts le travail de l'activité hu-
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maine. Descartes avait déjà fait son oauvre en philosophie; Pascal réclame la liberté dans le domaine théologique ; Molière combat pour la liberté des mœurs. Cest en Thonneur du bon sens, cette spécialité de son génie, qu'il se place dans les rangs de ceux qui luttaient alors contre les abus de l'autorité. Ne vous étonnez pas, Messieurs, du rapprochement de ces deux noms : Pascal et Molière. Pascal, bien plus véritablement comique dans les Provinciales que Corneille dans le Menteur y revendiqua la première des libertés, celle de la conscience et de la pensée ; Molière, dans son domaine, plaida noblement aussi la cause de la nature humaine, et contribua à conquérir des libertés, utiles sans doute, quoique d'un étage inférieur.
Où la liberté politique manque, de même que celle de la pensée, la nature se dédommage en se rabattant sur quelques libertés de moindre aloi, qui, au vrai, ne sont pas même la monnaie de celles qui lui sont refusées, mais qui ne lui en sont pas moins devenues indispensables. Quand les lois accordent peu au libre développement de l'individu, les mœurs, par compensation, exigent pour lui plus d'espace. Le contraire a lieu également : plus il y a de liberté dans les lois, moins il doit y en avoir dans les mœurs, et par le fait, moins il y en a. L'échange de la liberté politique contre certaines libertés privées s'est répété assez fréquemment pour qu'on ait pu se demander s'il n'y aurait point là une loi générale ?
Quoi qu'il en soit, la cour favorisait l'affranchisse-
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ment des mœurs, attardé parmi la bourgeoisie, où s'était maintenu quelque chose d'austère, de pédant, de rude. Il s'agissait d'assouplir un siècle, qui, bien que traversé d'un souffle nouveau, conservait encore dans ses formes l'immobilité du passé. La cour et la ville représentaient deux mondes séparés ; la cour était le résumé, la fleur de la civilisation; on aurait dit que le savoir-vivre, l'élégance, le bon goût, la raison même n'avaient domicile qu'à la cour. La Bruyère a exprimé cette situation :
a Qui a vu la cour a vu du monde ce qui est le plus « beau, le plus spécieux et le plus orné : qui méprise « la cour, après l'avoir vue, méprise le monde. »
« La ville dégoûte de la province : la cour dé- « trompe de la ville, et guérit de la cour (1). »
Une société pareille, où les éléments opposés se heurtent à chaque contact, est éminemment favorable au développement de la comédie ; aussi voyons-nous Molière en profiter abondamment. Son idée la plus profonde, Tidée mère de la comédie peut-être, le conflit de l'individualité et de la société, €ft le ridicule retombant nécessairement sur celui qui enfreint les lois de la majorité, trouvait là ample maiière à application. Ici Molière se montre d'abord le complice de la cour. Saisissant la direction nouvelle des idées et des mœurs, et travaillant de concert avec ces sommités brillantes, il s'efforce d'adoucir
Celle grande roideur des vertus des vieux âges (2).
Cl) La Brctërb. Les Caractères. Chapitre VIU. De la Cour, (2) Le Misanthrope^ acte 1, scène 1.
La lutte que nous rencontrons si souvent chez lui, et qui, sous un aspect, choque notre sens moral, cette lutte des jeunes gens contre les vieillards, ces pères joués par leurs fils, personnifie l'inflexibilité de l'ancien temps, joué et déconvenu par le nouveau. Le nouvel esprit s'estime le plus raisonnable, et sous quelques rapports, on ne peut le lui contester ; mais le grand tort du vieux temps, c'est d'être vieux.
Rendre les mœurs plus libres et de meilleur goût, voilà le but sensible du Misanthrope^ des Femmes savantes^ de V École des femmes^ de V École des maris. La pédanterie de la vertu, de la science, du bel esprit, de Téducation, la pédanterie sous toutes ses formes, tel est l'adversaire auquel Molière s'est constamment attaqué. Il rappelait son siècle au naturel en toutes choses, aux convenances sociales surtout, et à cette première des convenances, la raison, dont l'influence se fait sentir dans les plus petits détails du commerce de l'homme avec l'homme.
Molière, non-seulement secondait la cour par son influencé, il se portait même son champion. Nous l'en voyons faire l'apologie formelle dans les Femmes savantes^ où Clitandre, répondant au mot de Trissotin :
La cour, comme Ton sait, ne tient pas pour Tesprit, s'exprime ainsi :
Vous en voulez beaucoup à cette pauvre cour; Et son malheur est grand de voir que chaque jour, Vous autres beaux esprits vous déclamiez contre elle... Permettez-moi, monsieur Trissolin, de vous dire,
Avec tout le respect que votre nom m'inspire, Que vous feriez fort bien, vos confrères et vous, De parler de la cour d'un ton un peu plus doux ; Qu'à le bien prendre, au fond, elle n*est pas si béte Que, vous autres messieurs, vous vous mettez en tète; Qu'elle a du sens commun pour se connaître à tout ; Que chez elle on se peut former quelque bon goût ; Et que l'esprit du monde y vaut, sans flatterie. Tout le savoir obscur de la pédanterie (4).
La cour avait donc pris les devants, elle affranchissait la nation d'une foule d'entraves, bonnes ou mauvaises. Mais, en agissant ainsi, elle poussait à plus d'un genre de relâchement; outre ce qu'elle ébranlait d'habitudes vertueuses au fond, elle ouvrait la porte aux libertés de tout ordre qui devaient la ruiner plus tard. Ici commence le rôle opposé de Molière. Il représente, d'autre part, l'élément bourgeois ; il aide à la réaction de la classe moyenne, et il le fait de deux manières. Quoique soutien de la cour relativement à des intérêts d'une moindre gravité, son appréciation des délicatesses de ce monde choisi, et la faveur même dont il y jouissait, ne l'empêchèrent point de faire ressortir l'honnêteTté solide de la bourgeoisie, et d'attaquer les prétentions exagérées, les ridicules, les vices même des courtisans, témoin les marquis du Misanthrope et le vicomte du Bourgeois gentilhomme^ relevé par le contraste de la famille de M. Jourdain. Du reste, quand il prenait ainsi l'aristocratie à partie, il agissait du plein gré du monarque absolu, qui, en laissant abattre, en abat-
tant lui-même le prestige des grands, minait à son
(1) ActelV,8cèDeni.
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insu les appuis de son trône, sans prévoir l'heure où, nu et déchaussé, le vieil édifice se trouverait seul vis-à-vis de la tempête.
D'ailleurs, par le seul fait de leur talent et de leur origine, tous les grands écrivains et les ^htnds artistes ont concouru au relèvement de la classe moyenne. Comment l'aristocratie de naissance n'eûtelle pas cédé devant cette aristocratie de l'intelligence, née de la bourgeoisie, propageant, sans le vouloir même, le courant d'idées d'oii elle était sortie, et préparant ainsi la chute de l'ancienne monarchie? En ce sens, Molière fut l'un de ceux qui contribuèrent le plus efficacement à l'émancipatioa du tiers état.